Tunisie. Comment savoir ?

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

 
La puissante pensée de The Economist

  
Je ne connais RIEN à la Tunisie. Cet aveu d’ignorance et de perplexité ne pourra faire que du bien, dans un pays où l’on demande à chacun d’exprimer son opinion sur des sujets sur lesquels il n’a pas la moindre idée.


J'ai voulu m'instruire. Sur les récents événements de Tunisie, j’ai lu attentivement Le Monde (cahier  spécial du 20 janvier 2011 et son numéro des 23/24 janvier 2011), ainsi que The Economist des 22/28 janvier 2011. Après cela, je suis parti en voyage. Le Monde m’a laissé perplexe et même dans l’avion, je ne suis pas revenu de ma perplexité. Ce que j’ai lu de plus intéressant, c’est l’article de fond de The Economist (January 22ND-28TH 2011, p.13).


Avec l’absence de construction si propre des Anglo-Saxons, cet article arrive à caractériser le fait dont il parle et à en fournir une explication, ou du moins à en proposer une hypothèse explicative.


La caractérisation du fait de la révolution tunisienne


Je traduis des extraits de cet article, au titre plein de poésie : « Que se répande le parfum du jasmin » ("Let the scent of jasmine spread") :


« Si le calme est rétabli, et si ont lieu de véritables élections dans les mois qui viennent, la Tunisie pourrait émerger comme une démocratie paisible et pluraliste. Ce serait un événement d’une portée considérable. (…) 


« Parmi les 22 pays membres de la Ligue Arabe, trois seulement peuvent se prétendre des démocraties et tous les trois sont en piteuse situation. [Suit un bref commentaire sur l’Iraq, les Territoires palestiniens et le Liban.] Tout le reste [donc les 19 autres pays] vont des plus des plus détestables tyrannies, comme celle de Lybie, aux plus bienveillantes autocraties, comme celle du Qatar, avec entre les deux toutes les nuances des régimes autoritaires et oligarchiques. »

 
Voici pour la caractérisation du fait : émergence d’une communauté politique libre dans un monde arabo musulman généralement autoritariste.


Même si la note dominante est l’optimisme et la confiance, la suite de l’article met des bémols et incite les enthousiastes à la prudence. La solidité et la durée de cette liberté émergente ne sont pas encore assurées.


L’explication du fait que constitue la révolution tunisienne


Voici donc un évènement qui fait exception à une loi générale. L’article de The Economist entend nous donner des explications à la fois pour la loi et pour l’événement qui y fait exception.

Concernant la loi de fatalité autoritariste, qui semble régir le monde arabo-musulman, The Economist a d’abord souci de mettre hors cause deux possibles facteurs, le culturel/religieux et le facteur linguistico-ethnographique :


Premièrement, l’islam, « tout au moins dans ses versions les plus malléables », n’a rien à voir avec cette situation. The Economist en donne deux preuves : 1° la démocratie progresse en Indonésie et en Malaisie, en Turquie, et même, jusqu’à il y a peu, en Iran ; 2° la « version extrême » de l’islam n’est ni prépondérante ni populaire dans la plupart des pays arabes, notamment, la « version la plus tolérante et intelligente » étant partout prépondérante, notamment en Egypte.

 

Deuxièmement, la situation n’a rien à voir non plus avec un caractère particulier des Arabes ou du monde arabe (abstraction faite de l’islam comme possible facteur de caracterisation). L’article ne donne pas de preuve. C’est sans doute évident pour lui, autrement dit, il n’existe rien de tel qu’un « caractère arabe ».

  
Troisièmement, puisque ni la situation culturelle profonde (qui existe, mais qui n’a pas de causalité décisive), ni le fond ethnico-linguistique (qui n’existe pas ou doit être considéré comme n’existant pas), ne sont les causes de la situation politique, il reste à lui rechercher des causes économiques. C’est ce que fait l’auteur, et c’est pourquoi le 1er paragraphe de l’article tourne en fait à l’éloge du dictateur déchu. Et c’est le caractère gênant de cette conclusion qui, plus que le « caractère anglo-saxon » (qui sans doute n’existe pas) explique pourquoi on met au début, et un peu comme une incise, ou une concession, ce qui devrait logiquement arriver à la fin du deuxième tiers. Voici le texte :

 
« En dépit de sa vénalité, le leader renvoyé, Zine el-Abidine Ben Ali, a fait mieux que la plupart [des autres dynastes] pour ouvrir la Tunisie sur le monde, pour donner à son économie un rythme de croissance, pour donner un accès à l’éducation aux 10,6 millions de Tunisiens, pour leur assurer un minimum de santé publique et pour promouvoir les femmes. »


Les Anglo-Saxons ont une étrange idée de la liberté de la presse en Démocratie. En France, on a viré des journalistes pour moi que ça.  


Pour The Economist, l’explication de l’autoritarisme politique, c’est l’arriération économique. Ben Ali, despote (somme toute) éclairé, a développé la Tunisie. Il en est mort. La Tunisie va désormais vivre, on l’espère, en démocratie.


Voici ce que j’ai lu de plus rationnel sur la Tunisie. C'est au moins une hypothèse de travail cohérente. Mais peut-on se considérer comme renseignés ?


Un Monde très honnête


La presse française au mieux de sa forme a su se faire édifiante, indignée, compatissante. Elle nous a donné une haute idée de sa moralité. Elle est outrée que le Gouvernement n’ait pas prévu ce qu’elle ne prévoyait pas. Il était pourtant prévisible qu’il ne prévoirait pas l’imprévisible. Pour prévoir l’avalanche, il faut ou du bon sens, ou un don de prophétie, ou la mathématique du 22ème siècle. A défaut du second et du troisième, le Gouvernement pourrait avoir le premier, s'il lisait moins les journaux.  


Francophobe et ironique, The Economist, p.34, reproduit une très belle photo des embrassades entre Zine Ben Ali et Nicolas Sarkozy. Pour une fois, notre Président est très bien sur une photo. En tout cas, notre Président a fait pénitence de son péché. (Je suis excusable de ne l’avoir appris qu’incidemment, dans USA Today de ce matin, car je suis sur le Pacifique, au congrès annuel de l’ISME, San Diego). Par contre, je savais que la bonne presse avait fait pénitence.  


Le Monde est un journal honnête. Page 18 de son numéro des 23/24 janvier, tout en bas de la page consacrée au courrier des lecteurs de son cahier spécial du 20 janvier, Le Monde cite, sous le titre « La contagion de la liberté », les commentaires de Mr Martin Guillemot, lecteur du Monde à Leucate (Aude) :


« Quel choc à la réception du Monde du 19 janvier avec ce titre en une : ‘Maghreb : les risques de la contagion tunisienne’. La démocratie serait contagieuse et serait un risque !! (…) Pourquoi ne pas avoir choisi ‘Les espoirs de la contagion tunisienne’ ? (…) Les articles sont plus balancés que ce titre maladroit. (…) Je regrette que le Monde semble ainsi joindre sa voix à l’angoisse des colonialistes et des profiteurs du post-colonialisme. » C'est émouvant de voir qu'il y a encore des gens qui se passionnent en lisant le journal.


Supposons que le Président de la République française ait employé il y a huit jours la formule du titre incriminé par l’excellent Mr Guillemot. Sa bévue ne se trouverait sûrement pas dans le courrier des lecteurs en bas de la page 18. Impardonnable et impardonné, le grand péché, le très grand péché s’étalerait sur cinq colonnes à la une. Du coup, l’oubli sauverait Mme Alliot-Marie, éclipsée.


Je rêve d’un journal qui, en de telles circonstances oserait titrer en une, honnête et crâne : « Chère Michèle Alliot-Marie, vous avez dit des c., mais nous ne vous jetons pas la pierre, nous nous sommes plantés comme vous. »

 
Le jasmin et le prétoire


Qu’est-ce qu’HH pense de la Tunisie ? Il l’a dit : il n’y connaît rien, et ce qu’il pourrait en savoir, ce serait par la presse. Il n’en sait donc pas plus qu’elle ou vous. Il peut tout de même essayer de porter un jugement minimal.


1° La caractérisation du fait par The Economist est assez convaincante, tout comme le soulignement de sa précarité.

2° L’explication du fait semble objective pour une part et néanmoins très insuffisante, de mon point de vue, car philosophiquement indigente.

3° Une explication suffisante devrait nous venir de ceux dont c’est le métier de nous renseigner.  


A défaut de parler de l’islam et du monde arabe, je parlerai demain d’Aristote sur les tyrans, les rois, les dynastes (et les dictateurs). Vous verrez, c’est aussi très intéressant. Je finis par le souhait que l’odeur du jasmin se répande dans nos prétoires et qu’il vienne enchanter l’esprit de tout juge délibérant sur l’avenir de la raison en démocratie (durable).

 

 

Commentaires 

 
0 # René de Sévérac 2011-02-01 19:08 Est-ce pour éviter la querelle d'une "discrimination" que n'est jamais évoquée la culture des nations lorsqu'on évoque leur révolution ou capacité à accéder à la démocratie ?

Pour faire simple, j'ai le sentiment qu'il est illusoire de penser la transition à la démocratie pour les sociétés non-chrétiennes.
Il est vrai que la Tunisie est à la frontière entre Islam et Francité (donc où l'influence chrétienne est significative !)
Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement