Le concept de défense

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Il importe avant tout de nous réapproprier le langage. Cela suppose de rentrer dans l’épaisseur de son histoire. Comme je préparais une conférence pour des journées d'étude sur la défense européenne, à Rennes, j'ai écrit un court texte que je ne lirai pas vendredi, mais que je livre à votre réflexion.

 

Je propose, notamment aux militaires, de jeter un bref regard sur les intuitions que renferment les mots « défense », « defence », et « Verteidigung ». Le latin et les langues romanes disent clairement le « quoi », l’anglais suggère le « comment » et l’allemand rappelle le « pourquoi » de la défense. Bel exemple de complémentarité des esprits européens. Je n’ai pas pu faire la recherche pour le polonais « obronna », et pour les autres langues slaves, mais je serais heureux qu’on m’instruise.

 

 

La défense

 

 

Le verbe latin « fendere » signifie « heurter, choquer ». Il porte l’idée de choc, accidentel ou intentionnel. Par composition, il a donné trois mots : infendere, defendere, offendere. Infendere signifiait heurter en attaquant (« Attacher » et « attaquer » sont des doublons. L’italien ne les distingue pas. Attaquer, c’est venir au contact, se coller, s’attacher à l’adversaire, s’y imbriquer). Defendere, c’est heurter pour bloquer, écarter, parer, « protéger »,  « couvrir ». Offendere, c’est plus objectif, c’est heurter un objet, ce qui se tient là-contre, devant nous, comme une pierre sur le chemin. Si le heurt est intentionnel, il y a « offense » envers quelqu’un qui serait sans doute à « défendre ». Les langues romanes, étudiées dans leur origine, procurent le concept clair d’une fonction « défense » à trois variables : qui défend qui contre qui ?

Conséquences : il n’y a pas de défense sans 1° acceptation courageuse de l’idée de choc ; 2° sans désignation plus ou moins explicite d’un ennemi ; 3° sans désignation d’un protégé.

Autre conséquence : si X se défend lui-même contre Y, sa défense est une autodéfense. Si X défend Z contre Y, sa « défense » a forcément un caractère offensif.  

 

 

The defence

 

 

Le mot anglais suggère le « comment ». L’anglais « defence », qui s’écrit avec un ‘c’, est à rapprocher de « fence », qui signifie une clôture, une barrière. La défensive est symbolisée par la construction d’une barrière. Mais « defence » est aussi à rapprocher de « to fence », « fencing », l’escrime, le jeu martial avec fleuret, sabre ou épée. Si l’escrimeur se contentait de parer, il finirait toujours par succomber à une dernière attaque. La défense n’est possible que par la contre-attaque, tellement foudroyante parfois qu’elle semble avoir prévenu l’attaque. La guerre comprend défense et attaque, inséparablement.

C’est pourquoi le terme français ou anglais de « défense », dans son usage actuel, est un mélange entre un concept latin parfaitement clair et un terme « politiquement correct », qui évite de prononcer le mot « guerre ».  

 

 

Die Verteidigung

 

 

Le mot allemand indique l’âme et le « pourquoi » de la défense. Verteidigen, défendre, die Verteidigung, la défense, vient du moyen haut allemand tatedingen, qui signifie plaider devant un tribunal, arranger par accord ou arbitrage. Le mot vient lui-même du moyen haut allemand tagedinc, qui signifie un procès fixé pour un jour (der Tag) déterminé. Le préfixe « ver » signifie à la fois l’intensification et la contradiction. (Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Friedrich KLUGE, 1899, Traduction anglaise, Etymological dictionary of German language, p.377) En vieil allemand, défendre, c’est d’abord plaider, ensuite tirer l’épée. En latin, plaider, c’est d’abord tirer l’épée, secondairement plaider. N’y a-t-il pas là un choix moral ?

 

 

La guerre et la politique

 

 

Nous sommes familiers de l’idée que la guerre entre attaquants et défenseurs est une continuation de la politique. Et par politique, nous entendons d’abord inconsciemment le pouvoir exécutif. Et cela explique la brutalité contre-productive de certaines de nos politiques, ou, par contrecoup, notre impuissance à user de la pleine force, quand il le faudrait.

Si nous retournons aux intuitions plus anciennes de nos langues, nous comprenons que gouverner, c’est juger. L’épreuve de forces se situe donc encore à l’intérieur d’un dialogue entre demandeurs et défendeurs dans un procès qui reste soumis à l’idée de justice. La solution de force, qu’elle ait ou non le caractère d’un jugement de Dieu, est encore une façon de dégager une décision qui ne saurait être détachée de toute référence à la justice et au raisonnement au sujet de ce qui est juste.

Plaider dans un conflit la cause d’une unité politique active, de son pays par exemple, c’est faire appel à la loi : loi internationale, droit des gens, loi morale. Défendre, c’est donner au juge des raisons de penser que nous avons raison, si le plaidoyer ne se limite pas à un discours du cynisme, qui est toujours immoral, puisqu’il est menteur. Et la façon de combattre, et plus largement de concevoir la préadaptation d’ensemble de nos sociétés à de possibles combats, est la meilleure façon de plaider d’une façon convaincante.

 

 

Force morale et force de la morale

 

 

La première force qui permet à un être honnête de se défendre, c’est son accord avec sa conscience. Les gangsters se moquent de la morale et n’arrêtent pas d’en abuser pour culpabiliser les honnêtes gens, qu’ils prennent pour des faibles et des imbéciles. Il est vrai que l’honnêteté (l’honneur de la conscience) réduit extérieurement la liberté d’action immédiate et handicape intérieurement les honnêtes gens, sincères, aussi longtemps qu’ils n’ont pas clarifié leurs idées au sujet du rapport entre la justice et la force.

Avoir un regard éthique sur la défense, c’est comprendre que le point de vue éthique est déjà au cœur d’une défense complète, si l’on aspire à vivre sans utopie dans une société régie par un minimum de morale, y compris dans ses relations internationales. C’est placer la conscience au cœur de la défense comme une force qui plaide. Et c’est aussi, par conséquent, imaginer une défense éthique.

 

 

L’intelligence européenne

 

 

Il y a dans ces trois origines, dans ces trois langues, un enseignement riche et profond quant à la complémentarité des peuples de l’Europe. Il est juste de noter que la racine allemande est des trois la plus profondément éthique.

Cette complémentarité est aussi celle des grandes vertus. Il est en effet impossible de défendre sans courage, c'est-à-dire sans accepter le choc, l’épreuve de force avec l’adversaire (fendere). Mais cette épreuve de force sera victorieuse si nous sommes prudents et mettons en œuvre les moyens de la fortification et de l’escrime (la tactique du duel). Enfin, aussi courageux et prudents soyons-nous, nous devrons être justes et éloquents, et ne jamais cesser de plaider notre cause.

 

 

Langage, cultures, nations

 

 

Ces mots plongent dans notre histoire, et nous nous tournent vers les racines de notre être collectif. Ils nous replacent dans la vérité de notre être, qui se dévoile dans la culture et la langage. Ce que nous avons à défendre, c’est ce sens du bien qui s’est dévoilé, et qui est au cœur de notre culture, par laquelle il y a moyen de vivre et d’agir comme communauté politique digne et cohérente. 

 

 

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