Une Ethique pour temps de crise

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Les éditions ECONOMICA viennent de publier (mai 2013) une nouvelle édition de L’Ethique des décideurs. Voici quelques extraits du nouvel Avant-propos

 

 

 

 

(…)  Le projet de ce livre 

 

Bergson a écrit qu’au début de toute philosophie, il y a un « Non[i] ! ». Je voudrais déclarer à quoi j’ai dit : « Non ! »

Depuis mon âge de raison, j’ai entendu répéter sur tous les tons :

-      qu’il n’y a rien d’universellement vrai en matière morale, que tout y serait subjectif, changeant, multiple, divers, relatif, incertain, etc.

-      Qu’on peut tout au plus espérer sauver une certaine paix sociale au moyen de consensus fragiles et provisoires ;

-      mais qu’après tout, ce bricolage dans le vide est encore ce qu’on peut avoir de mieux, car autrement  c’en serait sans doute fini de la liberté.

C’est là ce à quoi j’ai dit : « Non ! »

Il y a du vrai, bien entendu, en tout cela, mais, dans le fond, c’est une erreur. Il y a du vrai en morale. Je le répète : nous pouvons rationnellement acquérir la certitude qu’il y a du vrai, et de l’universellement vrai, en éthique. C’est ma première thèse.

En outre, faute d’une suffisante reconnaissance sociale de ces vérités universelles touchant  au bien et au juste, la culture de liberté d’une démocratie n’est qu’un leurre. Ce leurre permet la perpétuation d’une oligarchie idéologique, qui annule dans la pratique l’idée d’une République laïque, démocratique et sociale. C’est ma seconde thèse.

Enfin, la cité libre aura un avenir dans la mesure où elle saura déjouer le piège du relativisme éthique. Telle est la perspective politique de l’Ethique des décideurs.

Tout cela peut se démontrer rationnellement. C’est au moins ce que j’ai entendu faire, autant que cela se peut, dans la mesure de mes facultés, et dans la limite des moyens qui étaient les miens, à l’époque où ce livre a été écrit. Le lecteur en jugera. 

 

 

 

 

L’amitié, premier foyer de L’Ethique des décideurs

 

Le premier foyer de certitude morale, c’est l’amitié. « Sans amis, nul ne choisirait de vivre[ii]. » « Il n’y a pas de différence nette entre un véritable ami et un parfait honnête homme. » « L’amitié est plus nécessaire encore aux cités que la justice[iii]. » L’amitié se structure à partir de la bienveillance, tout comme elle est traversée par une dynamique de désintéressement et d’universalisation.

L’amitié est une réalité, un fait humain incontestable, universel en son existence, largement transculturel en sa définition. L’amitié, fait universel, est aussi universellement reconnue comme une valeur. Par sa seule existence, elle  fait exploser l’opinion selon laquelle les jugements de valeur n’auraient rien à voir avec les jugements de fait, ni avec les grandes structures de la réalité.

Ce préjugé est d’autant plus faux, que toutes les vertus sont des accompagnements de l’amitié[iv], ou sont contenues en germe et résumées dans l’amitié.

Ce préjugé est d’autant plus faux, je le répète, que toute règle morale se rattache au projet d’une vie en commun excluant la violence et la ruse, et permettant l’amitié, laquelle n’est pas sans les vertus. Cette amitié noble est probablement le premier précepte de la loi morale universelle et la matrice des autres. Quand donc on s’installe dans ce foyer de vérité morale, le relativisme éthique explose, ou s’évanouit.

 

 

 

 

Le second foyer de L’Ethique des décideurs : la guerre

 

Le second foyer de certitude morale, c’est la guerre. Elle fait pendant à l’amitié, principe de paix.

L’éthique, vue depuis l’amitié, c’est l’art de la paix. Vue depuis la guerre, qu’est-elle ? L’art de la guerre juste ? Si c’est le cas, comment articuler entre elles ces deux définitions ? L’éthique renvoie-t-elle ici à la politique ? De quelle façon ?

En tout cas, si nous comprenons la guerre avec ses causes, rationnellement et en toute sa profondeur, nous découvrons aussi, a contrario, la paix avec ses facteurs. Et nous avons ouvert du même coup un nouvel accès à la science éthique de la paix, c’est-à-dire à l’éthique tout court. Telle est la seconde voie qui permet un dépassement définitif du relativisme éthique[v]. Et tel est aussi, pour L’Ethique des décideurs, le second foyer de la réflexion morale.   

L’éthique s’approfondit en prenant en compte tout de ce que la guerre implique ou suppose – en particulier, le formidable potentiel de transgression qui est en l’homme. A ce moment-là, l’éthique enrichit et concrétise sa pensée de la paix, en y incluant la relation à la guerre, et donc au pouvoir, à la force et au droit. Elle reste ainsi rattachée à la vie réelle. Et comme il se pourrait bien que nous entrions bientôt dans des temps de trouble, où la force aurait comme toujours en pareil cas son mot à dire, il convient de développer aussi la réflexion éthique et politique autour de ces deux foyers à la fois.

 

 

 

 

La guerre force à penser  

 

(…) La guerre force à penser. Si un stratège doit penser, un grand stratège doit philosopher. L’action militaire s’inscrit en effet nécessairement dans une action politique de la Nation dans le Monde, et la pleine organisation de cette action requiert une pensée complète de l’Homme et de la cité, avec ses trois grands volets (culturel, économique et politique), dans une vision de sagesse et stratégique mondiale. En outre, l’action politique et militaire d’une Nation qui se voudrait humaine et civilisée se déploiera toujours en forte tension entre le pôle de l’idéal et celui du réel.

L’éthique de la guerre, concept paradoxal, voire à l’apparence contradictoire, force à articuler la philia (en grec ancien : amitié, au sens large) et la justice, la force et le droit, l’éthique et la politique, et à penser le bien sans oublier le mal.

Le souci de formation des futurs officiers m’a aussi forcé à approfondir ou à dépasser les doctrines morales les plus communément en vigueur. Qu’il s’agisse de l’utilitarisme ou du kantisme, surtout en sa version abâtardie, postmoderne, je les juge peu adéquates aux besoins et aux missions de la force armée d’une société libre et civilisée. Mais, je ne me suis pas arrêté à de longues réfutations, préférant travailler à une redécouverte des valeurs profondes.

J’ai réfléchi sur l’homicide, pour y faire réfléchir moi-même les élèves-officiers. Cela m’a forcé à un approfondissement dramatique du questionnement philosophique radical, en matière d’action ou de pratique[vi].

 

 

 

 

Le contexte existentiel 

 

L’Ethique des décideurs a été écrite, puis publiée (en 2004) après une intense expérience d’action qui dura plusieurs années et suspendit le cours de ma réflexion. Elle est la première de mes œuvres postérieures à cette riche coupure pratique, qui divise en deux mon existence philosophique.

Au milieu de ma vie, j’ai en effet interrompu ma recherche philosophique et exercé durant quelques années des responsabilités pratiques. A ce titre, j’ai eu la charge de prendre des décisions difficiles qui, tout en restant d’un niveau relativement modeste, m’ont quand même mis en contact prolongé avec l’essentiel de l’action d’un décideur, de ses problèmes et de la société. Ce temps de l’action m’a changé. J’y ai servi un grand idéal, accompli toute sorte de tâches, livré beaucoup de combats, rencontré quantité de petits et grands personnages, connu le genre humain sans fard, souffert assez pour comprendre les malheureux et détester à jamais l’injustice.

J’y ai apprécié la valeur de l’amitié, de l’honneur, de la souffrance et de la foi : l’honneur intérieur qui reste debout, indifférent à ce qu’on appelle vulgairement échec ou succès, parce qu’il est la seule victoire ; la souffrance, éducatrice de l’homme, qui purifie, qui fait grandir, et qu’il n’y a jamais lieu de regretter ; la foi, « ce qui reste, quand on perdu toute illusion », comme disait Castelnau ; et l’amitié « sans laquelle nul ne choisirait de vivre ».

Ce livre n’est donc pas une simple œuvre de théorie. Il est un fruit de la pratique. Il porte la trace et les cicatrices d’une expérience. Il est ma façon, philosophique, de raconter une vie de décideur, modeste et ardente.  

 

 

 

 

Le contexte historique de L’Ethique des décideurs

 

J’ai commencé L’éthique des décideurs un an après l’effondrement des tours du World Trade Center. J’en relisais les épreuves dans les miasmes du scandale d’Abu Graïb.  Le libéralisme mondial avait quand même encore belle allure. Il semblait triomphant. Dix ans après, le voici devenu de plus en plus libertaire, en crise chronique. Il paraît aller par la démesure à l’effondrement.

Dans dix ans, que restera-t-il de cette idéologie planétaire, libérale-libertaire ? Et que sera devenu cet empire mondial libéral, qui fait tellement corps avec elle ? Un nouveau concert des nations l’aura peut-être remplacé. La France aura peut-être fait une Révolution, que l’Europe aura suivie, rentrant ainsi, peut-être, dans l’Histoire.

Que cela soit, ou autre chose, de grands changements sont à prévoir. Se feront-ils sans guerres, ni violences ? Iront-ils vers le meilleur, ou le pire ? Cela dépendra beaucoup de l’éthique des décideurs qui piloteront le mouvement, à tous les niveaux, et en tous les lieux. De là l’importance accrue du sujet traité dans ce livre.

 

 

Quelques explications liminaires sur le couple « éthique/morale »

 

Beaucoup de lecteurs m’ont interrogé sur « les rapports entre la morale et l’éthique », dont je ne disais rien. Voici mon opinion sur ce sujet, en peu de mots.

Entre l’éthique et la morale, il n’y eut d’abord d’autre différence que :

-      celle d’un mot grec à sa traduction latine (par Cicéron),

-      ou celle qui existe entre le génie des Grecs et celui des Romains,

-      ou enfin celle qui existe entre une sagesse pratique mettant de préférence l’accent sur le bonheur et une autre qui le met plutôt sur le devoir – c’est-à-dire, sur l’un ou l’autre des deux aspects principaux de l’idée du bien.

Mais, il y eut ensuite et il y a encore aujourd’hui, entre la morale et l’éthique, la différence qui sépare moderne et postmoderne. Disons que ce qu’on appelle aujourd’hui [2013] la morale est moderne, d’inspiration plutôt kantienne ; et que l’éthique est postmoderne, d’inspiration plutôt nietzschéenne. En d’autres termes, la morale (moderne) est une sagesse pratique bâtie autour d’une Loi objective, universelle et impérative, et sur le Fondement de la Raison. L’éthique (postmoderne) est ce qui reste de sagesse pratique moderne, une fois qu’on en a ôté le fondement de la Raison et l’objectivité universaliste de sa Loi.

Les postmodernes honnêtes sont des gens qui ont une conscience et voudraient bien avoir une morale, mais ne savent pas comment faire. « Ethique » est alors le nom d’une longue errance à la recherche du bien, à partir d’une conscience d’humanité qu’on voudrait préserver d’un effacement dans la barbarie. Et cette recherche est au fond, pour eux, la morale même. 

Une autre voie souvent choisie, c’est celle de l’auto-affirmation illimitée d’une volonté sans loi, devenue libertaire et cynique. La seule Loi effective est alors celle-ci : il n’y a pas de Loi, il ne doit pas y en avoir, car autrement, il n’y aurait plus de liberté. « Ethique » est alors le mot servant à faire croire qu’il y aurait encore une morale, après la morale.

Et en un sens, c’est vrai qu’il y en a encore une. Parce que la Loi et la Vérité ont été mises hors la loi, s’installe aussitôt un nouvel ordre moral, à rebours et paradoxal, dont voici les constituants :

-      un nihilisme transgressif,

-      un immoralisme moralisateur,

-      une censure permissive,

-      une déculpabilisation culpabilisante,

-      un relativisme absolutisé,

-      un scepticisme dogmatique,

-      une tolérance intolérante,

-      un pluralisme où sont admis tous les nihilismes et d’où est exclu tout ce qui n’en est pas un,

-      une laïcité où ce nihilisme a statut d’unique religion d’Etat,

-      un consensus enfin, censé tenir lieu de vérité du bien sans tyrannie,  mais qui ne se forme plus qu’en des cercles de plus en plus étroits et fermés, et qui s’impose par le conformisme  et la propagande.

Pourquoi alors parler d’éthique des décideurs ? Par référence à la tradition grecque, et parce que je partage l’effort des postmodernes honnêtes. Ceux-ci visent à dépasser aussi bien le moralisme névrosant que le nihilisme libertaire, tous deux mortifères.

L’Ethique des décideurs est un effort de libération par rapport au dogme nihiliste, au politiquement correct, au totalitarisme rusé de l’idéologie libertaire. A mon sens, cette Ethique aboutit bel et bien à la redécouverte certaine de vérités humaines de la raison pratique. Retrouvant les biens qui rendent à la liberté sa valeur et sa dignité, elle aide les décideurs à imaginer l’avenir des cités libres, et à augmenter leur force morale pour les faire sortir de la grande crise postmoderne. 

       

 

 

Qu’est-ce que l’actualité ?

 

(…) Pour finir, signalons que L’Ethique des décideurs, préparant ces derniers à penser dans l’Histoire, et à la faire, n’attache aucune importance à l’écume appelée « actualité ». L’éthique veut tout simplement cultiver la sagesse et la force morale de ces décideurs.

Elle se tient donc toujours au point profond et créateur où la durée de notre vie se projette vers l’avenir tout en se rattachant à l’éternité – l’Actualité pure. C’est là qu’est l’Homme en la continuité de sa nature et c’est là aussi que tous les changements essentiels de l’Histoire prennent leur origine.

L’Ethique cherche ainsi, et trouve, ou retrouve, des vérités éternelles et universelles au sujet de l’Homme, de son bien, de ses maux. En un mot, elle est classique en mouvement, et elle apprend à l’être. 



[i] Henri Bergson, La pensée et le mouvant, p.119. 

[ii] Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre VIII, ch.1.

[iii] Ibidem.

[iv] Aristote, loc.cit.

[v] Voir dans L’Ethique des décideurs, 2013, p.381. Idées développées systématiquement dans La force de la liberté. Nouvelle philosophie du décideur, ch.7, pp.112-116.

[vi] Les problèmes d’éthique de la guerre ne relèvent pas, à mon avis, d’une simple déontologie spécialisée. Ils ne sont pas seulement résolus par l’application de principes moraux préexistants à un nouveau type particulier de situation. Ces problèmes forcent, en outre, à remettre en cause des interprétations souvent trop superficielles de ces principes moraux. Ils forcent à dégager, dans leur forme pure et parfaite, les plus grands problèmes. Si donc nous sommes devenus capables de résoudre, d’une manière pas trop insatisfaisante, les problèmes éthiques qui se posent en guerre aux consciences, nous serons a fortiori capables de trouver des solutions acceptables aux problèmes moins dramatiques, posés par la vie, et que la conscience rencontre, en temps de paix.

Commentaires 

 
0 # Paul N. 2013-06-23 21:16 Monsieur,

Je suis bien content de la mise en perspective que vous faites de votre livre. Il faudra que je me replonge dedans !

Ily a quelques temps, je demandai à entrer en contact avec vous, et vous répondiez positivement dans ces commentaires, hélas sans suite. Mais peut-être que l'administrateur du forum ne vous a pas transmis mon adresse, ou que le temps vous a manqué ?

Je me permets d'insister, si ce n'est pas déplacé de la part d'un citoyen anonyme ?

Avec toute mon admiration,

Paul N.
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