Communication économique et communication politique

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Quand le mensonge est un délit  

Dans le monde des affaires, des activités commerciales, il y a, bien entendu, des menteurs et des tricheurs. Mais il y a aussi des instances de surveillance chargées de veiller à la loyauté de la communication. Il y a des lois qui interdisent de mentir, par exemple sur les perspectives de développement d’une société, sous peine de commettre un délit pénal. Un président de société qui parle aux marchés, aux investisseurs, ne peut rien dire que de vrai, ou alors ça se terminera mal pour lui.

Bien entendu, à partir des mêmes faits, on peut raconter diverses histoires, mais même là, la créativité, si l’on peut dire, reste sévèrement limitée.  C’est pour cela que les menteurs, dans le monde des affaires, partagent le sort des escrocs, avec lesquels souvent ils se confondent, et finissent en prison, s’ils se font prendre.

S’ils n’y vont pas tout de suite, c’est que la justice est lente – et heureusement : car quand elle est expéditive, elle devient du lynchage. Et s’ils n’y vont pas du tout, c’est qu’ils ont été assez habiles pour qu’on ne puisse prouver leur faute : or on ne peut condamner au pénal sur intime conviction, sans preuve formelle : et cela aussi est une protection nécessaire aux honnêtes gens, même si les tricheurs en profitent aussi.

Ou encore, ils ont des protections politiques, les juges sont intimidés, ou pire. C’est vrai, parfois. Mais on retombe ici sur le problème classique du premier maître : qui surveille le surveillant du surveillant, etc. ? Bien sûr, chacun se dit que, s’il était à la place d’un premier maître, tout irait mieux, mais est-ce bien certain ? Un premier maître est toujours sujet par définition à des tentations ou pressions plus fortes.   

Vérité, relativité, communication 

A partir de divers choix de présentation comptable, on peut parvenir à divers chiffres. Mais on doit alors expliquer le choix du mode de production et le pourquoi de la modulation du résultat. Le sérieux dans le dialogue est ici assuré, parce que le dirigeant parle à un petit nombre de journalistes spécialisés, ou d’analystes, qui sont sérieux et compétents.

Ces gens peuvent comprendre ce qui a été fait ; ils veulent le comprendre objectivement ; ils posent des questions pour savoir et non pour faire du scoop, ou de la démagogie. Ils obtiennent ainsi les explications et justifications désirées. Les besoins de renseignement du public sont objectivement satisfaits, autant qu’ils peuvent raisonnablement l’être. Cela manque de rêve et de poésie, si l’on veut, mais c’est un dialogue professionnel, où chacun agit pour la préservation objective d’intérêts patrimoniaux, dans le respect de la règle.

Il n’en va pas de même, comme chacun sait, pour la communication politique, et nous ne dirons rien des journaux, surtout télévisuels. La présentation d’un budget public n’a pas grand-chose à voir avec la présentation des perspectives d’une entreprise. Je sais bien qu’il y a une différence entre une entreprise et un Etat, mais y en a-t-il une, niveau de gravité mis à part, entre un mensonge privé et un mensonge d’Etat ?

Si le droit pénal, en matière de mensonge, ou de subtile intoxication, était aussi sévère pour la presse et les politiciens qu’il l’est pour les dirigeants d’entreprise, la question se poserait de savoir qui resterait en liberté.   

Le fascinant moralisme des immoraux 

Ce qui me fascine, c’est de voir que ceux qui peuvent mentir à peu près en toute impunité (ou quasiment), sont ceux qui font la morale à ceux auxquels la loi impose de dire la vérité.

Ceux dont l’éthique, en matière de vérité, est remarquable de souplesse et d’inventivité, et qui souvent d’ailleurs, en matière de morale personnelle, prônent un relativisme complet et un arbitraire subjectif sans limites, se réveillent soudain en adeptes de la loi et de l'impératif catégorique. Ils se mettent, avec une bonne conscience indignée, et un rigoureux moralisme, à la tête de la foule des  indignés, pour la défense du Droit.

Ceux dont la pratique quotidienne est de danser sur la corde des apparences subjectives, ont la mission de rationaliser ceux dont la pratique se conclut objectivement par la prospérité ou le déclin réels de leur entreprise.  

Est-ce rêver que de désirer une communauté politique dans laquelle on voudrait mettre au moins autant de rationalité dans les choix publics que dans les choix privés ? Je ne parle ni d’un « gouvernement des experts », ni du « règne de la Vérité », je parle du minimum d’honnêteté intellectuelle, qui fait qu’on ne raconte pas n’importe quoi et qu’on ne promet pas la Lune.

Je sais bien que le lecteur d’un journal achète souvent moins du renseignement utilisable pour l'action que de l’émotion et du plaisir de voir exprimer ce qu’il pense. Mais tout de même, a-t-on moralement le droit de penser ce qu’on veut, sans devoir moral correspondant d’essayer de penser adéquatement au réel et de ne pas induire par passion les autres en erreur, ou en injustice ?

On m’objectera que rien n’est possible sans espérance et que l’espérance est toujours une sorte de rêve, voire de prophétie auto-réalisatrice. Et c’est vrai. On me dira, aussi, que faire de grandes choses, c’est réaliser un rêve. Et cela aussi est vrai. La question devrait donc se formuler autrement : est-ce rêver que de désirer une communauté politique où l’on saurait à la fois rêver et raison garder ? Ou encore, s’il faut « conduire les peuples avec des rêves », comme disait Chateaubriand, comment marquer une limite entre le rêve et le mensonge ? Entre l’espérance et l’escroquerie ? 

« Yes we can! ». « Tout devient possible ». « Changer la vie ». Etc. Quand on lit ces slogans ridicules, quand on observe l’enthousiasme qu’ils parviennent à soulever, et qui retombe inévitablement au bout de six mois à deux ans, on dirait que la politique est une sorte de religion, ou plutôt d’opium. « La religion, disait Marx, c’est l’opium du peuple. » « L’opium, répondait quelqu’un, c’est la religion des athées. » Il faut une religion, dans un pays, pour que la politique n’en soit pas une. Il est vrai qu’il faut alors que la religion ne devienne pas une politique, autrement on n’est pas plus avancé.  

A qui se fier ?  

Platon critiquait la démocratie de son temps. S’il faut, disait-il en substance (je traduis plus que librement), gérer nos économies, soigner nos maladies, construire nos maisons, nous nous comportons en gens raisonnables : nous cherchons à engager des personnes intellectuellement et moralement sérieuses. Mais s’il s’agit de diriger nos pays, de gérer sa fortune ou sa dette, et de faire la paix ou la guerre, nous nous confions à des amateurs – disons, à des professionnels en marketing ou en communication, à des beaux parleurs, à des génies de l’intrigue, voire à des « belles gueules ».  

Platon avait tort de critiquer la démocratie en général. Il y a des flatteurs dans n’importe quel régime. En monarchie, on flatte le roi et on le fait rêver en lui racontant des histoires. En démocratie, c’est pareil, sauf que c’est le peuple qui est souverain. Rien n’est durable sans raison. Le problème, aujourd’hui, c’est celui de la démocratie durable.     

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