Contre un gouvernement mondial. Pour un nouvel universalisme (1)

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Voici le premier tiers d'un compte Rendu du livre de Chantal DELSOL, La grande méprise. Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste, paru à La Table Ronde, Paris, en 2004.

Ce CR est sorti dans la revue Commentaire, Eté 2005, numéro 110, volume 28, pages 524-526. Ces réflexions sont plus que jamais d’actualité.

 

 

 

Le problème politique le plus élevé de tous

 

Le plus élevé de tous les problèmes politiques et philosophico-politiques, celui de l’organisation politique du genre humain, tel est celui que pose Chantal DELSOL dans son dernier essai, La grande méprise. Elle y prend nettement position contre l’Etat mondial et contre la justice internationale, visant surtout le tribunal pénal international, ainsi que la tentative de « transformer la guerre en un acte de police mené par un Etat moral[1] ».

 

 

 

L’Auteur n’ignore pas les raisonnements classiques justifiant l’idée d’une autorité mondiale. La fonction de l’autorité politique est de gérer un bien commun temporel et il faut donc une autorité partout où il y en a un. Or c’est de plus en plus le cas au niveau de l’humanité dans son ensemble, sans cesse plus interdépendante. Un bien commun mondial requiert donc une autorité universelle[2]. L’Auteur admet qu’un tel projet politique présente une certaine cohérence avec « l’élan vers l’universel[3] » caractérisant la vie de l’esprit. N’est-il donc pas juste qu’un droit international rende effectives une justice et une éthique universelles, sanctionne ce droit grâce à un tribunal pénal international et, au besoin, l’impose par une action militaire, assimilable à une opération de police menée à la requête d’une autorité politique conçue d’abord comme morale. – Telle est la conception contre laquelle se dresse l’Auteur, parce qu’« elle jette à bas l’activité politique et généralement la diversité humaine[4] ».

 

 

 

L’Etat universel : le despotisme le plus effroyable

 

L’Auteur invoque l’autorité de Kant, dont elle rappelle l’évolution : ayant d’abord écrit que « l’Etat cosmopolitique universel » était « le dessein suprême de la Nature[5] », Kant finit par redouter que cette même constitution cosmopolitique ne nous apporte « le despotisme le plus effroyable[6] ». Contre Jürgen Habermas, l’Auteur soutient que ces réticences du second Kant sont fondées sur des arguments qui « demeurent valables aujourd’hui et le seront probablement demain[7] ».

 

 

 

Guerre mondiale, holocauste, armes nucléaires

 

L’Auteur  sait que la peur de la guerre mondiale, de la guerre d’anéantissement (nucléaire ou autre) et de l’holocauste, ainsi que le fait de la « communauté involontaire » (Habermas[8]) du genre humain, changent notre regard sur la guerre, sur la liberté de faire la guerre, sur la souveraineté des Etats et sur les rapports entre la morale et la politique. Le cynisme est reconnu comme virtuellement criminel. « L’holocauste est cet événement qui anéantit le positivisme juridique[9] (…). » Mais le moralisme international, qui s’impose à partir de l’holocauste, peut constituer la forme suprême du cynisme : le cynisme cyniquement hypocrite, la tartufferie éthique. En outre, la reconnaissance d’un mal objectif « sert de fondement à un « dogmatisme moral[10] », donc les censures vont s’exercer sélectivement, au profit d’intérêts ou au gré d’émotions à la moralité fort douteuse. Le règne de la loi n’est pas le seul principe et la seule valeur. L’Auteur cite ici HEGEL : « Fiat justitia et pereat mundus[11] ! ne signifie pas : ‘il faut que le droit s’accomplisse, même si tous les coquins du monde devaient en périr’, mais plutôt : ‘il faut que le droit s’accomplisse, même si cela oblige à arracher par la racine la confiance, la joie, l’amour, toutes les puissances d’une identité vraiment morale[12]’ ».

 

 

 

Mondialisme et libéralisme

 

L’Auteur  ne s’oppose pas au mondialisme politique au nom du nationalisme, mais au nom du libéralisme, et même d’un libéralisme en éthique, qui n’admet pas « la certitude absolue qu’il n’existe qu’une seule bonne manière de vivre[13] », croyance qui conduit, écrit-elle, à « la récusation de la diversité[14] ». Elle évoque Montesquieu luttant contre la théologie catholique et valorisant avec compréhension les mœurs des divers peuples, dans La défense de ‘L’Esprit des Lois’. « Cette critique est prémonitoire, écrit Chantal DELSOL, nous ne faisons rien d’autre, au temps des droits de l’homme, que ce que faisait l’Eglise, au temps de MONTESQUIEU[15]. »

 

Cet argumentaire peut surprendre chez un auteur de confession catholique. L’Eglise a toujours affirmé l’existence d’une loi éthique objective et absolument universelle et y voit, surtout depuis Jean-Paul II, le fondement des droits de l’homme et de l’égalité des droits. Kant ne se pensait pas dogmatique, mais critique, et prétend néanmoins établir un corpus de jugements de valeur universellement vrais. L’idée d’une éthique universelle vraie est-elle « dogmatique » et, le serait-elle, tout dogmatisme de ce genre serait-il « totalitaire » ? L’idée que tout génocide est immoral, que cela est vrai et universellement vrai, et qu’il est immoral et de le nier et non moins immoral de nier le caractère absolument universel et vrai d’un tel interdit moral – tout cela enveloppe aussi l’idée qu’il est immoral de nier la vérité de tout principe éthique universel. Si cela est du dogmatisme, beaucoup seront dogmatiques, sans hésitation.

 

Cliquer ici pour aller au 2ème tiers de ce compte-rendu

 



[1] La grande méprise, p.20.

[2] Op.cit., p.27-28.

[3] Op.cit., p. 28.

[4] Ibidem.

[5] E. KANT, Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, 8ème proposition ; cité dans La grande méprise, p.29.

[6] E. KANT, Théorie et pratique (1793), VIII, 311, La grande méprise, p. 30.

[7] Op.cit., p. 34.

[8] Op.cit., p. 33.

[9] Op.cit., p. 37.

[10] Op.cit., p. 46.

[11] Périsse le monde, pourvu que la justice soit.

[12] G.W.F. HEGEL, Fiat justitia, pereat Germania ! Dans Ecrits politiques, Champs libres, 1977, p. 40 sq. ; cité dans La grande méprise, p. 43.

[13] Op.cit., p. 23.

[14] Ibidem.

[15] Op.cit., p. 54.

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