Héros, victime et judiciarisé (1)

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On vient de juger l'affaire Mahé, du nom du coupeur de routes ivoirien liquidé par des militaires français en mai 2005.

Par ailleurs, la Cour de Cassation vient de déclarer recevable la plainte de familles des soldats français tués en Afghanistan dans la vallée d'Uzbin en 2008. 

Enfin, un grand colloque vient d'avoir lieu à l'Assemblée Nationale, les 6-7 décembre 2012, sur le thème de "La robe et l'épée".

Je crois donc opportun de republier aujourd'hui, sur ce site, un article paru, en octobre 2010, dans le numéro 15 de la revue Inflexions, sur la judiciarisation de l'action des forces armées. C'était le thème d'ensemble du numéro, auquel je renvoie, en raison de sa qualité. Merci de ne reprendre éventuellement cet article qu'en indiquant le lien à ce numéro15.

 

Voici ce sur quoi j'attire l'attention : le Droit qui limite le Pouvoir ne peut exister sans le Pouvoir. Si le Droit détruit le Pouvoir, le Droit détruit le Droit. Il faut donc réfléchir aussi sur la notion juridique d'abus de droit.

Cet article n'émet aucun avis sur telle ou telle décision d'engager nos forces sur tel ou tel théâtre.  

On ne saurait y voir, non plus, autre chose que la réflexion d'un universitaire, écrivant sous sa seule responsabilité. Il n'est pas une prise de position sur les affaires citées plus haut.

En voici le premier tiers.  

 

 

 

 

 

Comment le militaire est-il passé de l'état de héros à celui de victime puis à celui de judiciarisé ?

 

Telle est la question qui m’a été proposée.

 

 

Bref rappel des faits

 

Après 1918. En France, un nombre considérable de monuments aux Morts de la Guerre de 14 portent l’inscription : « A nos Héros morts pour la France ». Elle exprime le sentiment commun : patriotisme ardent, sens du devoir et sacrifice. Mais la saignée fut telle qu’on a pu écrire que « le patriotisme avait tué la patrie ». En réalité, le choc de la Grande Guerre a libéré un mouvement profond vers l’individualisme radical, en partie bloqué par la solide structure d’un enseignement républicain à base de morale kantienne.

 

En 1940-1945, il y eut beaucoup de héros, mais l’ambiance était différente. La guerre était juste, mais le cœur n’y était plus. Toujours exaltés comme des héros dans le discours public, les morts paraissaient plutôt les victimes d’un sort cruel. Ils étaient nés pour le bonheur, ils en avaient été privés.

 

Lors des guerres de la décolonisation, les militaires furent souvent dénoncés comme les agents d’une politique coupable, et les soldats tombaient dans l’indifférence, au loin, ou, plus près, en soulevant l’indignation dans la métropole. Bien sûr, la bipolarisation idéologique du monde en était en partie la cause, ainsi que la cruauté des moyens employés parfois pour tenter de vaincre la guérilla. Mais pour le philosophe, cette situation tient plus d’une nouvelle étape du même mouvement des esprits.

 

Aujourd’hui, nous sommes à peu près au terme du processus. Si l’on en croit les médias, le militaire mort au combat est un accidenté du travail, et l’Etat qui met en œuvre la Force armée est un patron négligent traîné pour ce motif devant les tribunaux. Les Forces armées sont (en Occident, surtout en Europe) la gendarmerie mobile de la Communauté mondiale. Le grand souci public est de prévenir les abus dans l’emploi de cette force publique, et d’en punir les auteurs, s’il s’en produit.

 

Le même processus, avec un décalage de plus d’une génération, est en marche aux Etats-Unis. Ils n’en sont plus au stade héroïque, bien que soit encore très vif dans « l’Amérique en armes », comme la nomme Vincent Desportes, le sentiment « support our troups ». Déjà, pendant la guerre du Vietnam, les figures montrées en exemple furent surtout des prisonniers de guerre, détenus dans des conditions que les Français ont connues, et auxquelles ils firent face admirablement[1].

 

Sur le processus lui-même en tant que fait, je ne m’étendrai donc pas davantage, non plus que sur les détails de sa longue histoire, dont la formule initiale (le titre de  cet article) n’est que le résumé ou la schématisation. C’est à l’historien et au sociologue de dire si ce schéma est pertinent pour tous les pays occidentaux, dans tous les cas, et s’il ne se combine pas avec d’autres processus, inverses ou parallèles. 

 

Ces réserves faites, nous pouvons tenir pour un fait que le militaire soit passé de l'état de héros à celui de victime puis à celui de judiciarisé. Maintenant, ce fait est-il le résultat d’une évolution très naturelle, voire inévitable, ou très artificielle et qui n’irait pas de soi ? Et de quel genre de fait s’agit ? 

 

 

 

Le Contre-Pouvoir qui prend le Pouvoir

 

Les militaires sont le bras armé du politique, la forme pure du Pouvoir, en tant qu’il tient le glaive et peut donner la mort. On ne peut comprendre le statut social et culturel des militaires, sans le voir comme un cas particulier, le plus pur, du statut social du Pouvoir, dans les démocraties contemporaines (surtout européennes).

 

Écoutons le bruit produit par certains faits délictueux commis ici ou là par des militaires des démocraties. D’un point de vue juridique (qui a toute sa valeur), il convient en général de les poursuivre. Mais sociologiquement, l’essentiel est ailleurs. Le droit se trouve surdéterminé par des instances plus hautes, instrumentalisé au service de finalités plus profondes. Le fait que le droit pénal, qui est une technique, prenne une importance passionnelle, ne tient pas au droit ou à l’éthique, mais à une idéologie du privé, qui submerge tout. 

 

Ce qui se trouve accusé, jugé, condamné et puni – ou, plus exactement, arraisonné, houspillé et lynché, c’est le Pouvoir comme instance publique (ou c’est le public en tant que Pouvoir pur, et non bien sûr en tant que simple mutuelle prestataire de services dits publics). Autrement, les défaillances individuelles des membres d’une institution seraient traitées par la justice pénale, comme il convient, à son niveau propre, sans tout ce bruit. Mais la montée en épingle de ces défaillances, au-delà de leur traitement au pur plan juridique (bien entendu indispensable), fonctionne comme une arme dans une lutte de pouvoirs. L’abaissement de certaines institutions sans lesquelles un Pouvoir n’existe plus, permet la prise du pouvoir par une idéologie et par les médias. L’Etat constitutionnel se trouve abaissé par un Léviathan usurpateur, un Léviathan non « apprivoisé[2] », a « cruel and capricious deity[3] ».

 

Ce qui est reproché au Pouvoir, avant tout, c’est d’être Pouvoir. Ce qui est reproché au militaire, c’est d’être la flèche d’acier du Pouvoir. Qui a peur du Pouvoir ? Hobbes répondrait avec son bon sens brutal : rien d’autre qu’un autre pouvoir, qui veut le Pouvoir.

 

Il est donc très clair qu’un pouvoir veut réduire le militaire à un statut culturel de victime et de judiciarisé, mais que c’est uniquement pour prendre le pouvoir sur les ruines du Pouvoir.

 

 

 

L’idéologie du privé n’est pas une pensée originale

 

C'est le relativisme banal du sophiste de base, ce cancre ordinaire de la philosophie. C’est la forme de croyance collective sur laquelle se fixe spontanément une société prospère et égalitaire,  parce que ce dogme est celui qui y résulte le plus naturellement de la pression sociale dans ce genre de conditions.

C’est là que tend à se former un consensus, au point d’équilibre où se compensent toutes les peurs, les timidités et les besoins de reconnaissance entre individus égaux jouissant d’un certain bien-être.

Mais c’est un simple phénomène quasi-physique, comme tel sans valeur intellectuelle ou morale. Il faut un peu de matérialisme pour relativiser les idées, surtout les plus plates.

Cette idéologie est aussi, secondairement, le résultat de l’inhibition de l’esprit critique, c'est-à-dire du pouvoir qu’a l’esprit de juger (krinein), par le nouveau Léviathan. Se trouve culpabilisée toute force de jugement – toute liberté de penser, sauf la liberté de ne pas penser, c'est-à-dire de ne pas juger. Et comme les médias sont le lieu de la non-pensée, ils sont aussi celui d’une idéologie qui n’est rien d’autre que la culture de l’impuissance de la pensée, de la volonté, et de l’égoïsme de l’individu privé.

 

 

 

Qu’est-ce que le Pouvoir ?

 

Normalement, tout être humain en a une expérience réelle et fondamentale. Chacun fait l’expérience de la part sombre de la nature humaine et du chaos qui peut toujours en résulter, si chacun revendique ce que Hobbes nomme son « droit naturel ». Le grand philosophe anglais nomme ainsi, dans son langage si particulier[4], la jouissance de tout ce que chacun juge opportun de s’approprier, au moyen de toute la force dont chacun dispose. Chacun nomme aussi liberté la simple « absence d’empêchement[5] » dans la poursuite de son « droit naturel ». Si chacun recherche ainsi son « droit naturel » en lui donnant l’extension la plus arbitraire au gré de sa subjectivité, se produit une lutte de tous contre tous, un désordre général, une insécurité et une peur continuelles, un manque de confiance mutuelle qui empoisonne la vie et les relations humaines. C’est pourquoi monte en permanence du fond de toute société une forte demande de Pouvoir : les gens veulent qu’un Pouvoir désarme les pouvoirs en lutte, que sa Force maîtrise la violence, c'est-à-dire la force des  pouvoirs sans loi, en imposant par la crainte la loi de paix, que Hobbes appelle « loi naturelle » – l’ensemble des règles dont l’application a pour effet d’arrêter la guerre de tous contre tous[6]. Le groupe fait alors corps en cohésion grâce à l’obéissance à la loi, en faisant corps en loyauté avec le Pouvoir.

 

C’est dans la nature de toute société et les démocraties ne font pas exception à la règle. Une Démocratie durable est bâtie autour d’un Pouvoir. Le problème d’une Démocratie développée, c’est que la sécurité et la prospérité y font perdre le sens de la nécessité vitale du Pouvoir, de sorte qu’il y devient assez naturel à beaucoup de gens de vouloir à la fois le Pouvoir et sa destruction. De là un compromis : l’instauration d’un Pouvoir qui dit qu’il n’en est pas un et qui détruit tous les pouvoirs, et prend la place du Pouvoir, mais sans être capable de remplir lui-même la moindre de ses fonctions. Et ce qui reste du Pouvoir est à la fois obsessionnellement présent par son apparence et presque impuissant en réalité.

 

La demande sociale porte sur un Pouvoir pour la Loi, et un Pouvoir qui soit capable de se soumettre lui-même à la Loi (autrement il ferait aussi peur que l’anarchie), mais sans cesser pour autant d’être Pouvoir (autrement il ne servirait à rien).

 

Un Pouvoir qui sert à quelque chose est un Pouvoir juste, doté d’une Volonté disposant elle-même d’une Force. Il est ainsi capable de contraindre les abusifs et de courber les violents, s’ils s’opposent trop à la Loi.

 

 

 

Le Pouvoir, le militaire et le héros

 

Le Pouvoir est ce qui maîtrise d’autres pouvoirs, anarchiques et violents, qui voudraient continuer à vivre en « état de nature » en dehors de la loi de paix, celle que Hobbes appelle la « loi naturelle[7] ». Un pouvoir, sans la Loi, ne serait que violence. Sans Force, ou sans Volonté, il n’est qu’impuissance. Il n’a pas de volonté quand il ne sait pas contraindre, c’est à dire recourir à la Force, quand c’est vraiment nécessaire, bien entendu avec mesure, adresse et self-control.

 

Les gens ne veulent ni d’un pouvoir violent, ni d’un pouvoir impuissant. Ils veulent un Pouvoir, une Force, une Volonté, une Loi. Le Pouvoir conforme à la demande sociale essentielle, c'est-à-dire à la Volonté générale, est donc composé de gens loyaux, au sens essentiel du mot (du latin legalis, fidèles à la Loi), décidés, courageux, capables d’affronter l’épreuve de force et de risquer leur vie, s’il le faut.

 

L’héroïsme, au quotidien, ce n’est pas autre chose. L’héroïsme exceptionnel, ce n’est qu’une affaire de circonstances. Au jour le jour, l’héroïsme est tout simplement une des vertus du Pouvoir. C’est la qualité de celui qui, au service du Pouvoir, est capable de contraindre par loyauté malgré la peur de la mort.

 

Cette qualité inspire à tout être humain une crainte révérencielle, une admiration naturelle et du respect. C’est pour cela que chez tout être humain en qui n’est pas éteinte ou masquée la clarté de cette expérience fondamentale, l’héroïsme est valorisé et l’état militaire respecté, à condition de ne pas démériter sous d’autres aspects.

 

Il n’y a pas de vie humaine sans société, ni de société sans Pouvoir, ni de Pouvoir sans Force, ni de Force sans héros – sans individus courageux, éventuellement jusqu’au risque de mort. Ainsi, la cause du Pouvoir et celle de l’héroïsme sont-elles strictement inséparables.

 

Ce sont des expériences si originaires et universelles, que le processus historique proposé à notre réflexion est une énigme. Comment peut-on perdre à ce point le sens du Pouvoir et du politique, de la loi et de la force, de la volonté et de l’héroïsme, de la guerre et de la paix ? L’idée que le militaire puisse cesser d’être un héros (au sens défini plus haut) enveloppe une contradiction. Nous voyons bien que certains militaire sont loin d’être des héros, mais soit parce qu’on se fait une idée trop utopique de l’héroïsme, soit parce ce ne sont pas de vrais militaires.

 

Bref, l’effacement de la notion de l’héroïsme dans les esprits est un fait culturel analogue à celui, jadis, de l’effacement de la conscience de la nécessité de la propriété privée. L’idéologie produit une sorte de sommeil, ou d’hallucination, qui à un moment prend fin. A ce moment-là, l’esprit se réveille et retrouve le contact avec le réel. L’idéologie, sorte de tyrannie intellectuelle, ne dure jamais très longtemps, à l’échelle historique – selon Aristote soixante dix ans était un maximum pour les tyrannies.

 

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[1] Par exemple, le Vice-amiral Stockdale, qui a donné son nom au centre d’éthique de l’US Navy, à Annapolis. 

[2] H.C. MANSFIELD Jr, Taming  the Prince. The ambivalence of Modern Executive Power, Johns Hopkins University Press, (1993) ; traduction française Le Prince apprivoisé, Fayard 1994. Allusion à la comédie de Shakespeare, La mégère apprivoisée.

[3] « (…) a capricious and cruel deity, which must be placated because of its power, but which will strike at whomever it wishes, whenever il wishes » (op.cit., p.205), dans le si intéressant ‘Postscript’ du livre de John LLOYD, What the Media Are Doing to Our Politics, Constable, London, 2004, pp.205-209.

[4] HOBBES, Léviathan, P.I, ch.14, 1. “The right of nature is (…) the liberty each man has, to use his own power, as he will himself, for the preservation of his own nature; that is to say, of his own life; and consequently, of doing anything which in his own judgment, and reason, he shall conceive to be the aptest means thereunto.” Il n’échappe à personne que le “droit naturel” hobbésien se trouve défini de manière assez restrictive (relativement à la préservation de notre vie), mais aussi de manière assez subjective, pour qu’il puisse prendre une extension aussi arbitraire qu’on voudra. Si d’ailleurs une telle extension ne se produisait pas de fait, on ne voit pas comment il pourrait résulter un chaos de la simple recherche raisonnable par chacun de sa simple sécurité physique.

[5] Op.cit., I, 14, 2.

[6] Op.cit., I, 14, 3.

[7] L’homme étant par nature un animal social, et la société n’étant effective qu’en état de paix, au moins intérieure, la nature même exige que soient respectées les conditions générales de la vie pacifique en société. Ainsi les règles fondamentales de l’éthique constituent-elles en effet une loi naturelle, mais qui est aussi une loi morale, puisque cette loi naturelle n’agit sur l’homme que dans la mesure où elle est représentée à son esprit.  Comme dit KANT, l’homme n’agit pas seulement selon des lois, mais « selon la représentation de ces lois ».

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