La Force de la Liberté (1). Redécouvrir la loi naturelle

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 Tant que nous n’aurons pas redécouvert la loi naturelle, nous serons surclassés et dominés par l’arbitraire libertaire.

 

Comment secouer le joug ? En redécouvrant la loi naturelle.

 

Le chapitre 7 de La force de la liberté. Nouvelle philosophie du décideur s’intitule donc : ‘Culture de liberté. Redécouverte de la loi naturelle’. Ce chapitre couvre les pages 97-115 (sur 160).

 

Il s’agit de la redécouvrir rationnellement, librement, et avec une certitude raisonnable (ce qui est parfaitement possible, comme le montre ce livre). C’est ainsi que nous aurons la force de la liberté.  

 

Le libertaire est toujours rongé de culpabilité. Il refuse de le reconnaître et, pour ne pas se dévorer d’angoisse, il se jette sur les autres, envahit l’espace public, le configure, le purge, le pollue, le censure, le monopolise. Il se montre toujours plus agressif et intolérant envers tout ce qui lui refuse reconnaissance et lui porte contradiction.  

 

Il n’a que le mot de liberté à la bouche. Avec une extraordinaire lucidité, l’idéologue des terroristes, dans Les possédés de Dostoïevski, formulait ainsi sa pensée : « Je commence par la liberté absolue et je termine par la dictature absolue ».

 

Voici donc un extrait du chapitre 7 de La force de la liberté (p.100-105). Il parle de la philia, de l'amitié civile. Il faut toujours, en philosophie morale et politique, accorder une grande attention à l'amitié - à la philia. C'est pour cela que je donne d'abord ce texte. Il ne s'agit pas d'en découdre en esprit partisan, mais de rétablir les conditions d'une amitié civile dans la dignité, sans lesquelles il ne peut y avoir de justice, ni pour les familles, ni pour le peuple. Or, ce sont ces conditions que le libertaire détruit. 

 

Ce livre est lisible. Toutefois, il est à l’usage de ceux qui veulent gagner, non se faire plaisir à peu de frais. A l'usage de ceux qui comprennent qu’il faut prendre le temps d’un travail de fond. Si on veut aller trop vite, on bricole, on ne fait rien de solide. On fait de la "com". Cela ne suffit pas. La certitude raisonnable demande un effort. La liberté ne peut aller sans.

 

 

                                              

 

 

 

Troisième moment. La loi naturelle prescrit lamitié sociale (la philia), pour trois raisons :

 

1. La loi naturelle est une loi de paix ; or, la guerre est le contraire de lamitié. Cest assez évident et dans beaucoup de langues, ennemi signifie « non-ami[1] ». Donc, la loi de paix prescrit un dépassement de linimitié, qui nest stable que dans lamitié.

 

2. La justice et lamitié se conditionnent mutuellement.

Donc, la loi qui prescrit lune, prescrit lautre. La justice mutuelle rend amis. Et une amitié noble nest jamais une complicité dans linjustice, ceci étant incompatible avec lestime mutuelle. Aussi lamitié, qui est un élément du bonheur, fait en retour aimer la justice. La coopération dans la confiance entre personnes de devoir développe lestime, la sympathie, la bienveillance mutuelle.

 

(NOTA : Pour découvrir comment la justice objective différencie seule la liberté et l'arbitraire, voir chapitre 6 ; pour déterminer la structure objective de la justice et sortir de l'"ordre" libertaire, voir chapitre 8 ; pour comprendre pourquoi la justice simplement formelle et procédurale - celle que nos législateurs libéraux libertaires et nos cours constitutionnelles appliquent - ne fait que consacrer l'arbitraire et l'injustice par l'imposture et l'étouffement du débat, voir chapitre 10)

 

3. Lamitié permet de dépasser aussi bien le moralisme que les réactions libertaires à la "morale".

Elle rend le devoir plus facile et diminue les frustrations quand il implique renoncement. Elle aide à tenir les promesses sur la durée. Sans lamitié, la loi de justice aurait encore un contenu, mais pas de motif assez fort pour transformer en bonheur lobéissance au devoir. Lamitié fournit ce motif et permet ainsi daccomplir le devoir non par simple obligation, ou peur de la culpabilité, mais avec joie et dans un sentiment de liberté dépanouissement.

 

Car si la loi prescrit lamitié, qui est joie, le contenu de la loi devient en même temps le motif de lobéissance à la loi. La loi ne se présente plus dabord comme contrainte et privation. (En outre, la privation éventuelle n’est plus alors frustration.) Cest ainsi quon dépasse le moralisme, sans éliminer la loi morale.

 

Il existe ainsi une causalité circulaire entre le désir de liberté pratique (= non pathologique), le respect de la justice selon la loi naturelle, et lamitié noble. Redécouvrir cela, cest redécouvrir une bonne part de la culture morale dune société libre.

 

Une amicale justice compose avec prudence un corps politique fonctionnel et traite chaque individu particulier en membre pensant. Lamitié noble, qui fait faire corps dans lhonneur et la liberté, résume la loi naturelle de lanimal raisonnable social, qui est de consentir avec sagesse à faire corps social en liberté juste (= non pathologique - voir chapitre 6).

 

 

La loi naturelle prescrit de cultiver ce qui renforce la confiance

 

entre personnes dignes de foi, despérance et damitié digne et donc : le sens de lhonneur, la conscience du devoir, le sentiment religieux, surtout sil est éclairé, lamour de lhonnêteté, le respect de soi-même et des autres, la sympathie humaine, lamitié noble, lesprit de corps, la solidarité, etc. en tant que ces motifs peuvent stabiliser, dans une volonté, la décision de rester digne de confiance.

 

La philia que prescrit la loi naturelle nest pas quun sentiment moral et une affection. Elle nest sérieuse que par la conscience. Elle enveloppe des devoirs. Elle nest sincère que par laction. Ainsi, une sympathie instinctive est-elle sans doute positive (tout comme la pitié envers les malheureux) ; toutefois, elle ne prend sa valeur quen sintégrant à la conscience du bien (voir chapitre 9) et de la loi. Inversement, celle-ci nest pas, grâce à l’amitié, une sèche obligation. Elle prescrit aux individus à la fois de faire corps social en liberté dans lhonneur, et davoir plaisir à le faire, en cédant à cette force naturelle de cohésion quest la philia, qui ne demande quà séveiller dans la conversation.

 

 

La philia sous-tend la justice dans loeuvre de réconciliation, toujours indispensable à la paix

 

Lamitié peut agir pour la justice, alors même que cette dernière fait encore largement défaut.

Cest pour cela quelle possède une valeur irremplaçable, et, dans une certaine mesure, surpasse la justice en vue de la paix véritable.

 

Même à partir dune situation dinjustice, lamitié peut toujours anticiper sur la justice et, pour ainsi dire, faire crédit damitié dun ennemi à lautre et permettre dentamer un nouvel échange dans la justice. Cest pour cela que lamitié est particulièrement nécessaire à la vie sociale. Car il est presque inévitable que les membres soffensent les uns les autres quelquefois, au cours de leur vie commune ; et aucune réconciliation ne serait possible, si lintérêt de la justice, qui est dobtenir réparation, prenait trop le pas sur lintérêt de lamitié, qui est doublier, daller de lavant et de construire du neuf.

 

Sans amitié, la justice transforme les esprits moraux en esprits injustes, secs et durs, réglementaires, moralistes et impitoyables, inaccessibles à la tendresse et au pardon. Sous divers enrobements, la justice se ramène alors à un besoin utilitaire de vengeance[2].

 

 

La loi naturelle prescrit ce qui facilite lobéissance à celle-ci.

 

Nous lavons dit, répétons-le. Être juste, comme le mot lui-même lindique, cest obéir au Droit, cest à dire aux lois et à lautorité, avant tout à la loi naturelle et à son Fondement[3]. Mais obéir est difficile, il y faut de lhumilité, de la discipline. Et cest très difficile, si lon ne comprend pas que cette loi est naturelle et prescrit précisément de faire corps ensemble avec bonheur et dans lhonneur, et donc de vivre avec philia en quoi consiste la réalisation de soi dune liberté pratique.

 

Car si on ne comprend pas cela, la loi et lautorité nous donnent limpression détouffer la nature, de contrarier la raison et dopprimer la liberté. Cest alors que la liberté pathologique peut plausiblement passer pour la liberté tout court.

 

Mais, quand la loi naturelle est comprise comme loi de paix, et quand on a vu le lien entre lamitié et la paix, on comprend que lamitié fasse partie du contenu de la loi naturelle (= de la loi de paix), sans détriment des devoirs sans le respect desquels la paix est inconcevable. Lamitié noble, en rassemblant dans son unité la diversité des préceptes de la loi, non seulement fournit une cohérence profonde à ce contenu, mais en outre fournit un puissant motif dobéissance à cette loi, et une forte raison de laccomplir sans en souffrir, en vivant dans la loi et son Fondement comme si lon était en même temps libéré de la loi bien que sans transgression et sans mépris de la loi.

 

 

Quelle est donc la loi de paix, la loi naturelle ?

 

Au moins ceci : être digne de foi, mériter lespérance et se conduire en véritable ami, ce qui revient à dire : en parfait honnête homme.

Par conséquent, dire la vérité, tenir parole, tenir ses promesses, rester fidèle à ses engagements, être un allié fidèle, pas seulement par politique, mais par éthique, ou par un art de prudence supérieur à la politique machiavélienne[4]. Ne pas faire aux amis ce quon ne voudrait pas quils vous fassent (cest le minimum) et faire pour eux ce quon voudrait quils fassent pour nous (cest leffet de la bienveillance). Cest mentir que se dire ami de quelquun et ne pas se conduire ainsi à son égard. En ce sens, la loi naturelle, qui est une règle de paix, prescrit assurément la règle dor, telle que comprise à partir dune amitié noble.

 

Un tel enseignement se trouve déjà chez les philosophes Grecs, plus au plan politique quen ce qui concerne la vie profonde de la conscience. Aristote écrit ainsi : « Lamitié semble aussi constituer le lien des cités et les législateurs paraissent y attacher un plus grand prix quà la justice même. En effet, la concorde, qui semble bien être un sentiment voisin de lamitié, est ce que recherchent avant tout les législateurs, alors que lesprit de faction, qui est leur ennemie, est ce quils pourchassent avec le plus dénergie. Quand les hommes sont amis, il ny a plus besoin de justice, tandis que, sils se contentent dêtre justes, ils ont en outre besoin damitié. La plus haute expression de la justice est, dans lopinion générale, de la nature de lamitié[5]. »

 

 

Dans l’enseignement du Christ

 

Mais cest dans lenseignement du Christ que se trouve linvention morale décisive, qui place lamitié au centre même de la loi. « Je ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle mes amis[6]. » De là lexpression du Jésus : « Mon joug (ma loi) est facile à porter[7]. »

 

Si lamitié et lamour sont le contenu de la loi, restant sauf le sérieux des devoirs de justice, alors la loi porte en elle-même le plus puissant des motifs daction, sans détriment de la pureté du sentiment du devoir. Le désir du bonheur, laspiration à la liberté et le respect du devoir convergent alors, dans lunité de lamour de Dieu et du prochain. Cest pourquoi lenseignement du Christ est irremplaçable au sein dune cité libre.

 

Le christianisme, et en particulier sa morale, sont, il est vrai, détestés par les adeptes dune liberté pathologique, mais ces derniers se trompent en croyant pouvoir bâtir une démocratie durable sur de telles bases.

 

Lexistence moderne apporte à lhomme de riches expériences nouvelles, mais ces nouveautés le privent aussi, très souvent, dexpériences antérieures et plus profondes. Et cest faute de cet arrière fond dexpérience de la nature et de lhomme lui-même et du sacré, que le christianisme aussi bien que le judaïsme sont réinterprétés dune manière si superficielle ou caricaturale, et donc si aisément critiqués.

 

Même sil est souvent incompris, ou peut-être aussi parce quil est trop bien compris par certains qui ont fait le choix fondamental de la liberté pathologique, et cela quelles quen soient les conséquences, le Christ demeurera, pour un peuple libre, ancien ou nouveau, une des sources majeures de la liberté juste. La source dun principe de justice à la fois substantiel, et vraiment fonctionnel, sans lequel un peuple libre a du mal à être à la fois libre et moral. Sans lequel il oscillera, en fait, et sans trouver le milieu, entre deux extrêmes : une névrosante contrainte, qui le rend servilement moral, et un rejet compulsif de cette contrainte, qui le rend pathologiquement libre.



[1] Julien Freund, Lessence du politique, Sirey, 1965, chap. 7, p. 449, citant Carl Schmitt qui relève le même phénomène dans les langues slaves et les langues de lInde (Über des Verhältnis der Begriffe Krieg und Feind, dans Der Begriff des Politischen, Berlin, 4e éd., 1963, corollaire 2, p. 105 et la note de la p. 124).

[2] John Stuart-Mill, LUtilitarisme, chap. 5.

[3] Les explicitations métaphysiques de la loi naturelle, tout comme celle de notre connaissance de celle-ci, relève de lanthropologie philosophique.

[4] Baltasar Gracian, Arte de prudencia y oraculo manual (1647), LArt de la prudence, traduction par Amelot de la Houssaye, Rivages, 1994. Cet « art » sait inclure dans la mesure de notre intérêt propre lintérêt dautrui, léquilibre entre ces intérêts, et aussi leur compatibilité, ensemble, avec lintérêt général des touts plus vastes au sein desquels nous passons accord.

[5] Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre VIII, chap. 1.

[6] Jn, 15, 15.

[7] Mt, 11, 29-30.

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