La théorie postmoderne de la justice. La machine à broyer toute identité

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Si nous voulons reconquérir un avenir, y compris économique, nous devons retrouver le sens commun, redécouvrir notre identité culturelle complète, réformer nos pensées.

Pour nous extraire du néant de l’idéologie libertaire et du politiquement correct, il ne suffit pas d’une brillante polémique mondaine. Il faut d'abord mener en profondeur une réflexion de fond.

Ce qu’il faut viser à remplacer, ce n’est pas d’abord un blablabla médiatique, mais les pensées fortes et nocives qui sont derrière.  

La théorie postmoderne de la justice que j’expose aujourd’hui et détruirai dans les jours qui suivent, constitue la première machine à broyer toute dignité humaine et toute justice, ainsi que toute identité civilisée. Elle est le principe de légitimité de la barbarie libertaire.

 

Ayant dit ce que j’en pense, il est juste que j'expose cette pensée dans ce qui suit loyalement et sans commentaire. Le texte complet dont cet article est extrait, se trouve dans La force de la liberté, Economica, 2012, ch.10.  

 

 

 

 

La plus célèbre théorie postmoderne de la justice est celle du philosophe américain John Rawls[i]. Elle peut se résumer en trois points :

 

 

 

Premier point : une société libre ne peut pas avoir de doctrine commune au sujet du bien, ni métaphysique, ni morale.

 

En effet, cette vérité du bien serait intolérante, totalitaire, discriminante entre les « identités[ii] ». Il faut donc rester neutre entre des « conceptions du bien » (= neutralité axiologique), quon réputera purement privées, et donc tolérer, en théorie et aussi dans la pratique sociale, toutes les actions dont la tolérance pratique est impliquée par la neutralité axiologique.

 

 

 

Second point : on ne peut pas en rester au premier point, autrement tout serait permis. Le libertarisme des opinions nous aurait menés au libertarisme total des actions et nous serions donc reconduits à létat de nature, cestà-dire à la loi du plus fort, et il ny aurait plus de justice. Un principe objectif de limitation de larbitraire est donc nécessaire. (Malheureusement, des formules du genre de « la liberté de l’un s’arrête où finit celle de l’autre n’ont aucune utilité dans la plupart des cas litigieux, à savoir, quand ces libertés sont en désaccord précisément sur la fixation de cette frontière ; en outre, elles sont valables aussi bien dans l’état de guerre. Ceci est expliqué en détail dans le chapitre 6 de La force de la liberté, pp.81-96.)

 

 

 

 

Troisième point et conclusion des deux premiers : il faut, dans une société libre, malgré la neutralité axiologique (= sur les valeurs), une règle de justice, à la fois « objective » et non liée au « bien », fournissant lart de vivre en paix malgré les désaccords sur « le bien ».

 

Il ne faut donc pas, selon Rawls, une règle de justice fondée religieusement, ou métaphysiquement, voire anthropologiquement (en Dieu, en Nature ou en Raison), ni comportant des contenus qui impliqueraient la référence à un tel Fondement ou à une idée de l’Homme. Autrement nous contredirions la première prémisse.

 

Mais il faut cependant une règle objective. Lindispensable objectivité de cette règle de justice ne doit donc pas, estime Rawls, dériver de lobjectivité de lidée du bien ou de lobjectivité du Fondement celui-ci ne fût-il rien de plus quune Raison humaine-transcendantale.

 

 

 

Mais alors, le problème est-il insoluble ?

 

Rawls pense que non, car à partir de lidée dimpartialité-neutralité, nous pourrions identifier, pense-til, des règles vraiment objectives, au sens dindépendantes de tout intérêt particulier, de tout favoritisme ou partialité, mais qui ne seraient toutefois pas solidaires dune « conception du bien ». Pour remplacer lindésirable culture substantielle de référence, à ses yeux toujours potentiellement totalitaire, il existerait une procédure de référence, dite du « voile dignorance », qui fournirait le moyen de déterminer une justice impartiale, une loi morale-politique à la fois objective et non totalitaire, appropriée à une cité libre.

 

 

 

 

Voici la solution : c’est la fameuse procédure de Rawls, baptisée « décision sous voile dignorance ».

 

Lorsquil faut décider (effectuer un choix public), la bonne méthode serait de faire la loi en imaginant quon ne sait pas qui on est. Elle serait donc de nous placer au point de vue dun individu ne connaissant pas sa propre identité. Car, aussi égoïste et partial que puisse être cet individu sans identité, il aura probablement peur de se faire tort en posant une loi qui brimerait lune ou lautre des identités, celle qui pourrait bien savérer être la sienne en réalité.

Si lon applique cette procédure, il ny aura plus de risque de totalitarisme et toutes les identités du monde pourront vivre en paix[iii] grâce à une loi fondamentale aussi objective que la loi naturelle, mais détachée de toute identité et fondée seulement sur la double peur de létat de nature et du totalitarisme.

 

 

 

 

Rawls essaye, en somme, de former une idée de la justice, qui conjuguerait deux ensembles de caractéristiques normalement incompatibles :

 

objective et transcendante, cestà-dire située au-dessus des individus et des groupes, nullement sujette à leur arbitraire comme les lois célestes de la malheureuse Antigone[iv], ou la loi naturelle dAristote[v];

 

2° purement humaine et ne transcendant en rien les individus, pas même sous forme dune Raison humaine-transcendantale.

 

Cette solution vise à surmonter à la fois lanarchie de létat de nature, de type plutôt hobbésien, résultant du subjectivisme arbitraire, et le totalitarisme, censé résulter forcément de la reconnaissance publique dune idée commune et substantielle du Bien, de lHomme, de Dieu, etc.

 

 

 

 

Le raisonnement de Rawls semble à première vue aussi facile que convaincant, mais il appelle plusieurs observations critiques.

 

Lart de la paix, hélas, est plus subtil et difficile quil ne le croit.

 

Contrairement aux intentions de son inventeur, tout ce système commence par la tolérance et finit par lintolérance (§2).

 

Il commence par le libéralisme éthique et finit par lordre moral à rebours (§3).

 

Il commence par une sensibilité démocratique et finit par lautoritarisme (§6).

 

Avant cela, nous nous demanderons sil y a place toutefois pour une généralisation de cette théorie de la justice, qui lui éviterait de nêtre quune imposture (§4)

 

Et, même, de dégénérer dans les faits en « doctrine injuste de la justice » (§5).

 

SUITE EN CLIQUANT

 

 



[i] John Rawls, A Theory of Justice (1971), Harvard University Press, revised edition, 3d printing, 2000. Rawls était personnellement honnête et trop lié à la culture substantielle des États-Unis, pour imaginer à quoi pouvait aboutir son système, une fois cette culture trop décapée et son propre système extrait du contexte où il avait trouvé naissance.

[ii] Sur les problèmes du multiculturalisme et de lidentité, et sur la difficile définition de l« identité », voir « Forum », José V. Bonet et Alessandro Ferrara, dans Francesco Botturi et Francesco Totaro, Universalismo ed etica pubblica, Vita e pensiero,

Milano, 2006, p. 137-153. Ces thèmes sont étudiés

[iii] Sur la coexistence entre les cultures au sein dune société qui ne renonce pas à

luniversalisme, voir (pour ceux qui lisent l’italien) l’excellent Francesco Botturi, « Universalismo e multiculturalismo », dans Francesco BOTTURI et Francesco TOTARO, op. cit., pp. 113-136. 

[iv] Sophocle, Antigone, vers 450-460.

[v] Aristote, Rhétorique, Livre I, chap. 13.

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