Réflexions sur la corruption et la défense nationale (1)

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Cet article et le suivant, que je poste ce jour, sont les deux moitiés d'un texte qui vient d'être publié dans le dernier numéro  (743, Octobre 2011) de la Revue de la Défense Nationale. Je remercie l'Amiral Jean Dufourcq, Rédacteur en chef, qui m'autorise à le reproduire sur ce blog. Si certains étaient amenés à le reprendre, je les remercie de bien vouloir toujours en citer la source. 

 

Résumé : le philosophe s’interroge sur l’impact de la corruption sur la sécurité nationale et par des détours juridiques, moraux et économiques, met en évidence les menaces majeures que présentent pour la démocratie la combinaison des phénomènes de corruption politique et médiatique [1].

 

 

« En quoi la corruption représente-t-elle une menace pour la sécurité nationale ? ». Je ne répondrai pas à cette question de la manière attendue. En général, la réponse classique souligne combien la lutte contre la corruption contribue à stabiliser la communauté internationale en y évitant la faillite d’Etats et l’anarchie de peuples entiers, sources de désordres, d’instabilités et de menaces. L’Otan consacre des efforts importants à ce genre de programmes (Building integrity, etc.). J’estime que ceci relève du bon sens, est d’une efficacité relative, mais réelle, et que la philosophie n’a pas de valeur à ajouter ici, s’il s’agit de le prouver.

 

Je traverserai successivement l’origine du mot, son sens juridique, et son sens éthique jusqu’à rejoindre le problème fondamental pour la sécurité nationale, qui est celui de la grande crise et de sa cause fondamentale, la corruption politico-médiatique. Le terme de corruption, dans cet usage, ne désigne pas des délits pénaux. Pourtant, elle peut être éthiquement et politiquement plus grave.

 

 

Origine du mot. La société et les mœurs

 

 

Ce terme de corruption, d’origine latine, était d’abord un terme très général. La corruption, c’est le processus inverse de la génération[2]. C’est en particulier le processus qui achemine le vivant à la mort et le cadavre à la décomposition. Appliqué d’abord aux corps organiques, le terme se voit ensuite appliqué aux organismes sociaux. On parle ainsi de « corruption des mœurs ».

 

Le sens de cette expression est profond. Une société humaine n’existe pas par simple nécessité naturelle, comme une ruche. Ainsi que le dit Kant, l’homme n’agit pas seulement « selon des lois », comme les étoiles ou les planètes, qui suivent les lois de la gravitation, de la relativité, etc. L’homme agit « selon la représentation de ces lois » – cela veut dire que la société n’existe que si les individus intériorisent la loi de fonctionnement du système social, c'est-à-dire la connaissent et la reconnaissent, l’appliquent et lui obéissent.

 

Thomas Hobbes a expliqué la chose avec toute la précision désirable. Si chacun fait juste ce qui lui chante, c’est la collision universelle, l’envahissement des uns par les autres, ce que Hobbes appelle dans son Léviathan l’« état de nature », la guerre de tous contre tous. Cet état de choses va cesser de deux manières possibles :

-          sous une forme animale, esclavagiste et despotique, si s’établissent le droit du plus fort et la loi de la jungle, stabilisés en hiérarchie bestiale ;

-          sous une forme humaine, digne et sûre, si s’établissent un droit de justice et « la loi naturelle [3] », stabilisés en société libre.

 

 

Le sens juridique du mot

 

 

Les alinéas 11-14 de l’article 432 du code pénal définissent la corruption passive, le trafic d’influence, la prise illégale d’intérêt, le favoritisme. Ils prévoient les peines dues à ces actes illégaux. Pour l’essentiel, ils interdisent à toute personne qui détient un pouvoir au service d’un bien commun, de s’en servir dans son intérêt particulier au détriment de ce bien commun. Ce genre de trafic illégal se divise en plusieurs espèces :

-          selon la qualité et les rapports mutuels des personnes bénéficiaires ou victimes du trafic ;

-          selon la nature de la chose dont on trafique : avantage obtenu, contrepartie accordée ;

-          selon les procédés et moyens mis en œuvre pour trafiquer.

 

Pratiquée dans le domaine de la défense nationale, la corruption, en ce sens étroit, a toujours pour effet de nuire à l’accomplissement de la fonction de défense. Elle est d’une particulière gravité, car elle revient à frustrer la société entière d’un élément de sa sécurité. Outre le vol, elle enveloppe donc en puissance, tous les effets ou concomitants de l’insécurité publique, y compris l’homicide et la trahison.

 

 

Ethique et Droit

 

 

La perspective de la philosophie morale n’est pas celle du droit pénal. Le droit pénal, dans une société libre, a autant souci, voire plus, de protéger l’accusé potentiel que la société. Aussi le crime ou le délit s’y voient-ils définis avec une précision méticuleuse et nul ne peut être puni sans qu’ait été positivement prouvé qu’il a commis un acte prohibé précisément défini par la loi. Mais la perspective de la philosophie morale est fort différente, parce que c’est celle de la conscience personnelle. Notre conscience est capable de témoigner contre elle-même, et de se juger coupable, alors même que selon le droit un juge serait tenu de nous acquitter. 

 

La seule légalité est si peu une garantie de moralité, qu’un législateur peut éprouver (croyons-le) des remords de conscience, après avoir passé, par intérêt personnel ou partisan, une législation entachée de favoritisme, ou contraire à sa conscience publique et privée. 

 

Paradoxalement, la corruption des mœurs politiques peut se traduire par une focalisation sur certaines formes de corruption politique (pots de vins, trafic d’influence, etc.). Leur dénonciation est bien entendu, en elle-même, raisonnable et juste. Mais l’arbre peut cacher la forêt. Comme le disait Richelieu : « Il ne faut jamais mentir, car les esprits fins découvriront toujours la vérité en suivant le fil de vos mensonges. Quand vous ne pouvez pas répondre, parlez pour ne rien dire. » S’occuper des « corrompus », quand on parle de corruption politique, c’est (paradoxalement) parler pour ne presque rien dire.

 

La corruption politique est la forme la plus grave de la corruption, même si elle ne constitue pas un délit pénal, car la véritable forme de la corruption politique, et la plus grave moralement et politiquement, ce n’est pas le pot de vin, c’est la démagogie. – C’est ici qu’un détour par la philosophie de l’économie s’impose.

 


 

[1] Ce texte ne reflète que la pensée de son auteur en tant qu’universitaire, et n’engage en rien les institutions dont il est membre.

[2] C’est le sens commun aussi en grec, comme dans le titre du traité d’ARISTOTE, Peri geneseos kai phtoras, De la génération et de la corruption. La genèse, la génération, c’est la venue à l’existence ; la corruption, c’est le retour au néant.

[3] Cette loi inclut notamment le respect de la vie d’autrui, celui des promesses et des contrats, le renoncement à l’emploi de la violence et de la ruse, le règlement judiciaire des différents, le respect de la propriété, l’impartialité et l’honnêteté de la justice, etc. Le droit de toute société pacifiée incorpore et détaille ces principes généraux de la loi naturelle. L’éthique doit donc entrer dans la composition de toute société de confiance et de toute activité sociale pacifique.

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