Un dîner en ville. Réflexions sur la Révolution arabe, n°3

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Un passionnant dîner en ville  

 

J’ai participé, voici une dizaine de jours, à un dîner fort instructif sur la révolution qui a enflammé les pays arabes. L’orateur principal, étranger à notre pays, est considéré chez lui comme un des meilleurs connaisseurs de ce sujet. Comme il s’est exprimé très ouvertement, mais à titre confidentiel, je ne dirai rien qui puisse me faire manquer à mes obligations de discrétion. Je ne rapporterai donc de ce dîner que les progrès qu’il m’a fait faire, en termes de compréhension (ou de sentiment de compréhension), de ce qui se passe là-bas.  L’orateur a pris une trentaine de questions et y a répondu de manière très claire, concise et synthétique. Je n’en garderai que les plus importantes, me contentant de recopier mes notes, y ajoutant quelques réflexions personnelles.  

 

Question : « Peut-on parler d’un printemps arabe ? »  

 

Début de la réponse : Pour l’instant, il serait plus juste de parler de coups d’Etat arabes. Si l’on y regarde de près, on observe que, même en Tunisie, le pouvoir n’a pas beaucoup changé de mains. Les deux principaux acteurs politiques dans ces pays sont l’armée et les islamistes.  

 

Premier commentaire : Pendant que l’orateur parlait, j’avais envie  de recourir à une comparaison historique avec le bas Moyen-Âge occidental. Il y avait alors deux grandes forces sociales, la noblesse et le clergé. Bien sûr, l’Armée arabe n’est pas une noblesse, les islamistes ne sont pas un clergé. Toutefois, l’analogie ne me semble pas saugrenue.  

 

Ces pays vivent dans ce que nous n'avons jamais expérimenté en Europe, et qu’on pourrait appeler un Moyen-Âge postmoderne. Ou mieux encore, ils ont tous les âges à la fois, et ils vivent dans tous les siècles à la fois. De là l’extraordinaire complexité des problèmes qu’ils rencontrent, tous en même temps, inséparables, alors que l’Europe a eu à les affronter les uns après les autres. Ces révoltes arabes ressemblent terriblement à des jacqueries urbaines médiévales. La différence, c’est évidemment Internet, les téléphones portables, Facebook, etc. La technique est plus qu’un moyen neutre, c’est toute une culture, comme le disait Heidegger. La technique est le cheval de Troie de l’Occidentalisation.         

 

Suite et fin de la réponse : Ces deux forces (Armée et islamistes) sont rivales. Quand l’une est haute, l’autre est basse, et inversement. Dans la plupart des pays, c’est l’Armée qui est au pouvoir. En Egypte, Nasser, Sadate ou Moubarak étaient l’Armée. Et aujourd’hui c’est encore l’Armée qui dirige. Ces événements sont tout de même spectaculaires. Il y a incontestablement émergence d’une nouveauté. Les manifestants égyptiens semblent patriotes, d’esprit ouvert, relativement modernes, pas islamistes. En même temps, on n’observe pas d’idéologie à l’européenne, pas de socialisme.  

 

Autre commentaire : Pendant que l’orateur continuait, l’impression qui se dégageait dans mon esprit était qu’une occidentalisation profonde avait sans doute eu lieu, plus profonde qu’on ne le pensait. Une occidentalisation par la technique, d’abord, par le pouvoir qu’elle confère, et par la confiance qu’elle donne à l’individu. Mais le caractère moral, éthique, sans jalousie, digne, on pourrait presque dire personnaliste, de ce mouvement, est très surprenant. Une occidentalisation spirituelle semble avoir eu lieu, en profondeur, comme si les musulmans inconsciemment  modernisés, même quand ils sont très pieux, et surtout s’ils le sont sans être islamistes, se laissaient involontairement teinter de sensibilité chrétienne.     

 

Question : « A quelle formule constitutionnelle pensez-vous que tout cela puisse aboutir ? »   

 

Réponse : Après diverses péripéties, qui dureront un certain temps, l’Armée devrait garder le pouvoir, tout en prenant du recul. La Turquie avant Erdogan offre probablement l’image la plus probable du compromis qui peut se dégager. L’Armée continuerait à détenir le pouvoir réel ultime, mais laisserait probablement exister un pouvoir civil élu, qui disposerait de certains pouvoirs à l’intérieur de limites fixées par l’Armée, celle-ci agissant alors comme une oligarchie nobiliaire à prérogative, servant de cadre et de tuteur à une démocratie encore trop jeune pour qu’il puisse en aller autrement. 

 

Question collective : A ce point, un débat assez vif s’éleva, pour savoir « si les élections libres allaient donner le pouvoir aux islamistes, ou non ». Les invités ne parvenant pas à s’entendre, en appelèrent à l’orateur.   

 

Réponse : Il n’est pas douteux que la venue au pouvoir des islamistes est ce qui se produira en plusieurs pays, si ont lieu trop tôt des élections libres. Les démocraties occidentales, en poussant au mouvement, risquent de mettre au pouvoir les pires ennemis de la démocratie. L’islamisme reste la force intellectuelle hégémonique dans un grand nombre de pays. Il existe un islam modéré, mais faible, désorganisé, apeuré, sans argent. 

 

Question : « Mais qu’est-ce que l’islamisme ? » 

 

Le contenu est bien connu : il s’agit de recentrer l’islam sur son noyau et d’unifier tous les musulmans autour de cet islam recentré. Ce noyau renferme la supériorité du musulman sur le non-musulman, celle de l’homme sur la femme, et le devoir d’étendre par le djihad, entendu littéralement comme une vraie guerre usant de la force armée, la domination de la loi divine (la charia) sur le monde entier. En même temps, l’islamisme est un phénomène et un produit moderne, datant de 1920, environ. Cette date est importante, car c’est celle de la suppression du Califat par Kemal Atatürk, que les islamistes considèrent comme la grande catastrophe historique. C’est aussi l’époque de Mussolini, référence très importante pour eux. L’islamisme a quelque chose d’une idéologie occidentale de type fasciste, assumant un contenu traditionaliste durci, dans un esprit très antioccidental. 

 

Question : « Mais alors que faudrait-il faire ? »  

 

Réponse : « Sans doute agir avec prudence et non pas en fonction d’idées trop absolues. Le mieux pour ces pays, et pour nous, serait que l’Armée soit capable de servir fermement de tuteur pendant un temps assez long, sans doute une vingtaine d’années, à un pouvoir civil intègre et efficace, qui développerait la prospérité, les classes moyennes, et laisserait émerger les structures mentales qui vont de pair avec un fonctionnement démocratique. »    

 

Question : « N’est-il pas paradoxal de répondre ainsi ? Les démocraties occidentales sont-elles donc contre la démocratie dans les pays arabes ? Et en Orient, Israël a-t-il donc peur de la démocratie ? »   

 

Réponse : « C’est difficile à comprendre, mais les idées trop simples sont rarement des idées vraies. Et une démocratie raisonnable ne peut pas se gouverner selon des idées fausses, même si elles sont apparemment claires. Ce serait de la démagogie. »

 

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