Réflexions sur le libre échange. Des lois du marché à la logique de guerre

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Frappé par ce qui semble se préparer partout, à savoir une énorme explosion populaire antilibérale, j’ai feuilleté un de mes livres, intitulé Ethique et politique, Editions universitaires, 1992, et j’y ai trouvé, pp.92-93, le texte suivant, qui me paraît d’actualité. Les causes étaient déjà à l’œuvre, mais les effets moins visibles et retarder les échéances était aussi, alors, plus facile.

 

 

  Libre-échange des biens versus protection des travailleurs (des personnes au travail – ou pas)   

 

« Considéré du point de vue technocratique, le monde en sa communauté de nations ne forme rien de plus qu’un immense marché parfois encombré de futiles barrières appelées frontières. Les institutions politiques n’ont d’autre fonction que de veiller à­ ce qu’on puisse tenir marché dans de bonnes conditions. Sur ce marché qui est le monde se croisent et se bousculent des vendeurs et des acheteurs qui n’ont d’autre caractère fondamental que ces qualifications économiques. L’agent économique abstrait n’a donc pas de patrie. Le travailleur abstrait n’en a pas non plus. Il ­vend du travail, ou il se vend comme main-d’œuvre, sur le marché mondial du travail, et il va là où il pense pouvoir se vendre plus cher.  

 

« Si ce point de vue abstrait reste conscient de ce qu’il a d’abstrait, et ouvert à ce qui sort de sa perspective, il n’y aura pas grand mal. Mais si cette abstraction est prise pour la ­réalité, j’appelle ce système : économisme. (…)  

 

« Et d’abord, il est tout à fait normal, de ce point de vue, que la main d’œuvre afflue continûment dans les pays où elle est mieux rémunérée, et d’après la théorie cela devrait continuer jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli entre le prix du travail ici et là. La logique de ce beau système aboutirait, premièrement, à un abaissement considérable du niveau des salaires et des protections sociales en Europe ; deuxièmement à­ une modification radicale des populations, au terme de laquelle ­l’Europe perdrait toute espèce d’homogénéité ethnique, ­linguistique, et toute forte référence historique et culturelle commune.  

 

« On devine aisément que cette splendide prévision économique signifie dans les faits une énorme explosion populaire de chauvinisme xénophobe et antilibéral. Et la prétention oligarchique atteint ici un tel degré de mépris de la souveraineté populaire qu’elle porte la première responsabilité des excès dont elle se scandalise hypocritement. Sur cette voie, nous allons vers une montée des tensions internationales débouchant sur un conflit de plus en plus étendu entre pays riches et pays pauvres, les points d’ignition se situant au Moyen-Orient, en Europe du Sud, dans le Caucase, etc. Si l’on ajoute l’affolement de peuples déboussolés par le scepticisme et l’absence de toute conviction ferme, comme de toute norme solide, ­les conditions sont réunies pour que l’Europe sombre bientôt dans la violence pour un temps indéterminé.   

 

 

L’agent économique sur les marchés versus le citoyen dans la nation  

 

 

« Contre la fausse science économique, il faut rappeler que la prospérité ne résulte pas du jeu automatique des lois de l’offre et de la demande. Elle résulte de la conservation de l’ensemble des facteurs moraux de la prospérité (voir chapitre 2). Au nombre de ces facteurs figure évidemment la possibilité pour les hommes d’adhérer à un ordre social qui soit autre chose qu’un marché bien organisé, et qui soit une communauté exprimant de vraies valeurs, des idéaux élevés, etc., bref, une vraie nation. 

 

« Il ne peut y avoir de prospérité bâtie contre la nation. Donc il est requis d’inventer une prospérité qui respecte la nation. Réconcilier le marché avec la justice, c’est aussi le réconcilier avec la nation. Voilà la seule prospérité équilibrée, ­ équitable, durable. Notre économie de marché oligarchique ne parvient pas à respecter le droit de la personne à sa nation.­ Elle est non seulement injuste, mais, à terme prévisible, ­économiquement ruineuse et inefficace. 

 

« La loi de l’offre et de la demande n’a de valeur qu’en tant qu’elle est un aspect de cette valeur qu’est la liberté personnelle, elle-même considérée en ces circonstances spéciales où les hommes se comportent comme acheteurs ou vendeurs, et souhaitent comme tels être libres de leurs mouvements. Elle ne peut fonctionner comme une règle suprême absolue, ni comme norme ­indépassable de toute décision (voir chapitre 11, section 2).  

 

« Quand son application mécanique aboutit à détruire les valeurs et les nations, elle devient immorale et en ce cas même un machiavélisme cynique ne pourrait en tolérer l’application, ­puisqu’en détruisant les valeurs, elle détruit les facteurs moraux et profonds de la prospérité. Du seul point de vue économique global, concret, à moyen et long terme, il faut trouver autre chose, et s’engager dans l’édification d’une économie de marché démocratique. »  

Il y a des jours où il est permis de se demander si la politique peut être plus qu’une immense tromperie... (cf. couverture d'Ethique et politique).

 

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