L'OTAN, d'un point de vue philosophico-politique (3)

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Ce qui suit est publié dans un livre collectif que je conseille: Sécurité globale, n° 17, L’OTAN après Lisbonne, Direction Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Choiseul Editions, Automne 2011.  

  

 

L’OTAN doit-elle s’occuper de tout ?  

 

Comme on le sait, après la défaite du communisme, l’OTAN n’a pas été mise en pause. Tout au contraire, l’alliance a été élargie géographiquement vers l’Est, et politiquement par l’attribution de missions de plus en plus importantes. À la seule menace soviétique s’est trouvé substitué l’ensemble des menaces pouvant peser sur la sécurité des membres. Par exemple, l’OTAN devrait désormais s’occuper de la sécurité énergétique, y compris de la prospective en ce domaine.       

 

Certains peuvent reprocher à l’OTAN cette invasion  progressive et indéfinie des prérogatives des États, une action redondante par rapport à celle d’autres organisations internationales.      

 

Mais la défense n'est pas seulement constituée des forces armées. Le ministère de la Défense nationale s’appelait en France, sous le général de Gaulle, le ministère des Armées. Les armées n’étaient qu’une pièce, pour importante qu’elle fût, d’une fonction de défense qui constituait une dimension de toute action publique. Aussi avait-il été institué un secrétariat général de la défense nationale, qui existe toujours, placé sous la direction du Premier ministre, en charge de veiller à ce que fût remplie cette importante fonction et de coordonner l’action de tous les ministères en vue de son accomplissement. Il n’est donc pas déraisonnable en soi que l’OTAN touche à tout.       

 

Par ailleurs, le terme de « défense » est un euphémisme « politiquement correct ». Si l’Europe existait, elle aurait, comme les États-Unis ou la Chine, d’autres devoirs que de se « défendre ». Elle aurait à contribuer à faire régner l’ordre dans le monde, elle aurait à y exercer un co-leadership. Une politique de paix, c’est une politique de puissance, de droit et de paix. Et une alliance n’a de sens que grâce à sa politique de puissance – cette puissance même qui fait du politique un monstre quand elle est vraiment trop injuste ; ou cette puissance juste qui est le politique même quand il est situé à son juste niveau.        

 

Il n’est donc pas anormal qu’une alliance militaire s’intéresse pratiquement à tous les aspects de la politique, sous l’angle de la défense.          

 

 

Les États-Unis sont-ils encore assez forts pour que l’OTAN garde son sens ?  

 

 

L’OTAN est un instrument de la fonction d’empire (libéral) assumée par les Etats-Unis d’Amérique. L’OTAN n’a donc de sens que si la puissance et la volonté de leadership des États-Unis se maintiennent à un niveau suffisant pour que l’idée impériale – même libérale – garde un sens. La toute première question concernant l’avenir de l’OTAN est donc : quelle sera la puissance des États-Unis d’Amérique ?       

 

Ces derniers ont longtemps joui d’un consensus moral interne exceptionnellement fort. Ce n’est plus le cas. Une morale commune ne permet plus la tolérance cordiale entre la religion et la philosophie des lumières, elle-même trop souvent dégradée en loupiotes postmodernes. Avec la fin du consensus moral, les divisions et la mentalité idéologique s’étendent au détriment de bon sens et du pragmatisme. Les institutions politiques bâties en fonction de ce consensus, comme la Constitution, célébrée pour son équilibre, deviennent des machines à paralyser l’État.             

 

Le libre-échange mondial, nécessaire à la logique d’une politique d’empire (libéral), provoque l’érosion des classes moyennes, sapant le fondement de toute démocratie stable. Le problème est aigu : renoncer à la règle libérale du commerce international mettrait peut-être au pouvoir des extrémistes en Asie, tout en détruisant la cohérence de la politique d’empire (libéral). Et sans l’empire, qui pourtant détruit leurs classes moyennes, les États-Unis auraient du mal à maintenir leurs positions économiques ou monétaires dans le monde, et donc la prospérité de leurs classes moyennes. Pris dans une telle contradiction, ils s’en tirent par l’endettement, qui atteint aujourd'hui sa limite.       

 

Le centre de gravité de leur population se déplace vers des groupes ethniques éloignés des traditions de leur démocratie et qui supportent moins la formule traditionnelle : niveau élevé de liberté économique, de self-reliance et faible niveau de taxation.

L’évolution oligarchique du régime libéral-impérial est patente, mais un régime oligarchique pur est plus instable qu’une démocratie tempérée, surtout si le peuple souffre. En outre, les hautes élites sociales perdent leur crédit en se concentrant sur les activités de pure finance et en entraînant Washington dans leur discrédit. Le politique classique est délégitimé par sa soumission à la logique médiatique et à l’idéologie du politiquement correct. Sans doute est-il irrationnel de réclamer une rationalité parfaite en politique, mais il y a des limites à respecter.     Ainsi, se trouvent affectés de manière négative le modèle économique, la constitution politique et l’empire libéral, l’équilibre social et l’unité culturelle.           

 

Pour ces raisons, les États-Unis ne présentent plus les caractères requis pour l’exercice solitaire des responsabilités impériales (libérales) dans des conditions rassurantes pour les autres. Il doit en résulter un jour ou l’autre une crise majeure de l’OTAN.           

 

Les Européens n’ont pas lieu de s’en réjouir. Ceux qui se sont plaints du trop d’Amérique, verront ce que c’est que de vivre avec trop peu. En outre, la plupart des facteurs qui minent la puissance américaine sont aussi à l’œuvre chez nous. C’est ensemble que nous pouvons essayer de nous tirer d’affaire, si cela est possible.           

 

Dans un tel contexte, il importe de ne pas casser les institutions qui fonctionnent, même s’il faut prévoir de les adapter. L’OTAN en fait probablement partie.        

 

L’Amérique s’éloigne de l’Europe à mesure que ses préoccupations stratégiques et économiques la tournent davantage vers le Pacifique. Elle est déçue par le faible apport des Européens dans la guerre en Irak, puis en Afghanistan, qui ne justifie plus qu’elle assume à elle seule une telle part du coût de la défense européenne. Mais comment pourrait-il en aller autrement, dès lors que pour les Européens il ne s’agit plus seulement de contenir l’Armée rouge ?         

 

En même temps, les Européens se mettant à douter de la volonté et de la force des États-Unis, et ont moins envie de les suivre. La guerre de Libye pourrait avoir marqué un tournant décisif. Les Etats-Unis voient qu’ils sont forcés de faire des choix, d’encourager les Européens à se réarmer, à s’organiser de manière autonome et de leur laisser la main sur certains théâtres.      

 

Les pays d’Europe voient de leur côté qu'ils ont des intérêts stratégiques communs et spécifiques, requérant des moyens militaires spécifiques.        

 

Pour ces raisons, il ne semble plus raisonnable pour les Européens de s’en remettre aux États-Unis et à l’OTAN pour leur défense, même si l’OTAN reste indispensable et constitue une sorte de matrice politique pour l’Europe, et même si la solidarité transatlantique conserve une grande importance.         

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