Un dîner en ville, aux temps de l'élection présidentielle de 2017

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 Le texte qui suit n’est qu’un reportage et je serais désolé qu’on me prêtât toutes les opinions que j’y rapporte. Néanmoins, il m’a paru indispensable de les rapporter, pour que certains, peut-être, un jour, acceptent de se remettre en cause, acceptant de savoir ce qu’on pense d’eux quand on s’exprime sans crainte. Le titre l’annonce : ce n’est que le récit d’un dîner en ville. Contrairement à mon usage, à partir de tout ce que j’ai entendu ce soir-là, je n’ai pas voulu écrire un article trop sérieux. Il faut donner de temps en temps dans le genre léger. Prendre certains sujets absurdes à la légère, c'est la meilleure façon de les rendre sinon à leur néant, du moins à leurs minuscules dimensions. J’accepte volontiers qu’on juge ce qui suit parfaitement stérile et vain – à condition d’admettre que ce n’est ni plus vain, ni moins stérile que (politiquement) la campagne électorale que nous sommes en train de vivre.   

 

Laissez-moi vous raconter un dîner en ville, avant que mes souvenirs ne s’évanouissent. Rappel minimal des circonstances. Le lieu : familial, plutôt cossu. Les convives : une universitaire, un ancien préfet, une directrice de site Internet, un chirurgien, un industriel, un jeune cadre fort brillant, et les conjoints desdits, plus ma femme et moi. Appelons-les dans le désordre A, Z, E, R, T, Y. Les sujets : variés, mais avec un bon tiers du temps consacré au processus électoral en cours.

 

A : Tout le monde, je pense, est d’accord : nous avons eu jusqu’ici une très mauvaise campagne.

Z : Oui. Le pays a de graves problèmes. Il n’a pas eu la possibilité d’en prendre conscience, de les cerner, de parler des solutions. Au lieu de ça, nous avons eu un feuilleton médiatico-judiciaire. Ridicule.

E : Je suis d’accord. Ça me rappelle ce qui se passait dans une des premières boîtes où j’ai travaillé. Elle était en grande difficulté. On organisait des réunions de travail avec les chefs. Tout le monde parlait sans faire avancer le sujet. Je l’ai quittée, heureusement. Elle a coulé deux ans après. 

R : La moralité des hommes politiques n’est pas un sujet sans importance.

Z : Non, mais c’est immoral d’en parler avec excès ou à contretemps. Surtout quand c’est le seul moment pour parler tous ensemble à fond de nos intérêts vitaux. Et que si on n’en parle pas, on risque tous de finir à la soupe populaire. 

T : Je trouve surtout immoral de se servir de la morale pour masquer le bilan, fuir le débat, tenter d’éliminer ses concurrents.

Le mari de Y : Franchement, moi je suis pour la morale.

Y (fusillant son mari du regard) : La presse est nulle. Sa devise : comment faire perdre leur temps aux gens et au pays.

A : Elle est surtout d’une partialité révoltante.

Z : Mais, non, elle fait son boulot. Elle est la propriété de ses actionnaires et on est en régime capitaliste. Si un journaliste ne file pas doux, il est mis au placard et change de métier. Ces gens-là n'ont pas de patrimoine et la plupart ne sauraient pas faire autre chose.

A: C’est une profession prolétarisée. Quelle indépendance voulez-vous qu’ils aient ?

E : Beaucoup sont très mal élevés. J’en ai entendu un ce matin qui interviewait un candidat. Sur un ton ! Aucun commissaire du 9-3 ne se permettrait de parler sur ce ton à un loubard. Mais pour qui se prennent-ils ?  

A : Vous disiez que la presse, c’est une danseuse ?

Z : Oui, financièrement ça coûte très cher, il faut que ça rapporte en influence. On pistonne un candidat, il vous renverra l’ascenseur.

E : Je ne sais pas. En fait, les journalistes sont plus indépendants que vous ne croyez.

Z : Ah oui ?

R : C'est vrai, j’en ai connu pas mal. On n’a pas besoin de les forcer pour dire des c.. C’est dans leur nature. Dans l’ensemble, ils ont fait ce métier parce qu’ils n’avaient pas envie de bosser sérieusement et qu’on ne les aurait pas pris ailleurs. Paresseux, peu compétents, idéologues, l’esprit faux. Ils vont d’instinct vers ce qui est bas. Et leurs actionnaires ont en général besoin de ce qui est bas. Sinon, ils n'auraient pas acheté ces gens, je veux dire ces médias.

Moi : Je vous trouve trop dur. Je dirais plutôt que c’est autre chose. La presse est un pouvoir. Et comme tout pouvoir, elle veut accroître son pouvoir, donc abaisser les autres pouvoirs. Elle sent d’instinct qui est impuissant parmi les candidats et qui est plus solide. Par le simple jeu de la volonté de puissance, elle combat automatiquement la volonté la plus forte, le contenu de pensée le plus solide, et elle soutient l’impuissant, la bulle, le flan, le discours prétentieux, vide et sentimental. Je sais qu'il y a des exceptions, mais dans l'ensemble elle sent d’instinct que le néant est dans l'intérêt de son pouvoir.

T : C'est vrai. Plus les gens ont l’esprit structuré, moins elle peut les manipuler. C’est pour cela qu’elle est toujours pour tout ce qui tend au ramollissement cérébral.

A : Et je le répète, c’est une profession prolétarisée, malheureusement, un peu comme la justice.

T : J’ai connu un président à la Cour de Cass. Il vivait dans le VIIème arrondissement de Paris. Il a dû déménager. Il ne pouvait plus payer le loyer. Des Qataris ont acheté l’appartement rénové. Etonnez-vous après du ressentiment dans ces milieux. Si ça continue, ils n’auront plus que leur petit pouvoir…

A : De nuisance !

T : Si vous voulez... leur micro-pouvoir de nuisance pour se sentir exister.   

Y : La presse, en tout cas, ne sert plus à rien. On trouve toute l’information utile ailleurs, sur les bons sites indépendants. Mais elle permet de  savoir ce que pensent ses patrons.

Moi : Comme dit Pascal, "elle serait l’indice infaillible du vrai si elle se trompait toujours". Malheureusement, ce n’est pour elle qu’une limite idéale.

Y : Mais elle s’en rapproche.

Le mari de Y : Pascal a parlé de la presse ?

Y (exaspérée, lui coupant la parole): Il a parlé de la justice.

A : Justement. La collusion politiciens-justice est choquante. Poutine se sert de la justice pour éliminer Navalny. Hollande ne fait guère autre chose avec Fillon. On comprend que l’Elysée n’ait pas fait beaucoup de bruit quand Navalny s’est encore fait coffrer.

Z : Soyons justes: Hollande n’est pas candidat.

Y : Non, mais il a réussi à se cloner avant de mourir.

E : Quand les juges deviennent des p., c’est tout de même préoccupant.

Le mari de Y : Il ne faut pas dire de gros mots.

T (à l'oreille de la femme de Z) : Il est vraiment c.. 

La femme de Z (à l'oreille de T) : Oui, mais il n'y pas moyen de l'empêcher de parler.

R : Les costumes de Fillon, c'est ridicule, ce n’est même pas les pissotières du Topaze de Pagnol. Détruire la séparation des pouvoirs, attenter à la liberté d’expression de la souveraineté populaire, fausser les élections, c’est peut-être qualifiable d’atteinte à la forme républicaine du régime.

T : Un des intérêts fondamentaux de la Nation – C.P., art.410-1.

Le mari de Y : Vous avez parlé de Topaze. Quand j’écoute la majorité des journalistes, ils me donnent l’impression de balayeurs qui enlèveraient les crottes de chiens sur les Champs-Élysées pendant le défilé du 14 juillet.

Y avale de travers. La conversation s'arrête. Elle boit. Respire. On reprend. 

A : J’ai surtout l’impression de vivre dans un pays profondément névrosé du côté de la morale. Nous voulons être gouvernés par des saints ? Et qui fait la morale et parle d’exemplarité ? Hollande. Ou alors c’est nous qui nous prenons pour des saints ? Qui n’a jamais arrondi une note de frais ? Qui n’a jamais menti pour se tirer d’affaire ? Qui n’a jamais joué ou surfé sur Internet pendant son temps de travail ? Une heure par jour en moyenne, soit pour 35 heures un vol de 14% du salaire. Pour 42 ans au SMIC c’est plus de 82.000 Euros.

Z : Ce qu’on peut reprocher à Fillon, c’est d’être trop digne. Quand l’adversaire tape en dessous de la ceinture, il faut faire de même.

E : Cela me rappelle des souvenirs. Le lendemain du jour où l’affaire des diamants a éclaté, le préfet Riolacci a débarqué, m’a-t-on raconté, dans le bureau de Giscard, chargé d’une pile de dossiers, et lui aurait dit : « Monsieur le Président, puisqu’ils veulent jouer à ce jeu, voici des jetons. » Et Giscard, scandalisé, solennel : « Monsieur le Préfet, nous ne mangeons pas de ce pain-là. » Trois mois après, Giscard était à la retraite.

R : La même chose quand Pierre Suard, PDG d’Alcatel, fait l’objet d’attaques vicieuses, en 1995. J’étais là, tout jeune. Suard réunit ses collaborateurs, hausse les épaules. « C’est ridicule. Cela ne va nulle part. » En effet, tout cela se termine par des non-lieux, mais en 2008, et par une complète réhabilitation en 2009 ! Mais, entre-temps, Suard a été viré et les intérêts auxquels il s’était opposé ont atteint leurs objectifs.

La femme de T : Tout de même, ce n’est pas bien de répondre avec un coup bas.

T : Oui, ma chérie.

Y : De toute façon, le pire est encore à venir pour Fillon !

Tous : C’est vrai ?

Y : Hélas oui.

Tous : Pas possible ? Dites-nous !

Y : Il paraît qu’il a eu un gain de trois millions d’Euros et que sur ce gain il n’a déclaré que 200.000 Euros.

Tout le monde éclate de rire.

Y : Vous ne me croyez pas ?

A : Si. Mais ça, c’est une peccadille, personne n’en parlera, surtout pas sur BFM et dans l’Express.

Y : Je sais bien. Mais normalement, Fillon ne devait pas s’en relever. Franchement, comment fait-on pour croquer trois millions en quatre ou cinq ans ?

Z : On fait la noce avec Pénélope ! Elle cache son jeu, la coquine.

E : Perfide Albion…

R : On pourrait peut-être demander à DSK ?

T : Ou regarder dans les Panama Papers ?

Y : Wikileaks nous en dira peut-être plus.

A : Ou Moscou ?

Z : Ce serait une odieuse manipulation des élections.

E : Une inadmissible ingérence. 

R : Trois millions. Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Où a-t-il planqué ces trois millions ? Ou comment les a-t-il croqués ? Et s’il a simplement fait de mauvaises affaires avec son argent, comment lui confier le nôtre ?

Moi: Vous voyez ? Nous nous plaignons que la presse ne parle pas des choses importantes, et nous faisons comme elle ! 

Y : Vous avez raison. Alors parlons-en.

(à suivre)

 

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