Réflexions sur la révolution dans le monde arabe. 2èmes remarques sur la Politique d'Aristote

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Philosopher froidement sur les tyrannies

 

Continuons à éclairer la révolution arabe à la lumières des réflexions d’Aristote, dans sa Politique, sur la vie et de la mort des tyrannies. Encore une fois, je ne connais rien d’aussi complet, juste et nuancé sur le sujet. Le plus grand philosophe grec montre au moins quatre choses avec précision et, surtout, il se montre capable de les considérer ensemble et froidement, presque à la Machiavel, sans laisser détraquer son jugement par des émotions :

 

1° la tyrannie (au sens large) doit être considérée au point de vue moral comme le pire des régimes politiques ;

 

2° elle est susceptible d’une analyse fonctionnaliste, pour laquelle elle se définit par les fonctions qu’elle remplit dans une certaine configuration historique des systèmes socioéconomiques ; ainsi considérée, elle est probablement insubstituable, dans une large mesure, et pour une telle configuration de la société, en l’absence d’un degré élevé et peu fréquent de sagesse politique ;

 

3° la constitution même de la tyrannie se traduit par une loi d’évolution de celle-ci, permettant de distinguer entre deux grands types de régime tyrannique, qu’on peut nommer le violent et le manager (ce sont là nos expressions, non les siennes) ;

 

4° la tyrannie déplaît toujours aux âmes excellentes (c'est-à-dire vertueuses, au sens d’Aristote), mais selon le type d’évolution qu’elle a choisi, elle se laisse pour ainsi dire noter entre assez détestable et tout-à-fait monstrueuse ; il peut en outre exister des formes mixtes, déployées en éventail, entre les formes extrêmes du tyran pathologiquement violent et celle du tyran manager aspirant surtout à conquérir une respectabilité et une légitimité effaçant son usurpation initiale.

 

Aristote nous permet ainsi un jugement nuancé, une décision responsable, une action sensée. Il fixe très exactement la qualité et le niveau de culture politique dont a besoin, chez ses leaders, une démocratie durable exerçant des responsabilités mondiales. C’est aussi, je le crains, ce que nos grands médias, surtout télévisuels, ne savent pas faire.

 

Sans un minimum d’analyse fonctionnaliste, personne n’arrive à dépasser le niveau trivial, sympathique mais inefficace, de l’indignation vertueuse. L’objectivité scientifique et l'action rationnelle ne sont pas forcément accompagnées d’un cynisme amoral et complaisant. Aristote, en tout cas, n’est pas comme cela.     

 

Deux options pour faire durer les tyrannies

 

Après avoir défini la tyrannie et le tyran (et ses cousins: dictateurs, dynastes, etc. – voir les 1ères remarques sur la Politique d'Aristote, la Tunisie, l'Egypte...), Aristote expose les deux options entre lesquelles un tyran a le choix, pour faire durer son régime :

-    ou bien bloquer toute croissance, car la croissance est toujours fatale à terme pour un tel régime, et donc réprimer violemment toute fécondité, toute création  de richesse et toute opposition, en s’imposant de plus en plus par la seule peur ;

-    ou bien s’efforcer de rendre son pouvoir tolérable, en créant de la prospérité, ce qui l’oblige aussi à se comporter d’une manière plus convenable, au moins dans le domaine économique. 

 

Le pouvoir dictatorial impose un ordre tout extérieur qui, à lui tout seul, n’apporterait rien de plus qu’un cesser le feu entre les factions. Mais grâce à une congélation des agitations et des conflits, la dictature apporte aussi malgré tout, assez souvent, une forme de stabilité dans une société parcourue de telles tensions, qu’elle risquerait autrement de rester déchirée sans fin par des divisions incapacitantes. Ainsi le tyran crée-t-il, le plus souvent sans l’avoir voulu, les conditions d’un développement économique, à condition d’accepter, en outre, un minimum de concessions indispensables. Car il faut que son régime rassure les entrepreneurs, lutte contre la corruption, et fasse appliquer par des juges décents un droit rationnel garantissant les contrats et protégeant la propriété.

 

Si le tyran se conduit ainsi, les investisseurs affluent (c’est un fait), une classe moyenne se constitue et les conditions permettant de prévoir l’établissement futur d’une « politeia » (d’une démocratie durable) se trouvent peu à peu réunies. Le tyran travaille ainsi objectivement à sa disparition, mais il peut à ce prix se maintenir au pouvoir assez longtemps, tout en échappant, dans une certaine mesure, à son destin d’inhumanité. Il peut même espérer jouir d’un minimum de reconnaissance et peut-être, qui sait ? mourir dans son pays et en liberté dans son lit, voire au pouvoir, pour les plus habiles.

 

La fin des tyrannies

 

Bien sûr, quand la situation est mûre, les élites et le peuple pauvre ne se font plus peur mutuellement, car une vaste couche sociale nouvelle, qui tient aux unes et à l’autre, est venue s’intercaler entre eux. Ennemie des extrêmes, elle rejette la lutte des classes, veut maintenir l’équilibre, la paix sociale, et elle est capable de le faire en se portant selon le besoin ou d’un côté, ou de l’autre.

 

Enfin, dans l’extrême vieillesse d’une dictature, tout le monde se réunit contre le tyran, qui n’a plus de fonction ni de raison d’être, et dont les jours sont comptés. Voué à l’exécration, objet d’une condamnation morale unanime, le tyran manager rend un dernier service à la société, en lui fournissant l’ennemi commun nécessaire pour cimenter une harmonie sociale naissante.

 

L’anthropologie du bouc-émissaire. La détestation dont les politiques sont l’objet. L’illusion lyrique des révolutions.

 

La deuxième des options pour maintenir les tyrannies (l’option manager) est de loin la plus honorable, pourtant ce n’est pas toujours la plus efficace. Souvent les meilleurs tyrans, ou les moins pires, partent les premiers – et ce en vertu d’une loi générale.

 

Cette dernière est elle-même un cas particulier d’une autre loi plus générale, qui veut que le pouvoir politique serve par intervalles de bouc émissaire à l’agressivité sociale. René Girard a noté, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, Chapitre 2, Section B), que les victimes divinisées des mythologies primitives sont le plus souvent des rois. En tout cas, le chef politique est l’ennemi commun occasionnel idéal. Je crois me rappeler qu’Henri Kissinger dit cela, quelque part, en termes assez méprisants et assez peu démocrates, dans son grand ouvrage traduit en français sous le titre Diplomatie. Peut-être pensait-il à Richard Nixon en écrivant cela.

 

Comme le chef est responsable du bien commun, il ne semble pas illogique de le tenir pour coupable de tout ce qui ne va pas. Grâce au lynchage du politique, tout le monde est déclaré innocent, la racine du Mal est censée avoir été extirpée, tout le monde redevient ami pour un temps, et c’est la mort du tyran (politique ou physique) qui a produit un tel effet miraculeux d’unanimité. Et s'il n'y a pas de tyran détestable, la rhétorique fait comme s'il y en avait un. Pour des discours démagogiques et qui manquent à ce point de sérieux politique, la référence obligée n'est pas celle d'un auteur savant, mais celle de l'auteur du scénario des Tontons flingueurs, qui fait dire à l'Allemand : "Je ne dis pas que ce n'est pas injuste, je dis que ça soulage."

 

En réalité, le tyran n’aurait jamais accédé au pouvoir, si dans le peuple et les élites, le manque de sagesse, de philia, de justice et de modération n’avait créé les conditions pour cela. Ces conditions étant posées, la tyrannie s’ensuit presque inévitablement, comme un remède médiocre, mais approprié à la médiocrité de la culture politique et des mœurs publiques. De sorte que la chute d’un tyran ne cesse d’être une simple phase dans un processus cyclique, que si elle est l’occasion de ne plus ressusciter certains errements.  

 

Le temps de l’illusion lyrique

 

La révolution qui renverse les tyrans est un moment d’émotion unique. Le bien l’a emporté, le monde paraît sauvé. Bien sûr, le lendemain les problèmes sauf un sont toujours là, et six mois après, on a oublié le tyran, certains problèmes ont empiré et il y a déjà des gens pour regretter la tyrannie. 

 

La France a bien connu cela : par exemple, journées lyriques de février 1848, suivies des sanglants combats urbains de juin de la même année. On ne se rappelle pas que toute l’Europe fut alors embrasée, à l’exception de Londres et de Moscou. Le Prince de Metternich, arbitre de l’Europe absolutiste, ne sauva sa vie qu’en s’échappant de Vienne sous un tas de linge sale dans une carriole de blanchisseur.

 

C’est probablement à ce « printemps des peuples » de 1848, avec son exaltation et son immaturité, que fait le plus penser la présente révolution arabe. Je me suis demandé si ce n’était pas le spectacle du délire sentimental ayant envahi Paris dans les premiers mois de 1848, qui avait inspiré à Labiche le titre de sa comédie de 1850 Embrassons-nous Folleville. En politique, il faut savoir raison garder, car il est rare que les révolutions se déroulent comme "un long fleuve tranquille". Lorsque le fleuve en crue est à nos portes, gardons la tête froide. Le pire n’est pas sûr, mais l’expérience enseigne que lorsqu’un peuple s’embrasse, il est souvent à deux doigts de s’embraser. 

 

Autre exemple, le 14 juillet 1790, fête de la Fédération à Paris, dans un climat prodigieux de fraternisation nationale ; mais déjà, l’émigration commence ; deux ans et demi après, ce sont la guerre extérieure, la guerre civile, la terreur et la guillotine. N’empêche qu’on a quand même passé un très bon moment, ce 14 juillet 1790. L’espoir était immense. Et si Libération avait existé à cette époque-là, il aurait sans doute titré : « Dans deux ans au paradis. »

 

Raison garder. 

 

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