Un dîner en ville (suite). Réflexions sur la Révolution arabe, n° 4

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Pour revenir au début de cet article, suivre le lien

 

Question : « Le triomphe de l’islamisme est-il aujourd’hui fatal ? »  

 

Réponse : La révolution qui a lieu en ce moment n’est pas centrée sur l’islamisme, non plus que sur la question palestinienne et israélienne, d’ailleurs. J’estime à 15% ou 20% le nombre des musulmans islamistes dans les pays arabes. Mais c’est la seule force organisée.  

 

Mes réflexions : Ceci me fit penser à la Révolution russe de 1917, qui n’était pas une révolution bolchevique. Les libéraux prirent le pouvoir dans l’enthousiasme, ayant renversé l’autocratie tsariste. Mais les bolcheviques ont pris le pouvoir, après, bien qu’ils ne fussent qu’une minorité.    

 

Question : « L’islamisme est-il pour beaucoup de pays un destin fatal, si les régimes autoritaires sont balayés ? »  

 

Réponse : Destin probable, en effet, mais pas destin définitif. Quand l’islamisme arrive au pouvoir, et qu’il ne bloque pourtant pas une certaine modernisation socioéconomique, comme en Iran, le fait est qu’il se fait peu à peu détester et rejeter comme un corps étranger par la société modernisée. On estime à 80% la proportion de la population iranienne qui n’aime pas les islamistes. Si des élections libres avaient lieu en Iran, il est très probable que l’islamisme serait terminé. 

 

Question : Après un rappel des analyses d’Aristote, dans Politique, Livre 5, sur la démocratie stable, la politeia, et sur l’importance d’une classe moyenne prospère pour définir une démocratie qui ne soit pas une idée en l’air, la question fut: "Ces analyses d'Aristote – voir un article au moment de la révolution tunisienne, et un second au moment où Moubarak perdait le pouvoir - vous semblent-elles pertinentes pour comprendre la situation dans le monde arabe ?"    

 

Réponse : Oui. Elles sont pertinentes. La question est cependant de savoir ce qui fait d’une personne un membre de la classe moyenne. En beaucoup d’endroits, ce ne sont pas les classes moyennes qui s’agitent, mais plutôt des classes populaires souffrant de chômage, alarmées par la cherté des aliments, mécontentes des abus du groupe au pouvoir, de son inefficience et de son mépris du bien commun. Toutefois, certaines de ces personnes, notamment parmi les jeunes, bien qu’elles ne fassent pas partie, économiquement, des classes moyennes, peuvent se sentir membres de ces classes, par la possession d’une certaine culture occidentalisée, et par un certain accès à certains moyens d’information ou de communication.   

 

Mes commentaires : La question serait donc de savoir si un semi-prolétariat plus ou moins intellectuel peut tenir lieu de classe moyenne. A priori, c'est douteux. L’expérience nous le confirmera ou nous mettra en cause.

 

Si tel était le cas, une certaine politeia stable ne serait pas impensable même dans des pays encore assez peu développés.  Si tel n’était pas le cas, l’avenir serait plus sombre, l’illusion lyrique étant vouée à laisser vite place à une situation économique aggravée et l’espoir à la déception.   

 

Après ces échanges, un consensus se dégagea à travers la table pour rapprocher la révolution présente de la révolution européenne de 1848.   

 

Question : « Est-ce que le gouvernement du Président Obama a été pris au dépourvu par la Révolution ? Quelle était la politique américaine avant les derniers événements, quelle est-elle maintenant, comment est-on passé de l’une à l’autre ? »  

 

Début de la réponse : Oui. Ils n’ont rien vu venir et ont été pris complètement par surprise.  

 

Mon premier commentaire: A leur décharge : ils ne sont pas les seuls, et ce n’est pas la première fois dans l’Histoire. Qui a réellement vu venir la chute du communisme, ou la révolution française ? Prévoir est à la fois facile et difficile. Tout le monde sait, de manière spéculative, que tout empire finira, que tout régime tombera un jour. Et rétrospectivement, on trouve toujours dans une situation d’excellentes raisons pour expliquer ce qui s’est produit ; mais soyons honnêtes, on y trouverait tout aussi bien les moyens d’expliquer le contraire, si le contraire s’était produit.

 

Comme je raisonnais ainsi avec le Commandant Legrier, il y a une semaine, il me fit cette observation, qui me parut pertinente : « Je suis quand même fasciné par ce grand pays, qui dépense des milliards de dollars et qui met en œuvre des trésors de technologie de pointe pour tout observer, tout surveiller, tout écouter, et qui n’arrive pas à savoir ce que, peut-être, il aurait moyen de savoir avec assurance, s’il envoyait se promener sur le souk trois agents modestes, cultivés et intelligents. »  

 

C’est bien là notre problème aujourd’hui. Jean Guitton, né en 1901, me disait en 1990 : « Je suis mille fois plus informé que quand j’avais vingt ans, mais je ne suis pas mieux renseigné. » La denrée précieuse, ce n’est pas l’information, qui est de plus en plus un bien libre, comme l’air ou l’eau ; c’est le renseignement. L’information ne vaut plus rien, elle est gratuite sur YouTube. Le renseignement vaut de l’or.  

 

Suite de la réponse : L’orateur continua : « George Bush, durant deux ans, après 2003, changea la politique américaine. Il décida que la simple conservation de l’ordre par l’armée contre l’islamisme ne suffisait pas. Il poussa à la démocratisation. Les résultats furent décevants. Il revint alors à la politique de conservation. Obama la continua, jusqu’à ce que, placé soudain devant un mouvement qu’il n’avait pas vu venir, il reprît en catastrophe la politique un temps suivie par son prédécesseur. Quand on lit les discours présents d’Obama, on a l’impression qu’il a sorti des archives les discours de Bush d’il y a quelques années. Qu’en penser ? La démocratisation va dans le sens d’une occidentalisation qui, sur le long terme, décompose l’islamisme. Mais elle comporte aussi, à court et moyen terme, un risque de renforcer l’islamisme. Un tel calcul n’aurait pas été fait sans la pression des événements. 

 

Bergson ajouterait ici : "Seul l’événement à venir dira non pas ce qu’il valait, mais plutôt, comme l’explique finement Bergson, ce qu’il aura valu, rétrospectivement.)   

  

Commentaire final : il faut faire l’Europe de la défense  

 

L’orateur aurait pu ajouter que, comme d’habitude, l’emballement de l’exubérance médiatique et l’enfermement surmené dans le sensationnel quotidien, imposent au pouvoir politique d’aujourd’hui des décisions à la va-vite, après l’avoir empêché de se préparer calmement pour toute hypothèse. Le fonctionnement erratique de l’information qui affole sans renseigner, et semble parfois réduire les politiques à une impuissance bricoleuse, voilà le tendon d’Achille de la démocratie. Les corps constitués, élites de l’Etat, ont le devoir d’y réfléchir. Les clients du politique, ce sont le pays et les citoyens, pas le journaliste, ou les badauds.  

 

Quoi qu’il en soit, l’Occident réagit de manière sentimentale et idéologique, ou à pile ou face, devant un mouvement imprévu dont nul, pas même lui-même, ne sait où il va, faute de la moindre préparation. Selon ce qui se produira, les choix d’Obama auront été l’intuitivité géniale d’un grand homme d’Etat, ou l’aveugle précipitation d’un démagogue incorrigible. Et il est probable qu’Obama lui-même est incapable de choisir en conscience dans l’immédiat entre ces deux évaluations de sa propre conduite.    

 

Ce qui est probable, c’est que les investisseurs vont se retirer de ces pays en attendant que l’ordre revienne. Si occidentalisation il y a, comme il le semble, et avec une telle immaturité culturelle et politique, tenant à la jeunesse et au manque de formation ou d’expérience, ces pays ne pourront sans doute pas se démocratiser sans entrer dans une forme de pensée idéologique, dans laquelle l’islamisme les a déjà en partie introduits. Or dans une telle situation d’inégalité et de fascination/émulation envers l’Occident, une idéologie de type nationaliste panarabe, et socialiste égalitaire, semble la plus probable, avec des aspects d’individualisme libertaire rappelant 68. Je doute que cela soit très attractif pour les investisseurs déjà inquiets. La situation de l’emploi va donc sans doute se dégrader. La libéralisation politique fait forcément empirer les choses, si elle n’apporte pas avec des leaders incontestés la certitude d’un pouvoir stable, modéré, ami du monde des affaires. Dans le climat d’enthousiasme juvénile qui paraît prévaloir, un tel résultat serait plutôt étonnant. 

 

Il est en outre possible que la séduction irrésistible de la liberté occidentale aboutisse à un démantèlement profond de l’islam et à un dégoût pour l’islamisme. On peut même imaginer une désislamisation massive et ultra-rapide, si la démocratie est étendue à l’Arabie Saoudite et si elle permet une recherche critique et archéologique.   

 

Si je pondère tout cela, je conjecture un retour du balancier vers un nouveau nationalisme panarabe socialiste de type plus individualiste et libertaire, régulé par l’Armée, dans une période assez longue de désordre. Mais peut-être que je me trompe. Et peut-être que les islamistes, qui de toute façon ne disparaîtront pas comme par enchantement, retrouveront des opportunités en s’assimilant à un nouveau mouvement panarabe socialisant. Comme les déceptions et frustrations seront de toute façon très fortes, il n’est pas difficile de deviner qu’il faudra un bouc émissaire à l’extérieur. Israël est trop petit pour fixer à lui seul une telle colère. L’Amérique est loin. Il faut faire l’Europe de la défense.

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement