Ethique et politique. Sur l'ordre moral à rebours

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Le texte qui suit définit le Nouvel Ordre Moral A Rebours (NOMAR) et explique les mécanismes pervers par lesquels il s'impose.  

La démocratie a besoin de raison, et de conviction raisonnée. Le raisonnement demande un effort. La conviction raisonnée en est le fruit, la récompense. La force de la raison est au centre de la force de la liberté. 

Travail, Etat de droit, Libertés publiques, Démocratie, Solidarité, Famille : c'est un seul et même combat aujourd'hui, contre le dogmatisme nihiliste, qui inspire le dernier grand projet idéologique totalitaire.

Le texte qui suit est extrait du premier chapitre d'Ethique et politique, mon premier livre de philosophie morale et politique, publié en 1992, aux Editions universitaires. Ce texte ne me semble pas avoir vieilli. Enrichi de quelques additions plus actuelles, je souhaite qu'il fasse réfléchir.

 

 

                                                                   

 

        

La ruse du NOMAR (Nouvel Ordre Moral A Rebours) 

 

        [Après ces définitions, je veux énoncer] la thèse que je vais démontrer : il y a des jugements de valeur vrais, fondés en raison.

 

        Il y a des valeurs que la raison reconnaît pour siennes. Autrement dit, il existe des jugements de valeur vrais. Cela se démontre. Au moins démontre-t-on qu’il existe là dessus un consentement universel. L’affirmation peut surprendre. Elle est néanmoins certaine. Autrement dit, tout le monde admet l'existence de valeurs vraies. (On diffère donc seulement sur leur identification précise, pas sur l'affirmation de leur vérité. Et prétendre le contraire est une erreur, ou une ruse.) En voici la preuve.

 

       Je donne ici aux jugements de valeur le nom de "propositions morales" (...). J'appelle proposition morale une proposition qui peut fonctionner comme principe de décision personnelle.   

         Divisons les gens en deux catégories. Dans l’une mettons tous ceux qui admettent l’existence de propositions morales vraies ; dans l’autre tous ceux qui disent ne pas l’admettre. Je dis que la seconde catégorie est vide et je le montre. 

         Mon moyen de démonstration consiste à établir que même les personnes classées par erreur dans la seconde catégorie admettent aussi bien que les autres l’existence de propositions morales vraies. Or tel est le cas. Voyons-le d'abord en général, puis plus en détail. 

 

         Si je dis en effet : il n’existe pas de proposition morale vraie, je prétends énoncer une proposition vraie. D’autre part, cette proposition fonctionnera fréquemment comme critère dans mes choix, ou comme principe dans mes décisions personnelles. Donc, c’est pour moi une  proposition morale et que je tiens pour vraie. Donc si je dis : il n’existe pas de proposition morale vraie, j’admets l’existence d’au moins une proposition morale vraie. (Et si je prétends le contraire, je me moque du monde). Ce n'est pas tout.  

 

       Si j'admets cette première proposition morale et la tiens pour vraie, cette proposition va se trouver pour moi au principe d’un très grand nombre d’autres propositions qui feront corps et système avec la première, et que je tiendrai toutes pour morales et vraies en raison de leur accord avec la proposition principielle. Conclusion : si je nie l’existence de propositions morales vraies, j’admets en réalité un système de telles propositions morales vraies. Par conséquent, je ne nie pas vraiment l’existence de propositions morales vraies. 

 

         C’est ainsi que les deux catégories en question s’accordent pour admettre des propositions morales vraies, puisque celle qui serait contre est vide. Cela signifie que tout le monde admet l’existence de propositions morales vraies. C’est ce qu’il fallait démontrer.

 

 

L'exigence actuelle de la laïcité, c'est la séparation du nihilisme et de l'Etat.

 

         Voyons maintenant les choses plus en détail et reprenons chacun des éléments du raisonnement (...). 

 

         «Si je dis qu’il n’existe pas de proposition morale vraie, je prétends énoncer une proposition vraie.»

 

         Il n’y a pas lieu d’en douter, car il s’agit d’un fait manifeste à l’observation. Chacun connaît ou peut connaître un très grand nombre de gens qui se disent sceptiques en matière morale. Le vrai scepticisme, c'est l'interrogation. Quand on dogmatise des négations, on n'est pas sceptique, mais dogmatique. Et l’expérience montre en effet que, loin d’être libéraux comme ils se vantent de l’être, ces sceptiques sont les plus dogmatiques des hommes (...).

 

 

 

L'hypocrisie du NOMAR

 

«Si je nie l’existence de propositions morales vraies, cette négation va fonctionner pour moi comme un principe de décision et un critère de choix.» Là encore, il s’agit d’un fait manifeste à l’observation.

        Que chacun regarde en lui-même, ou autour de lui, surtout s’il habite un pays occidental. Qu’il veuille bien se demander qui sont les moralistes et les censeurs les plus ardents et les plus puissants. Qui légifère pour restreindre la liberté d'opinion ? Il est très clair que ce ne sont pas les tenants des morales se présentant ouvertement comme objectives et normatives, mais au contraire les négateurs de telles morales. (Négateurs qui en plus se moquent du monde et manipulent, puisqu'en réalité ils sont plus dogmatiques que tout autre.)

        Aux yeux de ces "négateurs" prétendus, en réalité bigots intolérants du nihilisme d'Etat, la morale objective et normative est très exactement un mal, voire le mal, et le principe de l’action bonne réside précisément dans le rejet de ce genre de morale objective et normative. Il est patent qu’ils tirent de là toute une doctrine des moeurs, et qu’ils mettent cette doctrine à la base de toute la vie sociale. Ils établissent ainsi un ordre moral d’un nouveau genre, qui, pour le contenu, se situe souvent au rebours de l’ordre antérieur, mais qui ne manque ni de violence culpabilisatrice, ni d’énergie impérative, ni de vigueur coercitive. 

 

 

 

 Actualisation 2013

 

En effet, si je pose ma prétendue négation des propositions morales vraies, j'adopte aussitôt un principe "moral" unique : l'idée et l'idéal de la liberté arbitraire, c'est à dire sans principe, ni Fondement. J'ajoute en général que cette liberté arbitraire doit respecter la liberté arbitraire d'autrui. L'intention est louable. Sauf qu'elle enveloppe contradiction. Le respect entre libertés arbitraires, cela s'appelle l'équilibre des forces, ou la guerre froide. La guerre froide, ce n'est pas un principe de vie en société, sauf si on veut y établir le droit du plus fort et s'y comporter en prédateur - financier, ou politique, ou sexuel.

         L'idée que la liberté doit être arbitraire et sans principe ni fondement (c'est à dire sans Dieu, sans Nature, et sans Raison) devient ainsi ma proposition "morale" de base. Ce n'est pas seulement une "morale" (immorale). C'est une religion nihiliste.

           En effet, si j'exclue tout Fondement, je pose au Fondement le Néant. C'est là une métaphysique et une religion. Tel est le nouvel ordre religieux (NOR), qui sous-tend le NOMAR. 

        Pour religion et pour métaphysique, j'ai donc le culte du Néant. Il est vrai que si je veut justifier n'importe quoi, il n'y a que le Néant qui s'y prête, car le n'importe quoi produit le néant. Telle est la nouvelle piété. Tels sont les nouveaux bigots. 

        Pour morale, en pratique, un comportement libertaire. Mon argent m'appartient, le travail est votre problème. L'espace public m'appartient. J'y conchie tout ce qui est sacré pour vous. Et j'ai le Droit pour moi, parce que je suis Tolérant.

        Ordre moral libertaire et religion d'Etat nihiliste, voilà donc le programme.

        La République devient ainsi une oligarchie absolue, la laïcité n'est plus qu'une dérision: le nihilisme devenu religion d'Etat. 

   

 

 

Des manipulations d’opinion au véritable débat 

 

         [Reprise du texte de 1992]. Il est donc impossible de douter plus longtemps du consentement universel de tous les hommes dans l’admission de propositions morales vraies. Cette simple reconnaissance change du tout au tout les données du débat social sur les valeurs.

 

         Il n’y a pas d’un côté les abominables dogmatiques, qui ne rougiraient pas de vouloir imposer aux autres leurs jugements de valeur arbitraires, et de l’autre les généreux défenseurs de la liberté humaine, qui présenteraient modestement leurs opinions tout en prônant une sage tolérance. Ce décor en carton pâte doit céder la place au paysage réel.

 

         Il ne se s’agit pas d’opter entre un dogmatisme moral soi-disant intolérant et un scepticisme moral soi-disant tolérant. Le scepticisme moral est intenable, et c’est pourquoi il n’est jamais qu’un pseudo-scepticisme. Ce pseudo-scepticisme suppose une métaphysique précise et débouche sur cette même métaphysique. Le choix est donc entre plusieurs systèmes moraux tous également dogmatiques (au sens logique du mot, qui implique la recherche de proposition vraies universelles ou tendant à l'être), et tous capables d’être ou bien tolérants ou bien intolérants (au sens moral du mot, qui implique la capacité de supporter ceux qui ne pensent pas comme vous). La position non dogmatique (au sens logique du mot) est tout simplement vide de défenseurs effectifs, et sans signification.

 

         Son importance rhétorique ne laisse pourtant pas d’être aussi décisive que sa vacuité conceptuelle est totale. Dès que le tenant d’une des deux morales en présence a réussi à se faire passer pour sceptique, il jouit d’avantages rhétoriques considérables, qui lui assurent immanquablement la victoire dans le débat, au prix, il est vrai, d’une manipulation bien montée.

 

 

 

Le principe d’un débat social sérieux sur les valeurs,

 

c’est le renoncement à ces pratiques rhétoriques douteuses. Comme il y a peu de chances pour que celui qui en bénéficie se prive de tels avantages, il reste à celui qui est défavorisé la possibilité de montrer comment son adversaire use du camouflage pseudo-sceptique pour esquiver le débat et manipuler l’opinion publique.

 

         Voici donc le mécanisme de la manipulation. Chacun sait qu’en démocratie, la liberté est la valeur sociale la plus sensible. Celui qui passe pour être du côté de la liberté mobilise à son avantage une énergie pratiquement irrésistible. Celui qui se laisse mettre en contradiction avec la liberté a perdu. La liberté est le joker du jeu démocratique. Qui s’assure sa possession a gagné. Tel est le principe.

 

         Maintenant, soient deux positions morales sur les valeurs, toutes deux également précises et dogmatiques (au sens logique), mais dont l’une peut plausiblement passer pour non dogmatique (au sens logique) aux yeux d’un observateur pressé. Supposons que le tenant d’une telle position se couvre du masque (pseudo)sceptique. Que se passe-t-il ?

 

         L’aspect du débat se transforme du tout au tout. Aux yeux du public affairé qui entend distraitement les protagonistes, deux parties sont en présence : d’une part un dogmatique, qui affirme des vérités morales, leur prête une puissance normative, et qui paraît rempli d’une sombre passion de faire pénétrer ses idées dans l’esprit des auditeurs ; d’autre part un sceptique, qui ne nie pas même absolument les thèses de son adversaire, qui met seulement en relief ce que ses affirmations peuvent avoir d’obscur et d’incertain, bref un homme fort raisonnable, à l’esprit critique en éveil, mais qui ne prétend rien imposer à son public, qui se veut seulement son protecteur désintéressé.

 

 

 

Parodie de débat

 

        Le sceptique a mis le joker dans son jeu. Il va évidemment gagner, quand bien même il proposerait une monstruosité - si du moins l’adversaire accepte la forme que le pseudo-sceptique veut imposer au débat. S’il tombe dans le piège, c’est une pitié. Aussi excellente soit sa thèse, aussi solides soient ses raisons, toutes ses défenses l’enfoncent, toutes ses preuves le réfutent, toutes ses démarches le perdent. La cause est entendue avant même d’avoir été jugée. Mais aussi le tribunal est déshonoré par cette parodie de débat.

 

         Car évidemment, le sceptique n’est pas sceptique, il est seulement pseudo-sceptique, et donc il est métaphysicien. Il affecte au départ une démarche et une attitude sceptiques, mais tout cela aboutit à un ensemble de thèses et de normes qui n’a plus rien de sceptique. L’opinion publique a été dupée.

  

         Elle absorbe sans méfiance le dogme occulté sous l’apparence sceptique. Elle n’a pu comparer, fût-ce un instant, les deux contenus positifs entre lesquels elle avait concrètement à choisir : les éthiques de devoir (et de bonheur dans la dignité), qui limitent l'arbitraire par des principes et définissent la liberté par l'autodétermination raisonnable à partir de principes ; le libertarisme qui définit la liberté par l'arbitraire et détruit le pacte social, le travail, la solidarité, la famille, rétablissant le droit du plus fort.

 

      L'opinion abusée choisit souvent sans le savoir un contenu camouflé sous l’apparence du vide. La partie pseudo-sceptique, par le seul contraste du plein et du vide apparent, de l’affirmation et du doute, se donne les dehors du libéralisme, tandis que la partie adverse se retrouve suspectée de tendances liberticides. Telle est la manipulation pseudo-sceptique. Telle est la force de l'imposture, à laquelle il est temps d'opposer la force de la liberté. 

 

                                           

 

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