Suite et fin du Compte-Rendu de Démocratie durable par le CDT Legrier dans la Revue Inflexions (janvier 2011)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Pour revenir au début de ce texte, suivre ce lien

Religion et politique

 

Reprenant à son compte les théories de René Girard sur l’homme imitateur et violent, Henri Hude souligne à quel point la religion, et spécialement la religion chrétienne, est un régulateur de violence : « Le mysticisme chrétien devenu culture, fait social et anthropologique, au titre d’imitation de Jésus-Christ, bloque depuis lors, non pas le conflit, mais la montée aux extrêmes du conflit – l’imitation fratricide est bloquée par l’imitation du Christ. » (NOTE : Ibid, p. 211.) En reléguant la foi à la sphère privée, le laïcisme occidental a en réalité fait disparaître un des mécanismes essentiels de régulation de la violence au sein des sociétés.

Or, le christianisme, avec ses concepts de chute et de salut, permet de penser la guerre. En effet, la notion de péché originel et la distinction entre nature humaine essentielle, dont l’essence est l’amitié pure, et nature humaine déchue source de violence, ouvrent de réelles perspectives anthropologiques. En effet, dans cette optique, la guerre limitée, et donc la paix qui s’ensuit, est la conséquence d’une nature blessée mais rachetée et encore capable d’amitié. Ce postulat philosophique rejetant tout optimisme béat sur la nature humaine, mais aussi tout pessimisme de type hobbesien, permet seul de comprendre l’essence de la guerre et d’éviter ce va et vient permanent entre le pacifisme et le bellicisme caractéristique de nos démocraties.

 

Commentaire

 

Henri Hude se livre à une analyse sans complaisance des maux qui minent notre époque, en particulier la supercherie morale du politiquement correct avec son prétendu idéal de tolérance. Il est rare de voir un intellectuel « institutionnel » dénoncer le système de façon aussi radicale et assumer sans complexe la philosophie classique et chrétienne. En effet, sa conception de la démocratie est à rapprocher de celle de Thomas d’Aquin pour qui la République et les formes mixtes d’aristocratie qui s’en rapprochent le plus sont les meilleurs régimes qui puissent se réaliser dans la plupart des cités. (NOTE : Cette convergence de vues ne doit pas faire oublier les oppositions de fond. Pour l’Église, le principe d’autorité trouve sa légitimité dans le Créateur, or la philosophie des Lumières affirme l’autonomie de la raison humaine par rapport au divin. Par conséquent, l’autorité est consentie et tire sa légitimité de la « volonté générale ».).

Pour lui, la fracture philosophique se situe entre Lumières tardives (hédonisme et relativisme contemporains) et les grandes Lumières (morale kantienne). (NOTE : Henri Hude tiendra sans doute à clarifier sa position ultérieurement sur deux problèmes présents et non résolus dans son livre : celui du rapport entre le christianisme et les Lumières et celui de l’évaluation globale de la Révolution française.). Or, il s’avère que la morale coupée de la religion est vite apparue comme une branche morte, qui tient quelque temps avant d’être brisée par une tempête.

 

 Dans L’Homme révolté, (NOTE : L’Homme révolté est un ouvrage fondamental pour qui veut comprendre l’essence profonde de la révolte métaphysique européenne dont nous subissons aujourd’hui les conséquences.), Albert Camus a démontré de façon magistrale comment le refus du divin aboutissait au nihilisme et comment le nihilisme philosophique pouvait engendrer des monstruosités politiques.

Ainsi en est-il de Nietzsche ! Jamais celui qui voulait pousser le nihilisme jusqu’au bout de sa logique n’aurait adhéré au nazisme, et pourtant la philosophie nietzschéenne a enfanté le national-socialisme et le marxisme-léninisme. « Le national-socialisme, à cet égard, n’est qu’un héritier passager, l’aboutissement rageur et spectaculaire du nihilisme. Autrement logiques et ambitieux seront ceux qui, corrigeant Nietzsche par Marx, choisiront de ne dire oui qu’à l’histoire et non plus à la création tout entière. » (NOTE : Albert Camus, L’Homme révolté, Paris, Gallimard, 1951, p. 104.) C’est ainsi que l’esprit de révolte, lorsqu’il quitte le monde des idées, aboutit au « césarisme biologique ou historique » et Camus de conclure : « Le oui absolu aboutit à universaliser le meurtre en même temps que l’homme lui-même. Le marxisme-léninisme a pris réellement en charge la volonté de Nietzsche, moyennant l’ignorance de quelques vertus nietzschéennes. » (NOTE : Ibid, p. 105.)

Force est de constater que les idées philosophiques produisent une vision du monde qui tôt ou tard agit et transforme l’ordre politique et social. A cet égard, pour Camus, la vraie rupture philosophique se situe sans doute entre la philosophie classique et thomiste, et les Lumières qui proclament l’autonomie de la raison humaine par rapport à Dieu, et plus précisément par rapport à l’Église catholique. Cette révolte métaphysique aboutit, quelques soient les convictions religieuses des philosophes des Lumières, à la Révolution française et à la naissance d’une société sans Dieu.

Là encore, Camus nous donne la clé : « 1789 se place à la charnière des temps modernes, parce que les hommes de ce temps ont voulu, entr’autres choses, renverser le principe de droit divin et faire entrer dans l’histoire la force de négation et de révolte qui s’était constituée dans les luttes intellectuelles des derniers siècles. Ils ont ajouté ainsi au tyrannicide traditionnel un déicide raisonné. La pensée dite libertine, celle des philosophes et des juristes, a servi de levier pour cette révolution. » (NOTE : Ibid, p. 143.) Pour être plus précis, le Dieu du christianisme est alors remplacé par ce qu’il appelle le nouvel Évangile, c’est-à-dire le Contrat social qui « donne une large extension, et un exposé dogmatique, à la nouvelle religion dont le dieu est la raison, confondue avec la nature, et le représentant sur la terre, au lieu du roi, le peuple considéré dans sa volonté générale » (NOTE : Ibid, p. 146.)

C’est pourquoi, en réalité, les démocraties contemporaines, loin d’être seulement un système de gouvernement sont aussi une religion ou au moins une mystique. 1789 proclamait la divinité du peuple, notre époque affirme la divinité de l’individu, mais c’est bien le même mouvement de révolte qui se perpétue… Changement de Dieu, changement de morale ! Si chacun de nous est un Dieu, alors il y a autant de morale que d’individus. D’une certaine manière, notre époque ne fait que pousser la logique du nihilisme jusqu’au bout…

Dans cette perspective, la troisième idée développée par Henri Hude prend toute sa signification : à rebours de l’individu divinisé, la religion du Dieu fait Homme, avec ses concepts de chute et de salut, permet une approche réaliste de la nature humaine en lui reconnaissant une âme en quête des vérités spirituelles capable de maîtriser ses instincts. Cette approche, qui prend la personne humaine dans sa globalité, doit aussi permettre de reconsidérer le christianisme comme fait social et non simple croyance d’ordre privé.

 

Penser la guerre et l’exercice du métier des armes dans le contexte actuel

 

La guerre, et plus exactement la violence, est la porte d’entrée de cet ouvrage et en quelque sorte le fil directeur. Nous nous proposons dans cette deuxième partie de revenir sur quatre idées clés développées essentiellement dans le chapitre III « Qu’est-ce que la guerre ? La démocratie durable et la guerre limitée », le chapitre IX « La responsabilité morale des dirigeants » et le chapitre X « Constitutionaliser le Léviathan médiatique. La réforme éthique des medias ». Ces quatre idées sont les suivantes : une culture de paix implique le concept de guerre limitée ; le problème moral de l’homicide est résolu par le concept de dignité humaine élargi à l’ensemble de la communauté ; vouloir un corps militaire solide dans une société dominée par l’individualisme n’a pas de sens ; l’exercice du métier militaire sous pression médiatique constante n’est plus un acte politique mais une action de communication. Le militaire doit-il obéir à l’émotion collective ? N’a t-il pas un rôle politique à jouer ?

 

La démocratie et la guerre

 

Sur ce sujet, Henri Hude part du constat que nos démocraties ne sont pas à l’aise avec la guerre : « Soit elles n’en font pas assez, soit elles en font trop », et oscillent trop souvent entre pacifisme et bellicisme. Il développe ensuite une définition classique de la guerre – affrontement entre deux entités politiques dans le but d’arriver à une décision – avant de mettre en lumière la relation paradoxale entre démocratie et guerre totale : « C’est un fait historique, que la guerre totale en Europe apparaît, ou réapparaît, avec la poussée de la démocratie. Cela s’explique, car si les oligarchies ou les monarchies se battent entre elles, les peuples ne se sentent pas autant “dans le coup”, que si le régime inclut le peuple lui-même comme son rouage fondamental. En ce cas, ce sont les peuples qui se jettent l’un contre l’autre, et on comprend que l’affrontement devienne beaucoup plus sanglant. L’idée que la démocratie est par elle-même un principe pacificateur n’est pas fausse, mais à condition de prendre aussi en compte le fait qu’elle est aussi, et par elle-même, un facteur majeur de montée aux extrêmes » (NOTE : Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, p. 112.)

Pourquoi un tel paradoxe ? Parce que nos démocraties reposent sur un principe philosophique qui fait de la Liberté un Absolu, une divinité qui exige tous les sacrifices. C’est en cela que les guerres idéologiques (NOTE : Henri Hude ne donne pas d’exemples précis, mais on ne peut s’empêcher de penser ici à la Révolution française suivie des guerres napoléoniennes ou encore aux deux guerres mondiales.) sont beaucoup plus meurtrières que les guerres reposant sur des motifs plus terre à terre : « Le Duel se transforme, pour toute pensée absolutisant ainsi la Liberté, en un affrontement d’une liberté absolue (nationale par exemple) contre une autre Liberté, non moins absolue. La guerre entre les hommes devient un combat entre des dieux » f (NOTE : Ibid, p. 118.)

Pourtant, aujourd’hui, et en réaction à la barbarie des guerres européennes, nos démocraties cultivent l’irréalisme et l’impuissance en espérant y trouver la paix. Cette illusion n’est pas durable et il faut donc en revenir impérativement au concept de guerre limitée qui accepte l’épreuve de force sans pour autant diaboliser l’adversaire, attitude qui favorise la montée aux extrêmes. Admettre le concept de guerre limitée amène à reconsidérer l’apport du christianisme dans notre conception de la nature humaine.

 

La question de l’homicide

 

Dans le chapitre IX, Henri Hude, après avoir rappelé la nécessité d’une loi morale universelle, reprend un problème éthique vieux comme le monde : comment peut-on donner la mort et suivre la loi morale « Tu ne tueras point » ? En effet, soit cette loi est universelle et ne souffre pas d’exception, et il faut alors être prêt à subir toutes les injustices plutôt que d’y contrevenir, soit elle ne l’est pas et tout peut alors être légitimé selon les circonstances.

« La responsabilité morale du militaire consiste donc d’abord à répondre, en sa conscience, des actes par lesquels il a ôté la vie à son semblable, devant cette loi qui, apparemment, interdit de le faire.» (NOTE : Ibid, p. 298.)

Pour Henri Hude, la réponse réside dans le concept de dignité humaine élargi à celui de la communauté : « C’est pourquoi, on peut dire que tuer un individu n’est licite que si, en ne le tuant pas, on prendrait le risque de tuer à la fois d’autres individus plus innocents, et de laisser se perdre la dignité de la communauté elle-même. » (NOTE : Ibid, p. 307.)

 

L’esprit de sacrifice au service de l’hédonisme

 

En dépit de sa forme interrogative, la conclusion du chapitre IX est un avertissement dont la radicalité en surprendra plus d’un. Comment une société dominée par la recherche du bien-être individuel peut elle imaginer qu’elle sera durablement défendue par un corps militaire cultivant des valeurs d’un autre âge ?

Un tel comportement schizophrénique revient ni plus ni moins à mettre des valeurs fortes au service de la médiocrité : « Que serait une telle démocratie ? Un ensemble d’individus partageant une culture d’impuissance, qui n’aurait pas le courage de se défendre, défendu par des mercenaires d’un genre particulier, dont on assurerait à la fois l’efficience militaire et l’innocuité politique en préservant chez eux une culture de l’idéal, une morale exigeante ? On exploiterait les nobles sentiments des cadres et l’impécuniosité de la troupe, pour préserver le confort d’une masse de petits riches sans idéal ? » (NOTE : Ibid, p. 308.)

Or, on ne peut pas vouloir une chose et son contraire ! Une démocratie durable ne peut vouloir une armée efficace et animée de valeurs fortes sans reconnaître dans la société la pertinence de ces valeurs. Elle ne peut être composée d’individus égoïstes assis sur leurs droits, et défendue par une armée animée du sens du devoir et de l’esprit de sacrifice ; c’est pourquoi : « Sans un minimum d’élévation morale partagée, tout héros mort pour la patrie ressemble à un idiot qui se serait fait escroquer. »(NOTE : Ibid, p. 308.)

 

L’action militaire sous la pression médiatique

 

D’une manière générale, les conflits actuels ne font que reposer les problèmes classiques de la petite guerre – notamment la distinction entre combattants et non combattants. Néanmoins, force est de constater que les nouvelles technologies de l’information modifient radicalement (NOTE : Certes, cet état de fait n’est pas entièrement nouveau, mais il tend à devenir la norme là ou autrefois il restait limité.) les relations entre le militaire et le politique : « Désormais, tout militaire présent et actif sur un théâtre d’opérations est immédiatement un homme politique ; non seulement il tente de gagner la “petite guerre” sur le terrain en assumant des fonctions civiles positives (instruction, médecine...), comme faisait déjà les “bureaux arabes” lors de la conquête par la France de l’Algérie ou du Maroc, mais il participe à une sorte de campagne électorale ou référendaire mondiale, pour ou contre la guerre, pour ou contre son État dans cette guerre. Comme agent électoral, son action devient par elle-même un discours éloquent, susceptible de faire l’objet d’une théâtralisation dont on tirera des effets pathétiques, ou toniques, ou de persuasion. » (NOTE : Ibid, p. 315.)

Or, aujourd’hui, l’émotion collective – et non la raison – est le moteur essentiel du fonctionnement médiatique et la justesse d’une cause se mesure au degré d’indignation qu’elle soulève. Qu’il le veuille ou non, le militaire ne peut rester à l’écart de ce phénomène. A l’intelligence politique sur le terrain, il doit donc ajouter l’intelligence politique par rapport aux opinions publiques, celle de son pays, celle du pays où il intervient et plus largement l’opinion mondiale. Il doit « assumer une responsabilité morale supérieure ».

Selon Henri Hude, cette responsabilité morale supérieure légitime une intervention du militaire dans le débat public afin de ne pas se laisser enfermer « dans le rôle d’âme damnée ou d’histrion » et, bien plus, un devoir de désobéissance. En effet, doit-on obéir à un pouvoir dans lequel les décisions sont davantage dictées par l’émoi collectif que par la raison ? « Dans quelle mesure est-il légitime de tuer sur ordre, quand le donneur d’ordre ne peut presque rien faire d’autre que d’obéir à une logique de survie de son pouvoir dans les remous de cette agitation?   » (NOTE : Ibid, p. 328.)

Henri Hude conclut par ses propos qui sonnent à nouveau comme une mise en garde: « Tous ceux qui ont à obéir en conscience et qui font exister l’État par leur discipline, ont le devoir de rappeler qu’un homme libre n’obéit pas à n’importe quoi, ni à n’importe qui. Si les politiques veulent être obéis et respectés, ils doivent se reprendre et soumettre énergiquement à la logique d’un régime sensé un Léviathan de fait qui ne remplit aucune fonction de paix et qui n’a aucun droit à usurper ainsi le Pouvoir. » (NOTE : Ibid, p. 336.)

 

Commentaire

 

Ces quatre idées fortes abordent deux problèmes différents. Le premier est ancien : il s’agit de la violence et de la guerre. Le second est propre à notre époque : il pose la question du sens de l’action militaire dans un monde soumis à la puissance médiatique.

Concernant le premier problème, nous avons vu que la réponse d’Henri Hude consistait dans le concept de guerre limitée, vu comme un juste milieu entre la guerre totale et l’impuissance et celui de dignité humaine élargie à la communauté. Cette approche est surprenante en ce qu’elle passe sous silence la notion de guerre juste. Assumant l’héritage de la philosophie classique et chrétienne, Henri Hude aurait pu prendre comme point de départ de sa réflexion ou au moins rappeler, les trois conditions de la guerre juste (NOTE : Sur ce sujet, nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage de Guillaume Bacot, La Doctrine de la guerre juste, Paris, Economica, 1989) énoncées par Thomas d’Aquin et qui permettent de résoudre l’apparente contradiction entre l’exercice du métier des armes et le respect de la vie.

En effet, le message du Christ est sans ambigüité sur la violence : « Tout homme qui prend l’épée périra par l’épée. » (NOTE : Matthieu C.26) Ou encore : « Moi je vous dis, ne résistez pas aux méchant. » (NOTE : Matthieu C.5) A ces objections, Thomas d’Aquin répond en disant que, s’il n’est pas permis de se faire justice soi-même, en revanche l’autorité du prince est légitime pour employer la force en vue de protéger le bien commun contre les ennemis extérieurs. A cette première condition, il en ajoute deux autres : la décision de faire la guerre doit être motivée par une cause juste et une intention droite. Il s’agit non seulement de réparer une injustice mais de rechercher un bien meilleur ou d’éviter un mal plus grand. Par voie de conséquence, une guerre juste est en principe une guerre limitée qui respecte le principe de proportionnalité et où la prudence et la clairvoyance du décideur jouent un rôle essentiel. (NOTE : Peut-être Henri Hude, dans le deuxième volume annoncé de Démocratie durable, répondra t-il à ces deux questions : celle du rapport entre guerre juste et guerre limitée ; comment une Démocratie durable peut imposer une logique de guerre limitée ?)

Or que voyons-nous ? Sur un plan historique, à partir du XVIe siècle, le jus in bello éclipse progressivement le jus ad bellum, les États cherchant à s’affranchir du magistère moral de l’Église et s’estimant seuls juges du droit de faire la guerre. Or, la montée aux extrêmes inédite que constituent les deux guerres mondiales, met en évidence la nécessité de disposer d’une autorité morale supérieure aux États, capable de limiter la guerre.

A cet égard, la création de l’ONU, véritable Église laïque, correspond à ce besoin de légitimité et les princes d’aujourd’hui agissent à son égard comme ceux du Moyen Age vis-à-vis de l’Église. Ils recherchent son appui, ou au moins son approbation, quitte à agir sans si nécessaire. En tout état de cause, la quête de légitimité est au cœur des opérations militaires occidentale. (NOTE : Nous invitons le lecteur désireux d’approfondir ce sujet à lire Justifier la guerre, Paris, Presses de Science Po, 2005. C’est un ouvrage collectif rédigé sous la direction de Gilles Andréani et Pierre Hassner qui traite du retour de la morale dans les interventions actuelles. Le chapitre III est consacré à l’actualisation de l’héritage de la guerre juste par l’Église catholique ; il est rédigé par Christian Mellon.) Le problème qui se pose dorénavant est que, dans un monde surmédiatisé, la tentation est forte de se contenter d’une apparence de légitimité.

Concernant la question de l’homicide et le concept de dignité humaine élargie, Henri Hude aurait gagné en simplicité à reprendre la notion de bien commun. En effet, la justification avancée semble ici davantage envisagée d’un point de vue privé que d’un point de vue politique : je suis en droit de tuer un agresseur qui menace directement ma femme et mes enfants par exemple. En somme, il s’agit tout simplement de légitime défense ! Mais, transposée sur un plan politique, cette définition n’aide guère à comprendre la nécessité morale de tuer. A partir de quel moment va t-on estimer que la dignité de la communauté exige de tuer son prochain ? Si la dignité humaine individuelle est le principe premier, alors toute tentative pour en atténuer la portée reste bancale et peut être prise en défaut. Seul un changement de principe peut résoudre la contradiction. La société conçue non plus comme une somme d’individus mais comme un corps organique peut exiger le sacrifice de certains de ses membres en vue d’assurer sa défense de même qu’un malade consent à l’amputation d’un membre pour préserver sa vie. Dans cette perspective, le bien de la communauté prime sur le bien particulier.

Le deuxième problème a trait à l’exercice du métier des armes dans l’environnement actuel. Sur ce sujet, Henri Hude s’exprime sans détour et pose des questions qu’il n’est plus possible d’ignorer ou d’écarter. Cultiver l’esprit de sacrifice pour défendre une société vouée à la recherche du bien-être a t-il encore un sens ? Jusqu’où va le devoir d’obéissance ?

Cette question du sens et de la finalité de l’action militaire est effectivement un vrai problème. Nous peinons à donner du sens à nos opérations parce que leur finalité politique est trop abstraite, voire insaisissable. C’est vrai en interne et, de la Bosnie à l’Afghanistan, les mêmes questions resurgissent avec récurrence. Or, même si le chef militaire est habitué à obéir et à faire taire ses doutes, cette difficulté à donner du sens influence directement la conduite des opérations : « Cinq cents mètres de plus valent-ils la mort d’un homme ? » serait-on tenté de dire en simplifiant. L’axiome « La mission est sacrée » a sans doute vécu pour laisser la place à un calcul coût/efficacité. Quelle prise de risque suis-je prêt à consentir en fonction de l’importance de la mission ? Telle est la nouvelle équation à résoudre pour les chefs militaires d’aujourd’hui.

Ce problème du sens est encore plus vrai vis-à-vis de l’opinion publique et le drame d’Uzbeen est là pour nous le rappeler. L’émotion considérable suscitée par cette embuscade et surtout le processus de victimisation (NOTE : Samuel Duval, « Soldats français tombés en Afghanistan : rendez nous nos héros », Le Monde, 11 mars 2010) qui s’ensuivit, a montré à l’évidence le fossé culturel qui se creuse entre la population et son armée. Là où nous parlons héroïsme et sacrifice, nos concitoyens rétorquent accident du travail et erreur humaine donc sanctions.

Enfin, concernant le rôle politique du militaire, Henri Hude aborde là aussi un sujet délicat. « Celui qui n’est que militaire est un mauvais militaire » disait Lyautey et il est vrai que, par formation et par tradition, l’officier français n’est pas qu’un spécialiste de l’outil de défense : il est aussi porteur d’une certaine vision de l’homme et de la société. C’est cette culture qui lui permet d’assumer en opérations des responsabilités qui dépassent souvent le cadre de ses compétences militaires. Dès lors, le chef militaire ne peut pas se désintéresser de la Politique et il se doit d’y tenir sa place, rien que sa place mais toute sa place…

 

Conclusion

Porteur d’une vision humaniste et chrétienne, Démocratie durable est un livre fort qui refuse le confort intellectuel. A ce titre, il ne peut laisser indifférent ceux qui travaillent dans l’entourage du pouvoir ou qui s’intéressent aux problèmes de société. S’il ne fallait en retenir que trois points, nous proposerions ceux-ci :

Premièrement, notre modèle de société n’est plus tenable ; l’individualisme et la recherche du bien-être matériel poussés à l’extrême ne parviendront jamais à rendre les hommes heureux. La loi morale, loin d’être aliénante, libère l’homme de ses déterminismes et lui ouvre la voie vers la recherche des vérités spirituelles.

Deuxièmement, les décideurs politiques doivent reprendre la main, non pour exercer une emprise totalitaire sur la société, mais pour lui donner du sens. Ils doivent être persuadés que leur autorité est légitime et ils doivent donc l’assumer sans complexe.

Troisièmement, les militaires ne peuvent « rester sous leur tente » et se contenter d’être des experts de leur métier. Les transformations radicales de la société et des jeux d’influence obligent à repenser le rôle politique des militaires et l’exercice du métier des armes.

Pour revenir au tout début de ce compte-rendu, suivre ce lien. (Ce texte a été repris sur le site Theatrum Belli, samedi 26 février 2011.) 

 

Commentaires 

 
0 # Georges 2011-02-23 16:31 Voilà un commentaire qui donne envie de lire le livre!
En attendant, j'ai déjà reproduit l'article sur mon blog (http://salondelecture.blog4ever.com)en en mentionnant l'origine.
Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # henri paul hude 2011-02-26 15:55 Vous avez raison : l'article compte-rendu ci-dessus du CDT F.-R. Legrier renseigne vraiment. J'ai visité votre site et ne puis que vous remercier et espérer un dialogue plus approfondi sur les problèmes intéressant notre bien commun. Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # henri paul hude 2011-02-26 15:56 Vous avez raison : le compte-rendu de F.-R. Legrier renseigne vraiment. J'ai visité votre site et ne puis que vous remercier et espérer un dialogue plus approfondi sur les problèmes intéressant notre bien commun.HH Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement