Rétablir la justice. Dédié à Yanis Varoufakis

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A Yanis Varoufakis, en le remerciant pour son très bel article dans le NYT.

 

Ce texte est une adaptation du chapitre dix, §6, de La force de la liberté .

 

 

De la pensée unique au parti unique en deux versions

 

 

La « doctrine injuste de la justice » se présente comme la meilleure garantie possible du pluralisme politique raisonnable[i]. En théorie, les peuples auront toujours le choix, grâce à cette doctrine, entre plusieurs partis concurrents et entre plusieurs politiques concurrentes, inspirées par les intérêts économiques réels et les forces spirituelles vives de la société, tous et toutes respectueux des autres.

Or, il s’agit encore là d’une mystification. En réalité, les anciens peuples libres, formatés ou manipulés par une idéologie unitaire, privés de classiques et de tradition, enfermés dans la bulle de la « Matrice » médiatique, enfumées par la « doctrine de la justice », nont plus le choix, aux élections, quentre des clones, réputés différents, dune seule et même politique qui lamine tout sur son passage :  culturellement amnésique, politiquement technocrate et oligarchique, économiquement ploutocratique de plus sans aucun principe de moralité naturelle, et néanmoins moralisatrice, inhibitrice et culpabilisatrice.

 

 

 

 

De la privatisation du bien à la privatisation tout court

 

 

La privatisation du bien conduit donc en réalité à imposer une seule et même politique idéologique de privatisation maximale à lunivers entier et cela pour léternité. En effet, comme nous lavons noté [au chap. 9 de ce livre], le concept de bien est pour chacun dentre nous le critère suprême impliqué dans toutes nos décisions, dans tous nos jugements pratiques. Or, la doctrine injuste de la justice procède à la privatisation de ce concept. Elle pose comme critère unique, commun et public, cestà-dire comme idée commune du bien, cette privatisation même. Or, le contenu dune politique unique de privatisation intégrale est évidemment préformé en totalité dans le critère du bien ainsi privatisé.

Si en effet le principe (le bien) est radicalement privé, toute application, donc toute action, sera privée ; ainsi, la seule chose commune sera le principe du tout privé.

La doctrine (avec ou sans bémols qui ne sauraient engager à rien) représente donc comme seul juste un monde où la privatisation est universelle autrement dit un monde à la culture ultralibérale et à léconomie ultralibérale, et où le politique ne sera plus là que pour administrer cette situation « normale ».

L’ultralibéralisme commence dans la culture par lidéologie libertaire : relativisme absolutisé, scepticisme dogmatique, éthique libertaire, etc. Cette culture sert de fait à inhiber ou à rendre incohérente toute critique de l’ultralibéralisme en économie, parce quelle détruit au nom de lindividualisme pur toute revendication dun principe populaire ou national, tout critère sérieux de justice et de morale, et qu’elle coupe à la racine la notion même de Pouvoir.

 

 

 

 

De la privatisation de tout à la privation de droits

 

 

Le politique étant vidé de son sens par labsence de bien commun, le pouvoir effectif passe à la puissance économique la moins locale et la moins concrète qui soit la finance – sous  le parapluie de lidéologie et de son Léviathan médiatique.

La « super-élite » cartellisée reste longtemps le seul pouvoir cohérent, face à un politique sans pouvoir, délégitimé. La doctrine injuste de la justice (justice as fairness = justice as foulness), démantelant le lien social, tuant le commun et faisant mettre le bien entre parenthèses, aboutit à donner tout pouvoir en théorie aux individus, en fait aux puissances privées les mieux organisées, au niveau mondial.

C’est ainsi que la démocratie libérale, formatée par cette doctrine injuste de la justice, se jette dans la ploutocratie, comme le fleuve dans la mer.

Et cela dure, tant que le peuple ne comprend pas que la théorie libérale de la justice est injuste, n’est qu’un stratagème légitimant l’injustice. A ce moment, la démocratie sort de son tombeau, et le politique est à nouveau appelé en vertu du pacte social à opérer une action constituante et reconstituante. Il met fin aux abus que sont les organisations internationales sous influence oligarchique, les banques centrales privatisées de fait au bénéfice d’une ploutocratie, les pouvoirs judiciaires usurpant la souveraineté, détruisant le droit par l’abus de droit et mettant la démocratie sous tutelle ploutocratique, au nom d’un prétendu contrôle de constitutionnalité, ou de conventionnalité, qui en fait n’est qu’un contrôle de docilité au principe du tout privé.

 

 

 

 

De la privation des droits à la guerre

 

 

L’oligarchie libérale, de plus en plus impopulaire, devient impériale, de plus en plus belliqueuse et militariste. Il lui faut, en effet, simposer de force, via la destruction des pouvoirs politiques nationaux, qui sont le seul niveau où pourraient être défendus les intérêts des peuples : solidarité sociale, culture non amnésique, développement économique local et possibilité d’être réellement défendu par un pouvoir politique souverain pouvant soumettre les oligarques.

 

 

 

Un jeune et brillant observateur de la situation présente [2013]

 

 

Ce jeune homme me parlait ainsi [en 2013] : la « seule politique possible », la « politique de progrès par définition », la « politique européenne nécessairement irréversible », etc. consiste à dire aux peuples européens quils ne sont pas démocrates et ne méritent pas de se gouverner, sils nacceptent pas :

1) de laisser détruire leur tissu économique et industriel local au nom de la libre concurrence et de la supposée efficience économique au niveau global ;

2) de se serrer la ceinture pour renflouer des banques, qui, pour adoucir le caractère ruineux de ce libre-échange (ou plutôt de ce serf-échange), ont procédé à une politique de crédit absolument insensée, tant aux États quaux particuliers ;

3) de vendre à vil prix, pour cause de surendettement, toute sa propriété collective et commune à des monopoles, qui transformeront ainsi ce peuple en vache à lait ;

4) de transférer toujours plus de pouvoir à des instances sans légitimité démocratique, à des niveaux dorganisation toujours plus élevés, où la toute-puissance des oligarchies est encore plus absolue et le contrôle démocratique encore plus aléatoire ; et

5) de réélire jusquà la fin des temps au niveau national des clones de plus en en plus impuissants, incapables de penser et dagir autrement quen valets de loligarchie et en fantoches de l’empire[ii].

 

Linjustice fondamentale, celle qui détruit radicalement une société libre, cest donc de refuser que le bien puisse être commun. Comprendre cela, c’est se dégager du libéralisme. Cette prise de conscience signifie qu’il a vécu.

S’en dégager, sans tuer la liberté, mais en la rénovant, rendre sa force et à sa justice à la liberté, c’est le défi de nos sociétés.

 

Tiré de La force de la liberté, ch.10. 

NOTA BENE :  J'ai aussi traité ce sujet de la justice dans  L’Éthique des décideurs (2004), 2ème édition, Economica, 2013, chapitre 3. 




[i] John Rawls, Political Liberalism, 1ère Partie, Leçon 1, §6 ; leçon 4, §1, etc.

[ii] La première fois que j’ai lu attentivement John Rawls, et que j’ai fait cours sur lui, jai cru retrouver (peut-être plus quil naurait fallu), limage de lAmérique que javais aimée, ou rêvée, dans ma jeunesse, lors détudes aux États-Unis – celle dune société libre, dotée dune culture politique non idéologique, permettant de se respecter mutuellement, mais sans communier dans un scepticisme de salon ; une culture atteignant par une voie originale à lidée classique d« égalité proportionnelle » et donnant lidée de la structure de la justice ; une culture politique universaliste, mais qui reste celle dune Nation particulière ; une culture capable d’inspirer un régime mixte, à la fois République et Démocratie ; une culture taillée pour un peuple délite ; une culture capable aussi darticuler laction dune pluralité de cultures, sincères et honnêtes, tendant toutes vers le bien, vécues en famille et en communauté ; une culture où léconomie restait elle aussi encore largement constituée de small businesses, industrieux, modernes et dynamiques, encore familiaux et locaux ; une culture animée par un esprit créatif, patriotique et solidaire ; une culture où la famille était reconnue comme un lieu précieux de gratuité, transcendant largement la poursuite de lintérêt personnel. En un mot, la culture politique qui a fait la grandeur des États-Unis dAmérique et leur a donné leur aura. Une culture politique, aussi, qui tend à seffacer et dont leffacement coïncide pour eux avec un temps didéologie, de démesure et de déclin relatif.

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