1ères Remarques sur la Politique d'Aristote, l'Egypte et la Tunisie (en attendant mieux)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Aristote sur l’analyse et la prévention des révolutions  

 

Avec un rien de provocation, j’ai envie de dire que ce qu’il y a de plus intéressant à lire, sur la révolution éclatée dans le monde arabe, c’est le 5ème livre (chapitre) de la Politique d’Aristote. Ce livre V traite des révolutions et changements de régime, ainsi que des moyens de prévenir les révolutions. Chacun peut accéder sans difficulté à ce texte, que j’ai relu récemment avec un intérêt renouvelé. Voici quelques notes griffonnées en marge de mon exemplaire.  

 

Toujours émerveillé par l’aptitude de cet auteur à former des concepts vraiment universels, appréhendant avec précision les structures essentielles du donné. Si nos dirigeants avaient médité les classiques, ils gouverneraient mieux.  

 

Ce qu’on appelle la langue "classique" n’est pas d’abord un beau style. C'est l'instrument de la formation, et le véhicule approprié à la formulation, claire et ordonnée, d’une connaissance rationnelle comportant des concepts vraiment universels.

  

Rapport entre un vocabulaire politique précis et la sagesse de gouvernement   

 

"La science, disait Condillac, est d’abord une langue bien faite." 

 

Je crois que dans la situation présente de notre culture, l'emploi du terme « démocratie » souffre de graves équivoques. Cela obère à la fois nos analyses et notre action politique. Pour une action politique rationnelle est ici requis un effort vigoureux de redénomination des choses.  

 

Une démocratie stable, ordonnée, opérationnelle, est ce qu’Aristote appelle une « politeia ». Il tend à réserver le mot de « démocratie » à un régime populaire unilatéral, trop absolu, moralisateur mais au fond injuste, dépourvu de stabilité, et qui ne marche pas.

 

Comme le seul mot français pratiquement possible pour dire « politeia » est démocratie, et qu’il faut quand même pouvoir nommer la « démocratie » qui ne marche pas, sans laisser supposer que toute démocratie marche forcément, et sans confondre démocratie et politeia, je propose de recourir à des adjectifs.

 

J’appelle donc « démocratie durable » ce qu’Aristote appelle « politeia ». J’appelle « démocratie non durable » ce qu’il appelle « démocratie ».   

  

Qu’est-ce qu’une « démocratie durable » ?   

 

La démocratie au sens plein du terme (la démocratie durable, la « politeia ») est le gouvernement de la classe moyenne, par la classe moyenne, pour un bien commun que la classe moyenne est la mieux placée pour définir raisonnablement et avec une équité suffisante, parce que c’est son intérêt de le faire. Au risque de décevoir les idéalistes, l'établissement de la politeia ne résulte pas seulement de la conviction ou de la militance, mais aussi et sans doute avant tout de la réalisation des conditions socio-économiques de son existence.

 

Autrement dit, s’il n’y a pas de classe moyenne, il ne peut pas y avoir de politeia. Il peut y avoir des "démocraties", mais non durables et qui dans le meilleur des cas marchent mal. 

 

Vouloir installer des démocraties durables dans des pays dépourvus de classe moyenne, c'est un peu comme vouloir faire tenir debout une chaise sur deux pieds. Mais il y aura toujours des gens pour croire qu'on peut arriver à tout avec un minimum de bonne volonté. Si trop de gens le croient, tout rappel rationnel des lois naturelles passe pour un éloge de la dictature. C'est un peu dommage, car il n'y a pas de démocratie durable sans raison ni bon sens, non plus que sans classe moyenne.

 

Démocratie sans classe moyenne ?  

 

Avec Aristote, nous parlons de cités, de sociétés urbaines, et où existe fréquemment une certaine réflexion, qui tend à ébranler les cultures traditionnelles. Dans de telles "cités", s'il n'y a pas de classe moyenne, la société se trouve divisée entre des riches très riches et des pauvres trop pauvres, qui se craignent mutuellement et ne s’aiment pas. Il y a deux cités dans la cité, qui dans le meilleur des cas s’ignorent.  

 

La « démocratie » au sens d’Aristote est surtout le pouvoir des pauvres contre les riches - le règne de l'envie, de la jalousie et de la peur ; l’oligarchie est le régime inverse, le pouvoir des riches contre les pauvres - le règne du mépris et de la crainte. Aucun de ces deux régimes n’est très stable, faute d’un sens partagé du bien commun. Aucun des deux n’est juste, pour la même raison, bien que (Aristote le note bien) chacun tienne à se réclamer hautement de la Justice. Mais la justice, comme le dit encore Aristote (il l'explique à fond ailleurs, dans son Ethique à Nicomaque, Livre 5, comporte plusieurs dimensions, et chacune des factions ne voit que celle qui s’accorde à ses intérêts, ou à ses passions.  

 

L’histoire de ces cités socialement polarisées est celle d’une routine de coups d’Etat alternés, les insurgés démocrates renversant les oligarchies, les insurgés oligarques renversant les démocraties.   

 

Tyrannies et dictatures   

  

C’est dans ce contexte que surgissent ceux qu’Aristote appelle, selon les cas, « rois », « dynastes » et « tyrans ». Dans leur lutte interminable, les factions démocratiques et oligarchiques ont besoin de bras armés, d’hommes forts. La tentation est forte pour ces derniers de confisquer le pouvoir à leur profit. Le régime se caractérise alors par un pouvoir personnel appuyé sur la force.  

 

Aristote parle de « tyrannie » quand le leader vient du parti « démocratique ». Par exemple, Jules César, qui renverse la république romaine, deux siècles après qu’Aristote ait écrit sa Politique, était le chef du parti démocratique romain.

 

Quand le leader vient du parti oligarchique, Aristote parle de roi ou de dynaste. On trouve aussi (dans l’histoire de France, par exemple), des « rois » en un sens plus traditionnel et unanimiste, mais ils ont le plus souvent disparu quand se déroule le genre de jeu politique dont nous parlons. Celui-ci présuppose l’affaiblissement des traditions et des unanimités jusqu’alors admises, sous l’effet des bouleversements dus à la croissance générale.    

 

En français, les termes d’une langue politique bien faite seraient probablement ceux de tyran et de dictateur. Le tyran est un démagogue qui a confisqué à son profit une « démocratie » (non durable). Le dictateur est plutôt un oligarque ayant confisqué une oligarchie. Mais le vocabulaire peut et doit garder une certaine souplesse. 

 

Idéaux et illusions

 

Ces régimes sont assez souvent détestables, mais ils n'existent pas seulement comme un effet de la perversité humaine. S'ils ne tendent pas à se durcir indéfiniment, et s'ils cherchent à créer de la prospérité, ils remplissent aussi une fonction que, malheureusement, ils sont souvent seuls un temps à pouvoir remplir. Cela peut scandaliser, mais c'est ainsi. Une chaise debout a au moins trois pieds.

 

C'est pourquoi, s'il n'y a pas de classe moyenne, une cité peut bien adopter si elle le désire, ou si on l'y force, les formes extérieures de la politeia, mais dans sa substance elle y demeurera étrangère, sauf chez certains, intellectuels, idéalistes ou membres des petites classes moyennes, tempéraments calmes, ruraux plus sereins, etc. Elle peut marcher plus ou moins bien, mais dès que la situation économique se tend, elle a son état politique normal dans une hésitation continuelle entre des extrémismes ou des situations de force. Ou alors, il faudrait une autre culture, et une autre économie. Mais ce serait une autre société.  

 

Les régimes libéraux modérés raisonnables se retrouvent bientôt à devoir gérer les mêmes situations de tension sociale et de précarité économique massive, qu'ils n'ont pas les moyens de modifier sensiblement dans des délais rapides, même en quelques années. C'est pourquoi, après avoir suscité de grands espoirs, ils déçoivent et sont remplacés, souvent par un autre régime de force, personnel et/ou militaire, usant ou non de l'écran d'un régime civil sans pouvoir réel (comme au Pakistan, par exemple).

 

Tout cela est parfaitement connu, ou devrait l'être. Mais il y a des vérités, pensent certains politiques, qu'on ne peut pas dire aux peuples, pas plus qu'on ne doit tout dire aux enfants. C'est leur opinion... Donc, si la pression monte trop, ces politiques feront et parleront comme s'ils croyaient que tout peut changer et que le tyran ou le dynaste était la cause de tous les maux. Demain, tout devient possible. Cyniques, ils pensent tout bas, comme le Guépard: "Il faut absolument que tout change, si l'on veut que tout reste pareil." Ou en tout cas que tout ne soit pas trop déstabilisé.

 

Le Général de Castelnau disait, non pas avec humour, mais avec précision: "L'idéal, c'est ce qui reste, quand on a perdu toutes ses illusions." Les optimistes sont des gens qui prennent leurs illusions pour des idéaux. Les pessimistes disent: ôtez les illusions, il ne reste plus rien. Les uns et les autres se trompent, à mon avis. 

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement