Le cursus humaniste des études

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A l'occasion de la rentrée scolaire et académique, je republie en ligne le chapitre IX d'Éthique et politique, sur la culture et l’éducation. Voici l'avant-dernière section, n°10, pages 196-200).

 

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Pour qu’il se produise un renouveau culturel, il faut manifester l’unité intérieure de la culture. Ce qu’on appelle parfois le problème des programmes ne peut pas recevoir de solution satisfaisante, sinon à partir d’en haut.

 

 

 

L’enseignement des sciences

 

 

Les sciences doivent être dégagées d’un double carcan : carcan théorique, parce qu’elles ont été enfermées dans des ­cadres positivistes, rationalistes, matérialistes, qui ne­ correspondent plus à rien parce que tous les faits les font­ éclater ; carcan économiste, qui fait prévaloir le point de vue ­d’une pratique technique, elle-même asservie à la recherche du ­gain à court terme.

 

Ainsi notre enseignement des sciences est-il tiraillé, ou écarte­lé‚ entre : 1° une frénésie rationaliste, où pour ainsi dire­ tout, jusqu’au monde matériel, pourrait presque se réduire à un ­système particulier de nombres théoriquement déductible à partir­ de la logique formelle, ou comme si la raison humaine était le Logos ­universel et la déduction le mystère de la génération des choses, ­et 2° une frénésie matérialiste, où la science ne paraît plus être qu’une manière commode de noter des ensembles de ­manipulations sur la matière, et de s’assurer une prise efficace­ sur un monde à la vérité duquel on aurait cessé de s’intéresser.

 

Sans être réinsérées brutalement dans un nouveau cadre­ philosophique contraignant, les sciences seront du moins dégagées ­de la pince qui les broie. Elles seront ouvertes, parce qu’elles ­exprimeront davantage ce qui est à leur origine, c’est-à-dire le ­désir de contempler la vérité du monde sensible. Dans toutes ces­ mesures et toutes ces lois, que le physicien établit, l’élève ­apprendra aussi à découvrir l’ordre admirable de l’univers, cette « ­harmonie invisible » dont parlait dans l’Antiquité le philosophe ­Héraclite, et qui, disait-il, « est plus belle encore que­ l’harmonie visible ».

 

Mesure, ordre et harmonie : tel est le sens profond de la ­physique mathématique. Ainsi pensaient Pascal, Kepler, Newton.­ Ils avaient raison. Au-delà de la construction et de la ­reconstruction, il y a la contemplation du mystère de l’ordre. ­C’est pourquoi l’étude des sciences devait, autrefois, culminer ­dans celle de la musique. Musique, art des muses, inspiratrices ­de tout ce qui est profond savoir et beauté infiniment suggestive, qui portent l’homme à chanter et sa parole à se plier ­elle aussi au rythme et à la mesure : poésie.

 

 

 

C’est par là que les sciences ne sont pas séparées de la­ philosophie.

 

 

Un terrible malheur a fait divorcer ce qui ne devait ­pas être disjoint. Nous avons aujourd’hui des sciences soi-disant ­a-métaphysiques et une philosophie qui se réduit à une critique­ de la métaphysique. Je sais bien qu’en fait ce n’est là que de la­ poudre aux yeux. Je sais bien que ces sciences sont en fait ­intégrées à la fois, pour le fond, à un rationalisme panthéistique et, plus en superficie, à un ensemble de doctrines ­plus exotériques (matérialisme, positivisme). De même, cette­ pseudo-critique est en réalité une métaphysique qui divinise le ­fond de l’esprit humain. Mais comme ces dernières doctrines sont ­inintelligibles à la vaste majorité, même des gens cultivés, et en dehors de tout sens commun, les peuples, et ­en particulier la masse des élèves, doivent se contenter des­ écorces, pratiquer les sciences dans l’ennui ou le désespoir, et­ manger le pain noir du matérialisme. Tout au plus, pour les plus­ doués, s’agit-il d’un jeu, ou d’une activité à laquelle ils ­trouvent un véritable bonheur, mais dont ils ne comprennent pas ­le sens.

 

Mais que l’esprit devienne contemplatif, qu’au lieu de ­chercher à savoir simplement en vue d’agir efficacement, ou  pour ­avoir la satisfaction de se dire qu’il tient les choses en main,­ domine et met tout sous contrôle, qu’au lieu de cela, il cherche­ à connaître, comme disait Bergson, pour rien, pour le plaisir, ­avec désintéressement, aussitôt c’est un renouveau, il se rouvre,­ et la première des choses qui lui saute aux yeux, c’est l’existence des choses, le mystère de l’être. Et la seconde,­ c’est le fait que toutes ces lois de la nature énoncent l’essence­ ordonnée et le comportement réglé de tous ces êtres qui sont­ concertés dans l’ordre admirable de l’univers.

 

Ainsi l’enseignement des sciences devient-il parent de la­ recherche de la sagesse, à laquelle il donne en retour le sens de­ la rigueur et celui des limites de l’intelligence.

 

C’est là le meilleur moyen de ne pas tomber dans tous les ­défauts que nourrit sans le savoir le positivisme, et de se tenir­ à distance aussi bien de la gnose que de l’agnosticisme. Gnoses, ­par exemple, les spéculations d’une philosophie mal lestée sur ­des paradoxes de physique quantique, déjà difficiles à­ interpréter avec une bonne philosophie des sciences, et qui, ­relus avec les lunettes d’une philosophie légère, nous égarent ­dans des extravagances. Gnoses, pataphysique, discours­ pseudo-scientifiques, pseudo-mystiques des sectes, auxquelles se­ laissent prendre tant de jeunes désespérés, déstructurés et ­fragilisés par le nihilisme (pseudo-)progressiste.

 

 

 

L’enseignement des lettres ?

 

 

Langues de bois, discours idéologiques, galimatias pseudo-savants et pseudo-philosophiques, logorrhées (pseudo-)progressistes livrées aux fantasmes, aux déchaînements instinctifs et aux­ fonctionnements conditionnés, aplatissements technocratiques,­ abrutissements scientistes, hystéries hyperformalistes et délires compensatoires de l’imaginaire, incapacité à nommer, à décrire, à ­raconter et à démontrer, réduction de la langue écrite à une­ langue soi-disant parlée, mais qui est tout au plus bafouillée, ­alors que l’idéal est au contraire d’apprendre à parler comme on­ écrirait si on écrivait bien, on n’en finirait pas d’énumérer­ les pathologies de la langue.

 

Mais avec le sens de l’être se réintroduit le sens de la ­durée, le sens de cette communication d’être, de vie et de vérité­ ­qui fait la culture et qui est le vrai sens aussi bien de la­ paternité et de la maternité, que de l’éducation. Le premier effet de ce­ renouvellement de l’esprit, c’est que le langage retrouve sa force, et que l’enseignement des lettres retrouve son sens.

 

Le langage dit l’être dans son ordre et sa vérité. Le ­langage vise la vérité la plus profonde d’où procèdent les êtres, ­c’est-à-dire la pensée archétypique dont ils sont l’expression et ­la réalisation. C’est ce que voulait dire Platon dans sa théorie ­des Idées, qui est une théorie de l’ultime vérité visée dans le ­langage. Ainsi le langage est-il bien autre chose qu’un système ­de signes permettant de communiquer et désignant la liaison d’une ­image acoustique et d’une autre image mentale représentative ­d’une chose. Cela, c’est ce que serait le langage humain si le­ langage humain n’était qu’un langage animal.

 

Les personnes vont à la vérité la plus profonde, mais elles ­y vont ensemble, dans un dialogue, et leur dialogue fait partie ­de leur démarche concrète. Leur pensée se porte vers la vérité­ des êtres, mais elle n’y atteint qu’en se saisissant aussi des ­choses du monde par la perception et le travail où est engagé le ­corps. Le langage fait aussi partie de cette prise et de ce­ travail. Le langage porte aussi la trace de l’histoire du peuple, ­et celle de l’histoire de l’humanité. L’étude du vocabulaire et ­de la grammaire nous permet de redécouvrir le sens vif de tout ce ­qui était tombé dans l’automatisme, la profondeur historique de ­tout ce qui s’était banalisé dans l’intemporel, la saveur concrète de tout ce qui s’était desséché dans la convention.

 

Oh ! Non pas « maîtriser la langue » – affreuse formule, brutal­ contresens – mais habiter toute la vérité de la langue, sagesse première où s’inscrit une métaphysique première et profondément­ vraie, où se raconte notre histoire la plus intérieure, où se­ réapprend la vie de l’esprit au contact des êtres, parmi les ­hommes qui se parlent et collaborent, mais qui se parlent en tant qu’hommes parce qu’il y a dans tous leurs discours une profondeur ­simple qui fait écho à la pure simplicité de l’Etre premier qui a tout créé par sa Parole.

 

L’enseignement des lettres, c’est radicalement cela, même si­ c’est beaucoup d’autres choses encore. Là est le critère qui permet de comprendre pourquoi il convient d’étudier les auteurs ­classiques. Cette étude n’a pas pour but de nous enfermer dans la répétition de modèles stéréotypés. Mais elle nous montre ce que ­c’est que la perfection de la langue chez ceux qui la ­connaissaient le mieux. C’est ainsi que l’étude du langage se ­fait d’abord à travers l’étude des discours les plus exemplaires. ­Encore faut-il n’avoir pas perdu tout critère, mais peut-on­ jamais se perdre ici-bas sans retour ?

 

 

 

Grammaire, rhétorique, dialectique :

 

 

Tel était jadis le ­trivium, la triple voie, qui composait l’enseignement littéraire. Triple voie vers quoi ? Vers la sagesse. La grammatica, ou ­grammaire, au sens large, était ce qui vient d’être dit. Mais ­l’essentiel était de former la parole vivante, qui devait avoir ­pour objet le service de la vérité. D’où l’étude de la ­dialectique, c’est-à-dire la formation à l’invention et à l’argumentation ­qui convainc, et celle de la rhétorique, c’est-à-dire la­ ­formation à la puissance persuasive propre du discours qui émeut, ­touche, bouleverse, entraîne et porte à l’action. Parole qui­ convertit, c’est-à-dire tourne l’âme, qui renverse et retourne­ l’âme, qui révolutionne et réoriente toute la personne vers la ­vérité et le bien. Et il fallait avancer sur les trois chemins à­ la fois, parce que si l’homme ne réside pas profond dans la vérité de la langue, ou s’il raisonne mécaniquement, ou s’il ­manipule les passions avec habileté, il n’est qu’un imposteur, un­ bavard et un perroquet.

 

Qui dira la plénitude de l’enseignement littéraire, ­merveilleuse et première école d’humanité ? Toute l’histoire de­ notre peuple, même la plus éloignée, s’y trouve déjà parcourue et­ comprise par ses sommets. La vérité et la beauté s’y unissent à­ la première éducation morale réfléchie et aux premières leçons de­ choses. Le beau n’est plus l’objet d’un plaisir d’esthète épuisé.­ La beauté du discours, c’est d’abord sa profondeur de vérité, sa ­richesse d’humanité, sa puissance de conversion.

 

L’enseignement des langues anciennes et modernes,­ l’enseignement de l’histoire, celui de la philosophie n’ont que ­peu de sens là où manque le premier savoir, ces lettres qui sont,­ dans toute la plénitude de ce sens, une philologie.

 

Sur la base de l’enseignement des lettres se greffe alors­ naturellement celui des sciences, avec son esprit musicien, et l’enseignement de la philosophie peut enfin venir réfléchir toute ­cette richesse, la réordonner, l’approfondir et la fonder dans une certitude plus raisonnée.

 

 

 

Philosophie, métaphysique, théologie.

 

 

Cet enseignement philosophique, dans notre pays, doit se­ ressourcer et comprendre ses liaisons organiques avec la théologie, tout simplement parce qu’il n’y a pas de grande­ philosophie qui ne réfléchisse sur le problème métaphysique et religieux, qui est­ au centre de l’existence personnelle et sociale. Comment savoir­ vivre si nous hésitons trop sur la définition du bonheur ? Comment savoir ce qu’est le bonheur de notre vie si nous hésitons ­sur la question de savoir où finit la vie, et si la mort est une­ fin ou un accomplissement qui marque un début sans fin ? Comment,­ par la raison seule, la plupart des humains pourraient-ils sortir­ du doute sur ce point ? Comment la raison la plus réfléchie ne ­sentirait-elle pas sur ce point au moins la nécessité d’une révélation supérieure ? Comment donc ne pas espérer la révélation ­divine ? Comment ne pas rechercher les signes qui permettraient ­de penser que Dieu a vraiment parlé ? Comment enfin ne pas prêter­ attention aux oracles divins qui peuvent seuls découvrir sans ­mélange d’erreur la vérité sur ce point à la fois si impénétrable ­et si indispensable à la direction de notre existence ?

 

 

 

Les enseignements professionnels méritent la plus ­grande attention.

 

Grotius disait: «Avant tout, soyez justes.» Le­ métier est le premier service rendu aux autres. La justice n’est ­pas dans des brailleries égalitaristes, elle commence par le­ sérieux dans l’acquisition et l’exercice de la compétence­ professionnelle. C’est là ce qui impose le respect et permet le ­plus aisément qu’il soit procédé à des partages équitables, ­d’autant plus faciles qu’avec des professionnels très compétents,­ ­les gains sont très supérieurs. L’école pseudo-)progressiste ne se­ contente pas de faire le malheur des jeunes. Elle ruine aussi la ­nation et nourrit les tensions sociales.

 

Il ne s’agit pas tant d’acquérir des compétences très­ spécialisées, dont nul ne sait si elles resteront longtemps très ­utiles. Il faut acquérir un robuste bon sens, un équilibre ­personnel, un sens des responsabilités, une capacité à s’engager ­et à durer, un puissant dynamisme créatif, un véritable esprit de ­service ; et puis, une culture générale, des bases solides, une capacité de travail, de méthode et d’organisation. Voilà ce que ­l’école doit donner avant toute autre chose. C’est ainsi qu’elle­ ne produira pas des ectoplasmes inconsistants et malheureux de­ vivre.

 

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