Penser la guerre pour faire l'Europe. Un compte-rendu de François-Régis Legrier dans la Revue Inflexions

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Vous trouverez ci-dessous un substantiel compte-rendu, paru dans la Revue Inflexions (n° 16, janvier 2011), de mon dernier livre, Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l'Europe, par le Commandant François-Régis Legrier. Je le remercie de me permettre de publier son texte. J'adresse aussi mes remerciements à Emmanuelle Thoumieu-Rioux, rédactrice en chef de la Revue Inflexions, qui m'a autorisé à publier ce compte-rendu. C'est l'occasion pour moi de recommander la lecture de cette intelligente revue aux lecteurs de ce blog.

Le Commandant Legrier est Saint-Cyrien, breveté de l'Ecole de guerre, et titulaire d'un Master en sciences historiques,philologiques et religieuses de l'Ecole pratique des Hautes études. Notez qu'il a travaillé sous la direction du Pr. Hervé Coutau-Bégarie, formidable érudit et penseur, travailleur acharné, auquel je suis redevable et auquel me lie une admirative amitié. - Voici donc le texte de F.R. Legrier. 

 

Nos démocraties occidentales ont perdu le Nord ! Elles dérivent au gré du politiquement correct tout en étant ballotées par les caprices des vents médiatiques. Tel est en substance le message du dernier livre du directeur du pôle d’éthique militaire des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan.

Qu’on ne s’y trompe pas, Démocratie durable n’est pas un énième ouvrage sur l’éthique militaire ou une publication géopolitique, mais un essai de philosophie politique. Un essai qui est une invitation à se libérer de l’idéologie du politiquement correct véhiculée par ce qu’Henri Hude appelle le « Léviathan médiatique ». Cet essai est au service d’une idée maîtresse clairement annoncée en introduction : l’Europe doit être une puissance politique capable de garantir la paix mondiale et d’« assurer une mission d’équilibre » entre les deux empires que sont les États-Unis et la Chine. Pour devenir cette puissance, les décideurs politiques doivent avoir des idées claires et justes sur la nature humaine et celle des sociétés, la liberté et le pouvoir, la religion et naturellement la guerre. Telle est l’ambition de cet ouvrage.

Résumer l’essai d’Henri Hude n’est pas chose aisée. Certains développements philosophiques sont parfois rebutants et l’agencement des chapitres peut sembler un peu artificiel. Cet ouvrage, qui est en réalité un recueil d’études ou de conférences, se divise en deux parties. La première « vise à mettre la démocratie en sûreté par une défensive efficace » tandis que la seconde doit lui permettre de retrouver son dynamisme et « la mettre sur la voie de la reconstruction ». Les mêmes thèmes sont donc traités à plusieurs reprises ce qui ne facilite pas toujours la compréhension de l’ensemble. Pourtant, une fois dépassés ces quelques obstacles, le lecteur, et spécialement le lecteur militaire, découvre de quoi nourrir sa réflexion sur les principes qui régissent le gouvernement des hommes et les relations entre nations, notamment la guerre. A une époque où règne la confusion des idées et où toutes les opinions se valent, Henri Hude rappelle qu’il y a des principes philosophiques qui conduisent les hommes vers le bien et les sociétés vers la paix, et d’autres qui sont source d’impuissance et de violence. Plus qu’une série de rappels, Démocratie durable est donc un cri d’alarme : nous faisons fausse route ; avec le relativisme comme boussole et l’hédonisme comme horizon, le naufrage semble inévitable !

De quelle filiation se réclame l’auteur ? Telle est la première question qui vient à l’esprit lorsque l’on évoque un sujet aussi sensible que la Démocratie d’un point de vue philosophique. Pour une bonne part, Henri Hude s’inscrit dans l’héritage de la philosophie classique et chrétienne comme en témoignent les références à Aristote ou aux encycliques papales, mais il revendique aussi celui des « grandes Lumières » c’est-à dire la pensée kantienne en opposition aux « Lumières tardives » dont la philosophie se résume de plus en plus à l’arbitraire de l’égoïsme individuel. (NOTE : L’auteur explicite cette idée p. 44 dans la note de bas de page.) A cet égard, on peut penser qu’il se situe dans la lignée du philosophe chrétien Jacques Maritain (NOTE : Jacques Maritain, philosophe français (1882-1973) est l’une des figures les plus marquantes des intellectuels catholiques du XXe siècle). En effet, à l’instar de celui qui fut ambassadeur de France au Vatican, Henri Hude cherche à faire la synthèse entre le christianisme et les Lumières. Il réaffirme la notion de dignité humaine chère à Kant, mais c’est pour l’inscrire dans une perspective chrétienne (concept de chute et de salut) et communautaire (dignité de la communauté) (NOTE : Dans une conférence donnée en 2006 à l’université de Fribourg et intitulée « Le bien commun selon Jacques Maritain », Jean-Jacques triboulet explicite la vision de la personne humaine du philosophe et la caractérise comme étant personnaliste, communautaire, pluraliste et chrétienne).

Pourquoi avoir choisi la guerre comme porte d’entrée de la réflexion ? L’auteur de L’Éthique des décideurs (NOTE : L’Éthique des décideurs, Paris, Presse de la renaissance, 2004) nous l’explique en introduction. Penser la guerre, c’est penser le réel, c’est-à-dire se « libérer mentalement du politiquement correct ». Mais, penser la guerre n’est pas seulement une question d’hygiène mentale, c’est aussi une condition essentielle pour penser le Pouvoir et remettre la Politique à la place qui est la sienne : la première. « Politique d’abord » tel est l’un des premiers messages forts délivrés en introduction.

Sans prétendre à une étude exhaustive, nous nous proposons ici de faire ressortir trois idées fortes développées tout au long de cet ouvrage avant de revenir sur les sujets traitant plus spécifiquement du métier militaire.

 

Des idées fortes ancrées dans l’héritage classique et kantien

 

La démocratie

 

Dans le droit fil de la philosophie aristotélicienne, Henri Hude nous rappelle que la démocratie n’est pas une religion mais un système de gouvernement, « mélange raisonnable d’oligarchie et de démocratie, laissant aux élites initiative et liberté, assurant aux classes populaires protection et sécurité, participation et promotion des meilleurs » (NOTE : Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, p. 13). C’est ce que la tradition philosophique appelle « régime mixte ».

Or, ce système de gouvernement est aujourd’hui menacé par l’idéologie du politiquement correct (PC) (NOTE : Henri Hude consacre deux chapitres à l’idéologie du politiquement correct, le chapitre I « Analyse du politiquement correct » et le chapitre VII « Le PC comme culture d’impuissance – quelle culture de paix en démocratie durable » et un chapitre aux répercussions du fonctionnement irrationnel des médias sur l’action militaire. Il s’agit du chapitre X intitulé « Constitutionaliser le Léviathan médiatique – La réforme éthique des médias ».) et la toute puissance des médias (l’infosphère). Le pouvoir (NOTE : Dans le chapitre IV, Henri Hude revient longuement sur la notion de pouvoir à partir des théories de Hobbes et sur le rôle du leader. Refuser d’assumer le pouvoir, c’est accepter le retour à « l’état de nature » et le chaos, c’est à dire la guerre totale probable…) doit donc se réapproprier ses fonctions et penser la guerre sans complexe, rejetant toute culture de guerre totale comme toute culture d’impuissance. C’est ainsi que, en démocratie durable, le leader, sûr de sa légitimité conférée par la volonté générale, ne se laisse pas désarmer et ridiculiser, mais exerce son autorité au bénéfice de la communauté dont il a la charge.

 

Loi morale, relativisme et liberté

 

Qu’est-ce que le politiquement correct ? C’est la « subversion la plus absolue de l’éthique des grandes Lumières » par son refus d’une loi morale universelle et l’exaltation démesurée de la liberté individuelle. En dépit d’un scepticisme apparent, il s’agit en réalité d’une religion de substitution prospérant sur les ruines du christianisme et celles des grandes Lumières, religion où l’homme se prend pour Dieu et recherche exclusivement son bien-être matériel. Cette nouvelle religion exerce une pression sociale qui, au lieu de nous aider à faire le bien, nous enferme dans la médiocrité. En effet, refuser la loi morale, c’est finalement accepter de subir les déterminismes auxquels notre nature est liée : « Seule une nécessité morale a le pouvoir de nous arracher à cette nécessité physique. Autrement, nous ne sommes que des esclaves en cavale, et, sous prétexte de liberté, nous imposons au dehors notre égoïsme et notre arbitraire. La liberté humaine est inséparable de la loi morale. On ne bâtit pas sans cette liberté-là une société libre, ni une démocratie durable. » (NOTE : Ibid, pp. 43-44).

Cette culture fondamentalement nihiliste en ce qu’elle interdit aux individus et aux sociétés la recherche des vérités spirituelles repose sur une supercherie. La tolérance relativiste voudrait être la solution au problème de la paix entre les cultures. Or, il n’en n’est rien…la tolérance relativiste cherche au contraire à imposer certaines notions philosophiques des plus discutables et considérées sans intérêt par la grande tradition philosophique (Aristote, Platon, Augustin, Thomas d’Aquin, Kant, Hegel). En effet, quiconque ose remettre en question le relativisme et l’arbitraire individuel présentés comme l’horizon indépassable de la raison humaine, est taxé d’intolérant et aussitôt « excommunié » (NOTE : Henri Hude qualifie le lynchage médiatique de meurtre rituel de la religion de l’impuissance, op.cit., p. 250) par le Léviathan médiatique. C’est ainsi que prétendant libérer l’individu de la pression sociale autrefois exercée par le christianisme, le politiquement correct ne fait qu’accroître cette pression sans qu’il y ait une quelconque régulation. A l’instar de ce qui s’est produit en Union soviétique, le risque réel est celui du mensonge collectif et son lot de catastrophes.

 

Le lien suivant vous conduit vers Suite et Fin du Compte-rendu dans Inflexions de Démocratie durable par le CDT F.-R. Legrier 


 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement