Une démocratie durable est une société qui raisonne (1)

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La semaine dernière, j’ai participé à une très belle conférence, de bonne tenue, en Grande-Bretagne, à l’UK Defence Academy. A cette occasion, une conviction s’est renforcée dans mon esprit : une société durablement libre, une démocratie durable, est une société qui raisonne.

Raisonner, c’est important

La plupart des vérités sont utiles : elles permettent seules à notre action d’être adaptée au réel, au lieu de se briser sur lui. La pensée vraie, pour un être d’action, c’est une pensée adéquate, adéquate au réel. Le réel ne pardonne pas. L’échec sanctionne l’erreur.       

On nous répète que la vérité est toute subjective. C’est tout à fait exagéré. Nul d’entre nous ne pense ainsi, quand il conduit ses affaires.       

Choisirez-vous un médecin si, à votre question sur votre maladie, il répond qu’il n’y a pas de vérité, qu’il a son opinion, mais qu’elle est toute subjective ? Avec ça vous voilà bien avancé. Ce dont vous avez besoin, c’est d’un médecin qui s’y connaisse. Connaître, c’est la responsabilité de l’esprit. Et vous demandez le même sérieux de votre assureur, de votre plombier, de votre architecte, et de tous vos professionnels. Les choisissons-nous en fonction de leur physique ou de leur bagout, ou de leur côté « sympa » ?          

Être responsable, c’est dépasser le subjectif

Je sais bien que les questions éthiques, politiques, métaphysiques, esthétiques, anthropologiques paraissent plus subjectives. Mais le sont-elles réellement ? C’est une question importante, qu'il faudrait examiner objectivement, comme toutes les autres.      

Et si, à l’idée qu’il y ait du vrai là dedans, nous sommes saisis de peur, c’est une raison de plus pour y regarder de près, sans peur de savoir, ou pour écouter ceux qui s’y connaissent, et méritent confiance, sans honte de recevoir et de dépendre, plutôt que de vivre dans l’illusion.        Mais à qui se fier ? Voilà une bonne question. Si nous répondons « à n’importe qui », alors, faisons n’importe quoi. A qui donc est-il raisonnable de se fier ? Il faut aussi le savoir.     

Un conducteur en montagne, qui aimerait penser que la force centrifuge n’existe pas finira au fond du ravin. Où finirons-nous, nous, en suivant le caprice de l’arbitraire subjectif ? Ce peut être agréable de penser que X n’est pas vrai, mais est-ce utile, si X est vrai, et est-il juste, digne et responsable, de penser des choses fausses uniquement parce qu’elles nous font plaisir ?           

Et on nous dit que tout le monde ne veut penser que ce qui lui fait plaisir. C’est encore une grosse exagération. Votre plaisir, c’est de penser que vous n’avez pas le cancer. Votre volonté, c’est de savoir si vous l’avez, afin de vous soigner, si c’est oui.   

Une démocratie durable est une société qui sait raisonner

La plupart des vérités utiles ne sont pas immédiatement connues. Elles ne tombent pas sous le sens. Et souvent ce qui semble vrai à première vue ne l’est pas.     Il y a rarement convergence entre notre intérêt solide à long terme, et ce qui nous procure une impression de satisfaction passagère, ou une conscience de réalisation subjective dans le présent. Si nous allons par cette voie, dans quelques mois, quelques années, où en serons-nous ? A ce moment-là, n’allons-nous pas regretter ? Alors pourquoi ne pas réfléchir aujourd’hui ? Pour savoir, il faut raisonner.  

Les médias sont de redoutables machines à tuer le raisonnement. Raisonner prend du temps, demande de l'effort, contrarie le caprice et remonte la pente de la facilité - en un mot, raisonner tue l'audimat.

La démocratie médiatique, asservie au business model des boites de pubs, qu’on appelle entreprises d’information, risque toujours d’être dominée par des ignorants forts en gueule, qui sont plus en phase avec le modèle. Les gens sérieux, calmes et prudents deviennent inéligibles. Les Etats semblent réduits à faire usage de vérités immédiates, ou d’apparences factices. Comment leur action alors pourrait-elle être adaptée à un réel qui se moque de nos susceptibilités de salon ?        

Commentaires 

 
0 # Royer 2015-02-06 13:59 Lu le 6 février 2015. Votre texte entre en pleine résonnance avec mes intenses recherches inquiètes de journaliste à la retraite, enseignant (l'écriture journalistique et le traitement de l'information ainsi que … le raisonnement),f ils d'un homme politique (disparu) que je qualifie de "démocrate éclairant" par contre-pied délibéré à la formule de l'opportuniste Voltaire.
Toute la question est : qu'est-ce qui a "tué" le raisonnement et comment le restaurer ?
Je penche pour l'hypothèse selon laquelle c'est un déficit de conscience qui engendre par cascade les déficits de morale de logique,de raisonnement (dans cet ordre). J'explique cette hypothèse avec l'outil de Donald Winnicott, qui décrit les étapes de la bonne insertion dans le monde, par le comportement de "la mère suffisamment bonne" : "Holding, handling and object presenting". Tout déficit dans ce processus optimal engendre un déficit de conscience. C'est le mécanisme de la "captation narcissique" qui opère,le Moi (le Self, l'Ego, le Je) n'étant pas, alors, abouti.
Telle est ma réponse à la question "Qu'est ce qui a tué ?"
Pour ce qui concerne celle relative à la manière de restaurer,en dépit des pronostics cliniques pessimistes d'Alberto Eiger, adhérant intuitivement à la thèse de la "résilience" de Boris Cyrulnick, je conçois, au fil de l'eau, toute une série de petits outils pratiques de reconstitution de la complétude des mécanismes de la conscience pour deux personnes étrangères à ma famille. Et je suis en quête permanente de méthodologie.
Votre texte vient, en tous les cas, me conforter dans l'identification du symptôme
Merci
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