Vers une révolution américaine ?

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

   

Article hébergé. HH n'en est pas l'auteur, mais le recommande chaudement, car il jette une vive lumière, directement ou indirectement, sur la plupart des problèmes de notre démocratie. 

 

 

 

L’aristocratie américaine dans le même déni que la Cour de Versailles

 

 

La Cour de Louis XVI à Versailles peut aider à comprendre l’élite américaine. Satisfaction de soi, sentiment de toute puissance, arrogance de classe, nonchalance face aux souffrances du peuple, frivolité et goût pour les plaisirs. Et pourtant, la tension monte.

Ce qui s’est passé pendant ces derniers mois de campagne électorale montre une évolution majeure de la situation politique américaine. Quel que soit le résultat des élections présidentielles, des signes forts montrent que la légitimité de la classe dirigeante s’affaiblit et que le peuple rejette de plus en plus son pouvoir.

Que s’est-il passé ?

Chez les Républicains, un milliardaire menace d’emporter les primaires alors qu’il n’a jamais été élu, et qu’il n’a jamais véritablement fait de politique. Et cela malgré l’opposition résolue de l’establishment républicain.

Chez les Démocrates, un homme déjà âgé se décrivant lui-même comme socialiste, a fait trembler Hillary Clinton pourtant favorite du parti et largement financée par Wall-Street. Rappelons qu’aux États-Unis, "socialist" veut dire extrême gauche. Moins de trente ans après la fin de la guerre froide, cela donne la mesure du choc subi par les Américains. De plus, Sanders dispose d’un avantage écrasant chez les jeunes, ce qui montre la tendance à moyen terme.

La performance de ces deux hommes démontre qu’un esprit de rébellion anime les citoyens américains, et que l’élite au pouvoir inspire le rejet. D’une manière remarquable, ce rejet s’exprime clairement, malgré la puissance des grands média possédés et affiliés à l’élite dirigeante, malgré l’action des puissances d’argent, et malgré l’esprit de soumission qu’impose le politiquement correct.

Comme la montée des partis extrémistes et séparatistes en Europe, il est probable que nous avons là plus qu’un échauffement passager, mais plutôt une tendance de fond.

 

 

 

Sur quoi se fonde cet esprit de rébellion ?

 

Sur le rejet de l’inégalité, sous deux formes : l’inégalité économique, et l’inégalité politique. D’abord, il y a le désespoir économique et la prolétarisation des citoyens, dans un environnement économique qui semble être structuré pour profiter aux plus riches. Ensuite, il y a l’amour blessé de la démocratie, parmi des citoyens qui pensent que la démocratie et le peuple ont moins d’influence sur l’avenir du pays que l’argent et les lobbies.

Certes, les États-Unis ont une constitution républicaine et sont une démocratie. De plus, quel que soit le régime politique, c’est par définition toujours une élite qui gouverne, et c’est toujours au peuple d’obéir. Pourtant, si la forme des institutions est importante pour fonder la légitimité du pouvoir, elle est sur le long terme moins importante que l’esprit des institutions. Car tout pouvoir qui sert courageusement les intérêts de son peuple finit par se faire estimer et accepter. Inversement, tout pouvoir qui trahit les intérêts du peuple se fait mépriser puis rejeter, quand bien même il serait la première démocratie du monde, ou bien comme la France du XVIIIème, la monarchie d’Europe la plus ancienne et la plus respectée.

Aujourd’hui, malgré l’attachement des Américains à leurs institutions, un grand nombre considère que la classe dirigeante au pouvoir a trahi l’intérêt général, et qu’elle s’enrichit en dévorant la richesse du peuple américain, dans un ignoble darwinisme social : délocalisation, désinvestissement des infrastructures nationales, baisse d’impôts pour les riches, endettement massif de l’État pour sauver les institutions financières, achat par les lobbies des pouvoirs réglementaires en matière financière et environnementale, financement de guerres impériales sans fin…

Pour résumer, beaucoup d’Américains considèrent qu’une classe de milliardaires a vidé la démocratie de son sens et utilise son pouvoir pour s’enrichir en pillant le pays. Et ils manifestent leur mécontentement en rejetant les partis politiques traditionnels.

Essayons de voir si ces reproches se fondent sur une réalité ou bien sur des idées fausses.

 

 

 

Les progrès de l’inégalité aux Etats-Unis


Chômage :

Certes, le nombre de chômeurs depuis l’an 2000 n’a augmenté que d’environ 3 millions, en baisse de plus de 7 millions depuis le plus haut de la crise. Et les économistes vantent un taux de chômage autour de 5%, contre 10% en France.

 

 

Cela dit, le chiffre officiel du chômage ne reflète que partiellement ce que vivent les Américains.

Certes la crise a détruit un grand nombre d’emplois et les destructions ont été compensées par de nombreuses créations par la suite. Mais les emplois créés sont-ils de même nature que ceux qui ont été détruits par la crise ? En réalité, les emplois industriels stables et bien rémunérés détruits pendant la crise ont été remplacés par des emplois de deuxième catégorie : depuis 2007, 1.4 millions d’emplois industriels ont été détruits, et 1.6 millions d’emplois de serveur et d’hôtesses ont été créés. Certes, cela donne des chiffres de chômage en baisse, mais ces chiffres ne reflètent pas la prolétarisation des citoyens américains. De plus, ce bilan à fin 2015 ne prend pas en compte l’hécatombe industrielle dans le secteur des gaz de schiste.

 


 

Aux Etats-Unis, comme dans tous les pays, les chiffres du chômage ne sont qu’un indicateur partiel de l’emploi. En effet, ne sont comptabilisés comme chômeurs que ceux qui cherchent un emploi activement et ont plus de 16 ans. Les sans-emplois qui ne rentrent pas dans les critères stricts de définition du chômage sont sortis des chiffres du chômage et transférés dans cet ensemble statistique peu étudié constitué de ceux qui ne sont ni chômeurs, ni employés : ceux qui sont « hors de la main d’œuvre ». Cet ensemble contient bien entendu les étudiants, les retraités et les femmes au foyer, mais aussi tous les chômeurs découragés, les criminels et généralement tous ceux qui survivent de petits boulots au noir.

Or depuis les années 2000, le nombre d’Américains hors de la main d’œuvre n’a pas cessé d’augmenter. Ce nombre a augmenté de près de 24 millions depuis 2000, soit près de 10 millions de plus que l’augmentation des plus de 65 ans (+14 millions sur la période, grâce au papy-boom).

 


 

Ainsi depuis 2000, 10 millions d’Américains en âge de travailler ont disparu du radar : ils ne sont ni chômeurs, ni employés. Où sont-ils ? Parmi eux, combien parmi les 6 millions d’Américains qui n’arrivent pas à rembourser leurs études  et qui vivent probablement encore chez leurs parents dans le meilleur des cas ? Combien de ces Américains vivent dans la rue, ou bien survivent de trafics ? Combien passent leur vie dans la drogue et dans le crime ?

10 millions, c’est aussi le nombre officiel des chômeurs américains. Le taux de chômage réel est probablement au moins deux fois plus élevé que les 5% affichés. Et les Américains le savent.

Par ailleurs, le nombre d’Américains de plus de 65 ans et qui travaillent encore a plus que doublé depuis 2000. Certes, l’espérance de vie a augmenté. Mais cela ne montre-t-il pas que de nombreux retraités sont aussi déclassés, forcés de travailler pour compléter leur retraite ?

 

 

 

Salaire :

Ajusté de l’inflation, le salaire médian des américains est plus faible qu’il y a 16 ans. Ces dernières seize années de dérégulation financière n’ont profité en rien au citoyen américain.

 


 

Alors qu’en parallèle, les dépenses pour l’enseignement supérieur ont doublé (+90% hors inflation), dans un pays où l’éducation est privée, chère, et l’un des postes de dépense les plus importants pour les familles, car il détermine largement l’avenir économique des enfants.

 


Les dépenses de santé ont aussi presque doublé hors inflation (+90% hors inflation).

 

La stagnation des salaires combinée à l’augmentation des coûts de l’éducation et de la santé est une tenaille mortelle pour les classes moyennes américaines, qui les plonge dans la dette. Cela devrait d’ailleurs être un sujet de réflexion clé pour les classes moyennes européennes, elles dont le niveau de vie dépend de systèmes sociaux et éducatifs publics qui ne sont pas éternels.


Inégalité :

Alors qu’ils s’appauvrissent, les Américains pensent que leur élite n’a jamais été aussi riche, et qu’elle profite de tous les leviers que lui accorde le pouvoir politique pour s’enrichir toujours plus, en termes absolus mais aussi relativement au niveau médian.

Depuis 2000, les salaires sont stables, mais les profits des entreprises ont très fortement augmenté. Les Américains voient que cette immense création de richesse n’a pas bénéficié aux salariés qui maintiennent à peine  leurs salaires, mais certainement aux actionnaires de ces grandes sociétés, c’est-à-dire ceux qui détiennent le capital, les plus riches.

 

Ce sentiment reflète une réalité, car le niveau d’inégalité dans les revenus a de nouveau atteint son pic historique d’avant la crise de 1929, comme le montre la concentration des revenus des 1% les plus riches.

En résumé, ce phénomène de décrochage du niveau médian combiné à la prospérité insolente des plus riches, les citoyens américains ne l’acceptent pas. Malgré le discours des économistes, le niveau de vie des Américains se dégrade terriblement, sans perspective d’amélioration.

Les conditions de vie des Américains empirent, comme le montrent l’augmentation terrible des MST, le taux de suicide plus élevé, la très forte augmentation des morts par overdose ainsi que l’énorme consommation de médicaments antidouleur.

Pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, les jeunes générations savent qu’elles vivront moins bien que leurs parents, ce qui explique l’incroyable succès de Sanders auprès des jeunes. Et comme il n’y a (pour le moment) aucune raison que ces tendances s’inversent, le rejet de l’élite n’a aucune raison de s’arrêter.

 

 

 

La lutte entre la démocratie et l’aristocratie

 

« J’ai eu  l’autre jour (écrit F.D. Roosevelt) une intéressante conversation avec Jack Morgan [il s’agit du grand banquier J.P. Morgan, Jr]. A ce qu’il m’a semblé, il était préoccupé avant toute autre chose par le discours de Tugwell [le sous-secrétaire à l’agriculture Rexford], en particulier quand Tugwell a déclaré : ‘A partir de maintenant les droits de propriété et les droits financiers seront subordonnés aux droits de l’homme.’ (…). La pure vérité, comme vous le savez aussi bien que moi, c’est que depuis le temps d’Andrew Jackson [U.S. président de 1829 à 1837] le gouvernement a été la propriété de la finance. (…) Le pays vit donc aujourd’hui une répétition du combat de Jackson contre la Banque des Etats-Unis – juste à une échelle beaucoup plus grande et large[1]. »

 

Depuis la guerre d’indépendance, la République américaine est le théâtre d’une lutte de fond entre les puissances démocratiques et l’aristocratie d’argent. Ce pays est en effet construit sur des équilibres et des ambiguïtés, dont certains n’ont jamais été résolus. Parmi les questions restées sans réponse : la République américaine est-elle cette Land of the free, patrie des hommes libres qui veulent réussir par leur travail et leurs vertus hors d’atteinte des tyrans ? Ou bien est-elle une aristocratie de possédants à vocation impériale, sur le modèle de l’Angleterre ?

Cette question est la plus grave à diviser le pays, depuis que l’esclavage a été aboli. Et quel est le cœur de cette lutte ? Le pouvoir sur l’argent, car le pouvoir monétaire est le pouvoir par excellence : est-ce le Congrès qui émet la monnaie, ainsi la constitution américaine le mentionne ? Ou bien, sur le modèle de la Bank of England, est-ce une banque centrale à capitaux privés et contrôlée par les chefs de l’aristocratie financière ?

« Laissez-moi seulement émettre et contrôler la monnaie, et je n’ai plus à me soucier de savoir qui écrit les lois[2]. »

Au cœur du débat politique américain depuis la Déclaration d’indépendance, le pouvoir sur l’argent est l’indicateur qui permet de déterminer si les États-Unis sont dans une période démocratique, ou bien dans une période aristocratique. Ainsi, les États-Unis sont en démocratie quand la finance est régulée, contrôlée et décentralisée. Au contraire, les périodes d’aristocratie sont celles de la dérégulation financière, des banques too big to fail et du pouvoir absolu de la banque centrale. 

 

 

 

Leurs multiples alternances au pouvoir

 

En 1791, à la mort de Benjamin Franklin qui s’y était opposé, Alexander Hamilton alors Secrétaire du Trésor crée la première banque centrale américaine dotée du pouvoir d’émettre la monnaie. A l’image de la Banque d’Angleterre, la première Bank of the United States est possédée à 80% par des capitaux privés, dont le premier actionnaire est Nathan Rothschild, à l’époque le plus puissant financier au monde. Hamilton a fait face à l’opposition farouche de Thomas Jefferson, selon lequel la banque favorise les intérêts financiers et commerciaux de la côte Est au détriment du reste du pays, tout en ne respectant ni l’esprit ni la lettre de la Constitution.

Supprimée en 1811 par le Congrès, cette banque est réinstituée en 1816 par le Président Madison, à l’issue de la guerre anglo-américaine. Puis elle est à nouveau supprimée par le Président Jackson en 1832, suite à une lutte sans merci contre le banquier Nicholas Biddle. Trente ans plus tard, le Président Lincoln finance la guerre civile au moyen d’une émission de dette par le Trésor américain, utilisant ce pouvoir monétaire alloué au Congrès par la Constitution. Il refuse les capitaux avancés par une Bank of England jugée trop proche du commerce des matières premières d’un Sud aristocratique et esclavagiste. Mais, après son assassinat, le système monétaire de Lincoln est graduellement aboli.

En 1908, encore sous le choc d’une « panique financière » où JP Morgan a joué un rôle de premier plan, le Congrès donne au Sénateur Aldrich, beau-père de John D. Rockefeller Jr., le mandat de réformer le système monétaire américain. Il en sort la création de la Federal Reserve, qui voit le jour en 1913 sous le contrôle de Benjamin Strong, homme de la Banque JP Morgan. Et c’est cette fois le Président Wislon, démocrate, qui promulgue le Federal Reserve Act.

Sous le contrôle de la Fed, les Etats-Unis connaissent une période de dérégulation financière et de spéculation, mais aussi de croissante inégalité des richesses, jusqu’à la crise de 1929 qui voit s’effondrer l’économie du pays (le PIB baisse de 43%). Cette crise mène à un nouveau renversement des pouvoirs, quand le Président Roosevelt recadre fortement la finance, notamment avec le Glass-Steagall Act.

Après 1945, la grande finance américaine manœuvre pour contourner puis s’affranchir progressivement des contraintes du Glass Steagall Act, en prônant la dérégulation du marché. Cette période est celle de l’Empire américain, dont la structure fondamentale est la projection à l’échelle du monde des grands monopôles de l’aristocratie US, à commencer par ceux sur le capital et le pétrole. Le seul président à avoir eu une politique relativement démocratique fut J.F. Kennedy.

Fin 1999, c’est un autre démocrate, Bill Clinton, qui abolit formellement le texte du Glass Steagall Act, marquant la grande revanche de l’aristocratie et le point culminant d’une nouvelle période de dérégulation financière. Comme dans les années 20, cette exubérance financière mène à une crise en 2007 qui provoque une profonde récession dont nous ne sommes pas encore sortis.

Depuis 2008, afin de masquer pour un temps les conséquences de la crise, la Federal Reserve s’est lancée dans une politique d’assouplissement monétaire, véritable expérimentation monétaire sans précédent par son ampleur et sa dimension mondiale. Elle lance les marchés financiers mais aussi l’Etat américain dans une course à la liquidité potentiellement mortelle pour la crédibilité et la suprématie du Dollar.

 

 

 

L’appropriation de la démocratie par l’élite

 

La loi du plus fort est la seule loi quand le pouvoir politique ne défend pas l’intérêt général. Aux Etats-Unis, le plus fort, c’est le plus riche.

En janvier 2010, la décision de la Cour suprême de janvier 2010 (« Citizens United v. Federal Election Commission ») d’autoriser les entreprises à financer les campagnes électorales démontre que l’argent, plus que le peuple, contrôle maintenant le pouvoir politique américain. La démocratie devient de plus en plus un simple formalisme sans substance. Et cela, les Américains en ont bien conscience. Bernie Sanders le résume en une phrase mille fois répétée : « Vous ne pouvez pas à la fois recevoir l’argent des milliardaires et vous opposer à Wall-Street[3]. »

De nombreux politiques mentionnent clairement le contrôle que l’argent exerce sur la politique, contrôle qui va bien au-delà de la simple influence. L’ancien Président Jimmy Carter a ainsi déclaré : « Aujourd’hui, les Etats-Unis ne sont plus qu’une oligarchie, avec une corruption politique illimitée qui constitue le fond même du processus de nomination du président, ou même de l’élection d’un gouverneur ou d’un membre du congrès. (…) Ainsi avons-nous assisté à une entière subversion de notre système politique, qui est devenu un moyen pour ses financeurs d’obtenir un retour sur investissement[4]. »

De telles déclarations ne sont pas une exception. Beaucoup de personnalités de premier plan ont reconnu sans ambages l’abolition de fait de la démocratie au profit d’une ploutocratie qui achète le pouvoir politique[5].

Pourtant, loin d’accepter cet état de fait, les citoyens américains commencent à se révolter, comme l’illustre la montée de politiciens qui étaient considérés comme marginaux jusqu’à il y a peu (Sanders), ou bien des populistes qui profitent du sentiment de rejet de la classe politique (Trump).

 

 

 

Vers une révolution américaine ?

 

Ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis n’est en réalité que la répétition du combat du Président Jackson contre la Bank of the United States, ou bien comme celui du Président Roosevelt contre JP Morgan. Cette fois-ci dans des proportions bien plus formidables, mais aussi avec un peuple américain beaucoup moins légitimiste et bien plus révolté que ne l’étaient les chômeurs de 1930.

Comme nous l’avons vu, ce pays a déjà connu de nombreuses alternances au pouvoir. Chaque alternance fut une révolution à sa manière, la continuité des institutions ne faisant que démontrer l’ambiguïté et la flexibilité de la constitution.

Une alternance est-elle possible à court ou moyen terme (10 ans) ? Le pouvoir peut-il repasser aux forces démocratiques aux Etats-Unis ? Un nouveau Roosevelt pourrait-il apparaître ? Un nouveau Kennedy pourrait-il vivre assez longtemps pour réaliser son œuvre démocratique ?

Une telle alternance aurait des conséquences géopolitiques majeures. L’Empire est en effet la chose de l’aristocratie, alors que la démocratie américaine est traditionnellement plus isolationniste. Les commentaires de Sanders sur la politique étrangère sont riches d’enseignement à ce sujet.

Ce qui est certain, c’est l’augmentation de l’instabilité politique dans le pays. En effet, de plus en plus de citoyens américains se sentent violés dans leurs intérêts économiques ainsi que dans leurs droits démocratiques, et il n’y a pas de raison pour que la classe dirigeante actuelle inverse d’elle-même cette logique. La tendance est à l’augmentation des tensions sociales et politiques, et donc à l’accélération de l’histoire.

Les scénarios possibles à moyen terme sont les suivants :

(i)          Le scénario le plus probable à court terme : rien ne change. Les tendances actuelles se maintiennent et s’accentuent. L’aristocratie financière continue de consolider son pouvoir sur les institutions démocratiques. Elle ruine la substance économique du pays pour maintenir à flot son système financier. Elle divise le peuple par la manipulation médiatique et le financement des extrémistes, notamment pour attiser les tensions raciales. Elle détruit toute forme d’opposition sous prétexte de lutte antiterroriste dans la lignée du Patriot Act. Elle use enfin de séduction pour raconter une histoire de liberté et de changement qui masque la réalité de l’asservissement (au sens propre) des Américains. Ce scénario correspond à la victoire d’Hillary Clinton ou de Ted Cruz et de leurs équivalents dans les années qui viennent.

(ii)         Un scénario alternatif : un nouveau Roosevelt vient dompter l’aristocratie. Soutenu par un mandat démocratique clair, le nouveau chef d’Etat lance un grand remplacement de la classe dirigeante. Il régule la finance, et restructure l’économie sur la base d’une plus grande justice sociale, à l’image du New Deal. Pour retrouver la démocratie, il sacrifie l’Empire, et notamment le pouvoir mondial de Wall Street et du Dollar. Comme après la chute de Napoléon, le monde connait une période de concert des nations. Les Etats-Unis deviennent la première des nations, et non plus l’Empire. C’est une période de renaissance pour la démocratie américaine, ainsi que pour toutes les démocraties du monde. Ce scénario correspond à la victoire de Sanders ou d’un équivalent.

(iii)        Le scénario le moins probable : un autoritaire à tendance fasciste arrive au pouvoir, bénéficiant du rejet de la classe politique et exploitant le désespoir des classes moyennes prolétarisées. Alors tout peut arriver, sauf le renouveau démocratique du scénario 2. La classe dirigeante aristocratique perdrait une partie de son pouvoir, sans pour autant que la démocratie ne progresse. L’économie serait au mieux partiellement restructurée. L’inconnue sur la politique étrangère est forte. Ce pouvoir autoritaire peut n’être qu’un intermédiaire vers un pouvoir plus démocratique, ou bien un intermédiaire vers le pire. C’est à court terme un coup majeur au principe de démocratie dans le monde. Ce scénario correspond à la victoire de Trump ou d’un équivalent.

 



[1] Texte anglais original : “I had a nice talk with Jack Morgan [i.e., banker J.P. Morgan, Jr.] the other day and he seemed more worried about [Assistant Secretary of Agriculture Rexford] Tugwell’s speech than about anything else, especially when Tugwell said, ‘From now on property rights and financial rights will be subordinated to human rights.’ […] The real truth of the matter is, as you and I know, that a financial element in the larger centers has owned the Government ever since the days of Andrew Jackson. […] The country is going through a repetition of Jackson’s fight with the Bank of the United States — only on a far bigger and broader basis.” — Franklin D. Roosevelt, Correspondence, Letter to Edward M. House (un conseiller de Roosevelt), 1933.

[2] "Permit me to issue and control the money of a nation, and I care not who makes the laws." Citation attribuée au fondateur d’une dynastie financière.

[3] “You can’t take on Wall Street banks and billionaires by taking their money.”

[4] Now [the United States is] just an oligarchy, with unlimited political bribery being the essence of getting the nominations for president or to elect the president. And the same thing applies to governors and U.S. senators and congress members. […] So now we’ve just seen a complete subversion of our political system as a payoff to major contributors” — Jimmy Carter, 2015.

[5] “American democracy has been hacked. […] The United States Congress […] is now incapable of passing laws without permission from the corporate lobbies and other special interests that control their campaign finances” — Al Gore, ancien Vice-President dans son livre, The Future, 2013. – “You have to go where the money is. Now where the money is, there’s almost always implicitly some string attached. […] It’s awful hard to take a whole lot of money from a group you know has a particular position then you conclude they’re wrong [and] vote no” — Vice-President Joe Biden, 2015.  – “I gave to many people, before this, before two months ago, I was a businessman. I give to everybody. When they call, I give. And do you know what? When I need something from them two years later, three years later, I call them, they are there for me. And that’s a broken system” — Donald Trump,  2015.

Commentaires 

 
0 # Antoine RENARD 2016-04-30 19:33 belle réflexion, en effet
merci Henri
Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # perin Michel 2016-05-06 19:48 Je ne suis pas d\\\'accord sur les explications du scénario 2 et 3. Je pense que le scénario 2 est celui de Donald Trump. Mais malheureusement vous avez tellement peur que vous le diabolisez dans le scénario 3.
Cordialement
Michel Perin
Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté


La force de la liberté
La force de la liberté
€18.00

Evénements

Aucun événement

Restez au courant !

Nom:
Mail:

Sites partenaires

Bannière