Entrevue avec un journaliste italien sur la Libye

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Dans l'hebdomadaire italien Tempi, du 12 avril 2011, est paru un article de fond du journaliste italien Rodolfo Casadei, élaborant un entretien téléphonique que nous avions eu le 24 mars en fin d'après midi. J'ai repris le texte italien paru dans Tempi et je l'ai traduit et approfondi pour en faire l'article qui suit. Merci encore à Rodolfo et à Tempi de m'autoriser à le reprendre.

 

Q. : Des analystes italiens attribuent à Sarkozy un gigantesque dessein : intervenir en Libye pour substituer la France aux États-Unis dans l’alliance avec l’Arabie Saoudite ; à travers cela, restaurer une sorte d’hégémonie française sur une portion du continent africain en fonction d’une pensée antichinoise. Qu’en pensez-vous ?

 

R. : Pour être franc, l’action diplomatique et militaire de la France s’explique sans doute autant par des causes politiques internes que par de grandes raisons d’Etat. Le crédit du président Sarkozy est très bas dans l’opinion populaire, dans celle des élites économiques et des élites d’Etat.

 

Le président ne veut pas l’admettre, car il pense que c’est très injuste, et c’est pourquoi il est heureux de saisir les occasions de poser des actes susceptibles de restaurer sa stature d’homme d’État. Avec tout cela, je ne veux pas dire que le président n’aurait agi que dans l’intérêt de sa propre entreprise politique. Il est capable de décision audacieuse. Il estime sans doute que ce qu’il fait est aussi dans l’intérêt de la France. On ne peut pas non plus exclure un grand dessein.

 

Q. : Si c’est le cas, quel pourrait à ses yeux être cet intérêt de la France ? Et quel serait son dessein ?

 

R. : Si je devine bien, vos analystes italiens jugent que l’axe de tension déterminant sur le long terme, celui qui serait d’ores et déjà la clé d’interprétation objective des conflits, ce serait l’axe de tension sino-occidental. Dans ce contexte, il s’agirait de faire jouer à la France, en raison de ses liens historiques avec le monde arabe et en Afrique, un rôle important dans une vaste manœuvre occidentale, visant à empêcher la Chine de prendre le contrôle des gisements d’hydrocarbures et de prendre à revers l’Europe en s’installant en Afrique. La Libye aurait pu être à terme le Cuba de l’Europe. Mais une telle manœuvre ne serait pas d’abord française. Elle serait européenne, pilotée toutefois par l’alliance franco-britannique, les Allemands restant réticents, jusqu’à ce qu’ils finissent par suivre, peut-être.

 

De fait, les deux tiers des 30.000 Chinois installés en Libye ont été forcés de se retirer en Grèce, où la Chine avait déjà acheté le port du Pirée, comme elle voudrait acquérir la moitié du port de Lorient. La Chine juge profitable de soutenir les PME des politiciens européens en difficulté, comme elle achète les politiciens dans certains continents, en payant plus cher que nous. Il s’agit de détacher le plus possible l’Europe des États-Unis. Inversement, comme ces derniers sont forcés de réduire leurs dépenses militaires, il est de leur intérêt que l’Europe organise sa défense, réarme et assume la défense d’une partie du front antichinois. Le contrôle du pétrole reste dans cette rivalité l’objectif stratégique et politique majeur.

 

Dans cette hypothèse, les États-Unis se concentreraient sur le Pacifique et se contenteraient de surveiller le Pakistan et le Golfe persique, restant basés en Afghanistan. L’État d’Israël devrait davantage compter, à terme, sur l’Europe.

 

L’intérêt de la France ? Dans cette perspective, la France serait d’abord conçue comme une partie de l’Europe, elle-même partie d’un bloc occidental, son intérêt étant solidaire de celui de ce bloc, dont la solidité tiendrait à l’unité de vues entre les deux moitiés de l’empire occidental, les États-Unis restant le facteur unificateur et dominant par l’intermédiaire de l’OTAN.

 

Q. : Cette vision n’est-elle pas trop macro-politique ? Où sont là dedans les problématiques régionales particulières du monde musulman ?

 

R. : Je me réfère à la pensée de vos analystes. La question de l’hégémonie est toujours la question dominante. Les Américains ne pensent qu’à la Chine, comme les Anglais ne pensaient qu’à l’Allemagne en 1900. L’Europe de la défense se fera sans doute, parce que les Américains ont aujourd'hui besoin de l’Europe, comme les Anglais avaient en 1900 besoin de la France. 

 

Les pays arabes, ou musulmans, et les mouvements islamistes, dans ce champ de forces, sont, en même temps, des acteurs ambitieux, voire enthousiastes, et cependant plus des enjeux que des acteurs.

 

Dans ce sous-système, la polarité majeure est celle de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Ces deux États, ennemis jurés par différence de religion et par rivalité de pouvoir, sont solidaires dans leur rejet de la démocratie. Chaque régime a besoin de s’opposer à l’autre pour subsister, bien qu’ils ne puissent subsister l’un sans l’autre. Et nous qui soutenons la démocratie, soutenons l'un contre l'autre...

 

Les autres pays se situent par rapport à ce couple de puissances principales, la Turquie essayant de trouver sa place comme elle peut. Et en chaque pays, la structure clanique et les clivages religieux se combinent avec la tendance profonde à l’occidentalisation pour produire des dynamiques à chaque fois singulières, en interactions imprévisibles.

 

Q. : On a l’impression que vous hésitez dans votre interprétation. Les dirigeants occidentaux agissent-ils en politiciens ou en hommes d'État? 

 

R. : Il y a toujours matière à une telle hésitation. Les vrais hommes d’État prennent même les petites décisions en relation à de grandes raisons d’État. Les politiciens sans valeur, eux, prennent même les grandes décisions d’État en fonction de minuscules intérêts privés ou personnels. Les hommes publics de niveau médian agissent selon les deux logiques à la fois, en proportion variable, selon leur degré de médiocrité.

 

Mais même quand un grand responsable décide pour des raisons médiocres, ses motifs rencontrent presque toujours une grande logique d’État. C’est pourquoi il n’est pas impossible de lui prêter une grande pensée, même s’il n’a agi que par calcul égoïste, ou n'a considéré les raisons d'État qu'en second plan. Hegel appelle cela « la ruse de la Raison ».  

 

Elle n’est pas nouvelle, mais les conditions hypertechniques poussent aujourd’hui la démocratie aux extrêmes. La politique démocratique, en régime postmoderne, se déploie sans conviction forte, sous brouillage vidéo-médiatique et sous contrôle du « politiquement correct ». Nos démocraties sont vouées ou à descendre dans la grande médiocrité, soit à survivre et à durer en reconnaissant les hommes d’État. Il y a de grands enjeux l'an prochain. 

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement