Démocratie durable. Une question de survie

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Je donne aujourd’hui le texte d’une interview recueillie par Adélaïde Pouchol, et parue dans le numéro 1489 du  bimensuel catholique L’Homme nouveau, en date du 12 mars 2011, pp. 18-19.   

 

Q. : Vous avez publié Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, en juin 2010. Pourquoi avoir choisi ce titre qui met en avant la notion de guerre alors qu’à la lecture de votre livre, il semble que la culture et l’idéologie du « Politiquement Correct » soit au centre de votre réflexion ?

 

R. : Mon ouvrage est d’abord sur la démocratie, et sur la culture politique nécessaire à une démocratie. La réflexion sur la guerre est ce qui permet l’avancée de la réflexion.

Une démocratie raisonnable, durable (ce qu’Aristote appelle une politeia), ce n’est pas une idéologie jointe à des pratiques électorales. C’est d’abord, l’infrastructure socioéconomique  de classes moyennes prospères : patrons de PME et leurs salariés, les uns et les autres assez éclairés pour comprendre la solidarité de leurs intérêts.  

C’est ensuite une authentique culture politique, non idéologique. Si vous n’avez ni culture sérieuse, ni classes moyennes, la démocratie est une idée en l’air qui ne marche pas. Ce qu’on appelle le « politiquement correct », que je définis scientifiquement, n’est pas au niveau de ce que requiert une démocratie durable. Combiné à l’irrationalité médiatique, il empêche de gérer sérieusement les affaires d’Etat.

 

 

Q. : Votre réponse me fait penser à Tocqueville écrivant sur La Démocratie en Amérique. 

 

R. : Juste. Nous devons redéfinir la démocratie, non nous contenter de réagir à des définitions déficientes. La démocratie est la forme normale que tend à prendre, sauf obstacles, une société qui se développe. Un peu comme dans une famille : la croissance des enfants change peu à peu les rapports initiaux de stricte subordination aux parents en rapports plus égalitaires, le respect restant sauf. Il n’y a là rien que de normal.

 

Q. : Soit, mais la question de l’idéologie du « Politiquement Correct » est quand même au centre de votre réflexion.

 

R. : C’est un livre politique, pas simplement sur les principes. Les analyses culturelles y visent à la fois l’universel valable de tout temps et la singularité du monde contemporain. En effet, j’écris pour des décideurs et des citoyens, pour la future classe politique, le jour où, devant l’ampleur des défis, la classe moyenne décidera de se mobiliser autour de chefs sérieux, ayant une vraie vision et capables de la promouvoir pour assurer notre survie.  

L’idéologie politiquement correcte et l’émotivité médiatique ont pour noyau commun le vague relativisme de toutes les opinions et valeurs, grossière erreur philosophique. Au reste je montre, en développant les analyses de Hobbes, qu’il ne s’agit pas d’abord de thèses philosophiques. Ces positions « PC » se rattachent d’abord à une dynamique de la peur : peur de la vérité, peur du bien, peur du réel, peur de l’autre. L’érosion des principes classiques aboutit à une culture d’impuissance : la démocratie devient ingouvernable, irréformable, autant qu’indéfendable – donc, non durable.

Une démocratie durable doit être une démocratie défendable, dans un monde dangereux, où les dictatures sont majoritaires. Avec le « politiquement correct », vous êtes emporté à faire la guerre de façon irréfléchie à tous les (petits) dictateurs de la planète, et vous êtes psychologiquement incapables de voir revenir les cercueils une fois que vous êtes entré en action. Le monde devient trop dangereux pour continuer ce jeu. Il faut penser la guerre, à froid, autrement elle vous cueille en état d’impréparation.

Le relativisme vague du politiquement correct ne connait pas, ne veut pas connaitre, de contradiction. La guerre est une contradiction en acte.

 

Q. : Penser la guerre, c’est peut-être d’abord penser la paix. Comment la définissez-vous ?

 

R. : Vous êtes-vous demandé pourquoi les hommes se font la guerre ? Hervé Coutau-Bégarie nous rappelle que la guerre est un phénomène humain universel dans le temps et l’espace, toute société connue étant passée de nombreuses fois par cet état. Au-delà des nombreuses raisons invoquées pour faire la guerre (politiques, économiques ou culturelles), il existe une cause plus radicale, sinon on ne comprendrait pas comment la négociation échoue si souvent.

La guerre est pour une partie de nous-mêmes une fin en soi. On peut l’expliquer diversement, mais c’est parce qu’il y a dans l’homme ce désir de faire la guerre pour faire la guerre, qu’il n’y a aucune raison de croire qu’elle cessera jamais, sauf conversion universelle et radicale. Pour ne pas faire la guerre, il faut d’abord se vaincre soi-même. Il faut aussi du courage, pour opposer aux violents une force maîtrisée.

 

Q. : Alors quel doit-être le rapport de l’Etat à l’armée ?

 

R. : L’Etat doit prendre la mesure du problème de la guerre. Au-delà des aspects techniques, politiques et militaires, il y a la libido dominandi. L’orgueil humain n’obtient jamais d’un égal et d’un ami, d’un frère, la forme de reconnaissance qu’il peut obtenir d’un vaincu.

La violence dominatrice ne cède qu’à une puissance supérieure. Il n’y en a qu’une de même rang, c’est le désir de l’Absolu. Sa présence dans la culture est seule à même d’étouffer la volonté de puissance qui voudrait s’absolutiser. De là l’importance de la religion, qui est cependant aussi, parfois, cause et motif de guerre.  

 

Q. : Vous parlez de religion, un terrain miné à l’heure de la laïcité…

 

R. : L’Etat ne peut se désintéresser de la religion au sens large car l’homme est un animal religieux. Cela veut dire : chez lui, la case de l’Absolu n’est jamais vide. C’est pour cela que l’homme est violent, quand l’orgueil dominateur investit le désir d’Absolu. Soit donc l’homme fait violence hors de lui-même par la guerre, soit il se fait violence pour se vaincre lui-même. C’est le sacrifice. Cette victoire intérieure n’est que frustration, si elle n’est pas un accomplissement par lequel l’homme passe au-delà de ce monde.

L’homme est belliqueux dans la mesure où il n’est pas mystique et sacrificiel. René Girard est profond sur ces sujets. L’Etat doit reconnaitre la nécessité de la régulation religieuse de la violence et donc accorder en son sein une place aux religions qui rendent ce service.

Toutes les religions rendent-elles un tel service, ou certaines ne font-elles pas plutôt le contraire ? En tout cas, toutes les religions peuvent être capturées un jour par des passions mauvaises. C’est dans de telles situations que le décideur et son jugement prudentiel ont toute leur importance.

 

Q. : Et justement, quel doit-être ce décideur ? Que pensez-vous du philosophe-roi, un beau programme pour vous qui êtes philosophe !

 

R. : Je crois nécessaire la division du travail et la division des pouvoirs. La tentation du Pape est de se faire Empereur, la tentation de l’Empereur est de se faire Pape. Le roi veut être philosophe et inversement… Tous doivent coopérer, chacun à leur place, au bien commun. Certes, pour construire sa pensée politique, le philosophe doit se demander ce qu’il ferait s’il était roi.  

 

Q. : Vous attribuez aux médias une très large part de responsabilité dans la prégnance du Politiquement Correct et par là, de l’échec du pouvoir en Europe. Faudrait-il envisager une certaine forme de censure ?

 

R. : C’est une question de simple logique. Quel est le sens de cette exubérance irrationnelle dans la sphère de l’information, qui affaiblit  et décervèle la démocratie, seule structure, pourtant, qui puisse intégrer en elle-même une information libre ? Une contradiction. Qu’est-ce qu’une démocratie sans pouvoir politique sérieux ? Une impuissance qui ne peut durer. Qu’est-ce qu’une démocratie où le Léviathan médiatique usurpe le pouvoir ? Une théocratie de l’idéologie, un cléricalisme des gens de médias. A la fin, nous avons une action inadaptée, l’échec.

Le pouvoir des classes moyennes appelle des conditions culturelles sérieuses, du bon sens, de la vision, une morale des vertus qui trouve le juste milieu. Dans une politeia, on raisonne, on prend le temps de considérer les faits et de s’élever à l’essentiel. Aujourd’hui, un raisonnement de plus de vingt secondes n’est pas recevable par les médias télévisuels. Ces médias tuent la raison dans le peuple. Il faut donc changer ces médias, où ils tueront la démocratie, car il n’y a pas de démocratie durable sans la raison.

 

Q. : Vous pensez à une rationalisation de la sphère médiatique ?

 

R. : Certainement, et c’est dans l’intérêt des médias eux-mêmes. Plus que d’une rationalisation, ils ont besoin d’une véritable révolution éthique pour retrouver leur légitimité. Peut-être aussi leur rentabilité. 

 

Q. : Venons-en maintenant à l’Europe, c’est tout de même le sujet de votre livre ! Pourquoi vouloir qu’elle se pare d’un plus grand rôle dans la politique mondiale ?

 

R. : Il n’y aura pas de paix sans équilibre et il n’y aura pas d’équilibre sans une troisième puissance, entre les USA et la Chine. Cette puissance ne  peut être que l’Europe. Les autres grands peuples ne réunissent pas l’ensemble des facteurs pertinents pour un tel niveau de puissance. L’Europe a donc la devoir de devenir un tel pouvoir. Le devoir est une force, il donne la légitimité, en faisant du pouvoir un service du bien commun.

Il y a aujourd’hui un bien commun du genre humain. Mais un unique pouvoir universel comporte des risques insupportables de despotisme. Inversement, l’ONU devient une impuissance politiquement correcte qui laisse subsister l’anarchie. Si l’on arbitre entre ces risques, on arrive à l’idée d’un mixte entre l’assemblée des peuples, le concert des grandes puissances et un G3, tolérable si l’on a par ailleurs une vraie culture morale civilisée, et une culture politique de subsidiarité, plus toute une vision pour l’avenir du monde et de nos pays. L’Europe pourrait stabiliser l’équilibre mondial en empêchant un affrontement bipolaire largement prévisible. Nous avons le pouvoir de faire le bien, donc nous devons le faire.

 

Q. : Comment l’Europe pourrait-elle y parvenir ?

 

R. : Remplacer le « politiquement correct » par une pensée politique sérieuse. Opérer une réforme éthique des médias. Rendre ainsi au politique sa légitimité, la confiance et du pouvoir. Gérer sérieusement nos affaires en nous focalisant sur l’emploi, c'est-à-dire sur les PME et les classes moyennes, au lieu de tout sacrifier à des lubies politiquement correctes. Remettre la politique à son juste niveau. Devenir une puissante alliance militaire européenne, sans laquelle notre diplomatie est impuissante.

La France n’est pas sans la grandeur. C’est vrai pour tous les principaux pays de l’Europe. La grandeur, pour elle, pour eux, se trouve là. Il est temps de rentrer dans l’Histoire.   

 

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