Sur l'Etat islamique

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Cet article a été écrit sur demande pour être publié en italien par la revue Oasis. Il puise une bonne partie de son information factuelle dans un livre, à paraître sous peu, dont l'auteur m'a aimablement donné communication, Etat islamique. Anatomie du nouveau califat. Écrit par Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ce livre remarquable devra faire à sa sortie l'objet d'une attention soutenue, car mon article ne peut donner qu'une bien faible idée de la grande richesse de son contenu, vraiment éclairant d'un phénomène souvent peu  compris. Les conclusions et la vision politique sont de ma propre responsabilité.

Ce premier article reste relativement historique et politique. Dans un second  article, je développerai en détail la portée philosophique du phénomène. 

 

 

L’« État islamique » vient d’émerger du pullulement des mouvements de résistance sunnites. Il résulte des mutations d’un groupe fondé dans les années 1990, « L’Unicité et le Djihad », devenu en 2006 la branche armée d’Al Qaeda en Irak. Ses chefs furent tués en 2006, puis en 2010. Puis, il prit son indépendance par rapport à Al Qaeda.

 

 

 

DIFFERENCES AVEC AL QAEDA

 

 

 

L’État islamique est plus modeste qu'Al Qaeda. Il vise à établir l’islamisme dans un seul pays, sous forme étatique. Cela n’était pas possible il y a dix ou douze ans. Cela l’est devenu, les États-Unis n’ayant plus la volonté, ou la force, de mener une guerre terrestre. Celle-ci ne correspondrait d’ailleurs pas à leurs objectifs politiques.

L’autre différence d’avec Al Qaeda, c’est l’enracinement dans l’histoire longue du monde musulman et du Proche-Orient arabe. Le coup de génie est la restauration du califat, assumé longtemps par les Turcs, puis aboli par eux, en 1924. L’État islamique nous reconduit ainsi au califat arabe abbasside, dont la capitale était Bagdad, et qui fut détruit en 1258 par les Mongols.

Une fois établie sa base territoriale, le califat rayonnerait, appuyant la fondation d’émirats vassaux, au Mali, au Nigéria, en Lybie et dans le Caucase russe.

Profitant du ressentiment des sunnites irakiens, jadis dominants, hier encore dominés, l’État islamique a obtenu le ralliement des tribus sunnites irakiennes, et des anciens cadres, notamment militaires, du régime baasiste. Il fournit à la population sunnite un pouvoir fort dans lequel elle se reconnaît et qui la protège.

 

 

 

UN LEADER CHARISMATIQUE ET TRADITIONNEL

 

 

 

L’État islamique a un chef, Abu Bakr al Bagdadi, le « calife ». Successeur du Prophète, chef religieux, politique et militaire, il a une nébuleuse de vassaux et de fidèles guerriers luttant pour établir un État dans lequel sera établie la Loi de Dieu et confessée l’unicité de Dieu, dont Mahomet est le Prophète. Al Bagdadi est une personnalité puissante, alliant une culture arabe classique et un génie politique à une impitoyable férocité. Aujourd’hui âgé de 43 ans, fait prisonnier en 2006, détenu jusqu’en 2009 (début du printemps arabe), il fut relâché on ne sait pourquoi, et se retrouva en Syrie.

Le plus probable est que sa carrure fut remarquée, que sa libération fut l’effet d’un calcul et que les progrès récents de sa carrière ne furent pas non plus l’effet du seul hasard, ni de la seule volonté d’Allah. Si sa loyauté fondamentale est envers sa religion, le calife n’est probablement pas dupe, et sait jusqu’où il peut aller et à quelles conditions.

 

 

 

LES TROIS EFFETS POLITIQUES DU CALIFAT

 

 

 

1° Par son avancée militaire sur Bagdad, le calife a d’abord permis l’éviction du dictateur chiite Al Maliki, sous le pouvoir duquel la Chine était devenue le premier client et investisseur de l’Iraq. Les Chinois seraient aussi les premières victimes des émirats djihadistes africains.

 

 

2° En semblant menacer à la fois les Saoudiens et les Chiites, le califat devient leur ennemi commun, permettant aux USA, sans fâcher les Saoudiens, de se rapprocher de l’Iran pour le décrocher de l’alliance russo-chinoise. Par ses actes de barbarie, le calife permet de rallier les opinions américaines et européennes à un combat commun. Les moyens militaires mis en œuvre sont destinés à satisfaire l’opinion occidentale et sont de nature à calmer le califat, non à menacer son existence.    

 

 

3° Une fois Al Maliki tombé, les troupes du califat se sont tournées contre les Kurdes. Les Chrétiens furent un dommage collatéral, car il fallait les traverser pour atteindre les Kurdes. Pourquoi attaquer surtout des Sunnites ? La politique de Washington est de garder le Kurdistan assez fort pour s’assurer la docilité de la Turquie, mais pas trop fort, pour ne pas aliéner celle-ci. La politique d’Assad et des Russes a donc été d’abandonner le Kurdistan syrien et de faciliter la montée en puissance d’un grand Kurdistan. Cela a paralysé l’action de la Turquie et permis la survie d’Assad. L’action du califat tend à ramener les Kurdes au niveau de puissance permettant la reprise de l’action combinée occidentale-sunnite contre Assad. Les Turcs laissent vivre le califat en autorisant la contrebande d’hydrocarbures assurant son financement.

Le califat place Washington dans une position complexe, mais lui permet de reprendre l’initiative politique et de nuire aux Chinois. Son soutien de fait au califat n’exclut pas une action secrète antiterroriste de grande ampleur, ainsi que des mesures pour limiter son expansion, comme celle d’autres acteurs (Turcs…) pouvant profiter de la situation.

Les US, qui ont longtemps cru à une mutation de l’islam, n’y croient probablement plus. Ont-ils opté pour une politique de sécularisation ? Dans cette perspective, le soutien au califat serait une politique culturelle du pire, auquel le califat se prête. La mise en scène planétaire de tant d’épisodes horrifiques produira-t-elle la déconsidération mondiale de l’islam et son discrédit progressif à l’intérieur même des pays musulmans ?

 

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