Lettre d'Amérique n° 26. La Chine et les USA. Economie

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

De retour en France. Le Monde de ce lundi 27 décembre titre sur l'inflation en Chine. Je ne veux pas ici le commenter. Il me donne l'idée de publier une lettre d'Amérique que j'avais gardée inédite, synthétisant mes lectures de la presse américaine ces derniers mois, sur le sujet des relations économiques entre la Chine et les Etats-Unis.
 
La Gauche radicale et le protectionnisme

 

La Gauche des Démocrates proteste contre le patronat qui délocalise (en Chine), mais elle trouve peu d’échos dans les médias. Il faut parler avec les gens, ou écouter certains débats au Congrès sur des chaînes TV spécialisées, pour constater l’existence de courants protectionnistes aux Etats-Unis. Mais on ne trouve pas dans les grands journaux d’écho très sonore, ni de mesure précise de la grandeur de ces tendances.

 

Quand le mécontentement devant la crise s’exprime dans l’opinion américaine, il ne prend pas d’abord la forme d’une demande de protectionnisme. L’Américain typique continue à s’estimer assez fort pour pouvoir entrer en concurrence profitable avec qui que ce soit. Il verrait dans le recours au protectionnisme un manque de confiance en soi, aussi désagréable que périlleux. C’est pourquoi, son mécontentement prend plutôt la forme d’une protestation contre toutes les concurrences déloyales, qui empêchent le capitalisme de fonctionner convenablement.

 

 

Le dumping monétaire

 

 

C’est ainsi qu’en septembre 2010, les Représentants américains ont voté un texte permettant à l’exécutif US de prendre des sanctions contre la Chine, si elle continue à sous-évaluer sa monnaie (Washington Times, 17 septembre 2010, A 1 et A 6). Le secrétaire au Trésor du Président Obama, Tim Geithner, a accueilli aussi froidement ce texte que les Chinois ont poussé des cris d’orfraie. L’administration Obama ne veut pas d’une guerre commerciale avec la Chine.

 

Le Wall Street Journal, le 7 octobre 2010, A 10, cite le Secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner : « Quand de grandes économies maintiennent des taux de changes sous-évalués et agissent pour empêcher leurs monnaies de s’apprécier, cela encourage les autres pays à faire de même… Cela met en marche une dynamique dangereuse. » Mais le même journal cite aussi le Premier Ministre chinois, Wen Jibao : « Si notre monnaie ne reste pas stable, cela n’apportera qu’un désastre à la Chine et au monde. Si nous augmentons de 20 ou 40% sa valeur, beaucoup de nos usines vont fermer et la société sera dans le chaos. »

 

Les USA veulent garder le libre-échange mondial, qui fait corps avec leur leadership, mais ils tiennent à regagner de la compétitivité, pour ne pas se ruiner au jeu du libre-échange et y perdre tous leurs jobs. Pour opérer un tel rééquilibrage, ils sont aussi tentés que les Chinois par la manipulation des monnaies, sous couleur de rétablir l’équité de la concurrence, comme les Allemands le leur ont fait remarquer.

 


Prospérité économique et leadership politique

 

La question de la compétitivité US fait corps avec celle de leur sécurité nationale, car elle détermine leur aptitude à financer leur effort de recherche militaire et de « défense impériale ». Réciproquement, si les US ne restaient pas les leaders politiques du monde, appuyés sur une force militaire incomparable, le dollar ne saurait probablement pas conserver sa position unique et il serait bien plus difficile aux US de conclure une infinité de contrats avantageux. Ne voit-on pas, par exemple, que la Corée, sous la haute pression Nord-Coréenne, vient d’accepter de signer avec les Etats-Unis le traité de commerce bilatéral, si avantageux pour Ford, qu’elle avait refusé de signer quelques semaines plus tôt, quand elle se croyait en plus grande sécurité ? Et ils  disposeraient moins, au besoin, de l'option inflationniste.

 

 

Les impôts et les jobs

 

 

La Gauche proteste contre les réductions d’impôts de Président Bush, qui viennent d’être  reconduites suite à un compromis entre la majorité républicaine et le Président Obama. La Gauche est furieuse, car elle ne croit pas que cette épargne sera investie dans la création d’emplois aux Etats-Unis. « Cela fait dix ans qu’on mène cette politique, me disait hier un entrepreneur avec lequel je dînais, et il ne s’est jamais produit un tel désinvestissement industriel dans toute notre histoire. » Selon lui, les riches auxquels on fait ces « cadeaux » continueront à rechercher avant tout des placements financiers et un certain patronat continuera à délocaliser, « to ship the jobs oversea ». La même Gauche critique Wallmart, la grande chaîne de supermarchés et le plus grand importateur américain de produits chinois.

 

 

Les dilemmes économiques des Etats-Unis

 

 

Les Américains sont très ennuyés. Car la classe moyenne a besoin  de jobs, que leur prend la Chine, mais elle ne peut pas supporter de payer des prix plus élevés à la consommation, en se privant des importations chinoises. Ils ressemblent un peu en cela aux Français, qui semblent si souvent vouloir à la fois une production socialiste et une consommation libérale.  

 

Le petit business aux Etats-Unis et ses salariés en général ont besoin que le renminbi monte, mais le gros business qui opère en Chine a les mêmes intérêts que les salariés chinois et des intérêts immédiats contraires à ceux des salariés américains qui n’exportent pas en Chine. Inversement, en Chine, les salariés ont intérêt à ce que le ren reste bas, et les consommateurs de produits importés ont l’intérêt opposé.

 

De là les protestations du Wall Street Journal contre le protectionnisme (1er octobre 2010, A 10): « Si, soudain, nous ne pouvons plus exporter en Chine, à cause d’une guerre douanière,  ce ne sera pas bon pour Caterpillar ou pour ses employés aux US. ». En outre, « la majorité des exportations de la Chine sont aujourd’hui produites par des sociétés possédées par des non Chinois ». La plupart des produits d’Apple Inc, par exemple, y compris iPhone et iPad sont fabriqués en Chine » (ibidem). Analyses analogues de la situation dans le New York Times, 29 septembre 2010, B3 et dans le Washington Post du 16 Septembre 2010.

 

Une contestation des principes du capitalisme individualiste universel

 

 

On le voit, la « Gauche » américaine n’est ni contre la propriété privée, ni contre le principe général du capitalisme, mais elle estime que la sécurité sociale est une nécessité morale et politique. Cela requiert la prise en compte de la nation comme espace économique (et donc des formes de protection de la cohésion nationale contre certains effets paupérisateurs du marché) ; c’est seulement au niveau de la nation que la solidarité (social-démocrate) peut pratiquement fonctionner.  

 

C’est ainsi que la Gauche radicale remet en cause les principes aujourd’hui incontestés qui gouvernent tous les débats.

1° la forme de capitalisme ne connaissant que l’individu et le marché global forme la condition première de toute prospérité et de toute liberté politique ;

2° la globalisation économique et culturelle individualiste est un fait absolument irréversible ;

3° le libre-échange mondial est une valeur intangible ;

4° ce capitalisme global individualiste est un système en soi optimal et en équilibre stable ;

5° quand un pays est en difficulté, les seuls remèdes envisageables doivent être en cohérence avec ces principes ;

6° il est exclu qu’il puisse y avoir quelque chose de faux ou d’injuste dans les principes précédents.  

 

Si ce système de principes est présenté comme un ensemble de vérités absolues, c’est qu’il faut tenir compte de l’interdépendance entre le maintient du leadership américain et celui de la prospérité et solvabilité américaines. Or les US n’ont pas, pour le moment, de solution de rechange et la Gauche, très logiquement, plus la partie de la Droite qui représente le small business, sans adopter le protectionnisme, penchent cependant aussi vers le renoncement à l’empire, la déglobalisation politico-culturelle et l’isolationnisme.   

 

 

Quand l’Europe pousse des cris d’orfraie

 

 

C’est dans ces conditions que le Wall Street Journal propose habilement une pédagogie indirecte, dans son édition du 6 octobre 2010, A 15. « L’Europe pousse des cris d’orfraie à l’encontre de la technologie chinoise » (‘Europe Raises Cry Over Chinese Technology’).

 

L’article nous apprend qu’Option, société belge, vend à 40 Euros pour gagner 10%, et que les Chinois vendent à 20 Euros. Cela ne peut pas marcher ainsi indéfiniment. Ericson, Siemens et Alcatel-Lucent sont condamnés, comme toutes nos industries. Les syndicats européens et les entreprises européennes protestent, explique le WSJ, parce que les Chinois s’emparent du marché des télécommunications, par des pratiques de concurrence déloyales (réductions d’impôts, prêts subventionnés, bourses de recherche).

 

Que répond le WSJ ? Il cite le porte-parole de Siemens, Ben Roome: « Nous sommes, déclare ce dernier, autant une société chinoise ou une société indienne qu’une société occidentale. En tant qu’authentique société globale, nous cherchons à faire en sorte que la concurrence soit loyale dans tous les pays où nous opérons. »

 

Cette réponse ne prend pas en compte les relations politiques internationales. Si Siemens, société occidentale ou non, n’opérait pas dans un monde où les US restent militairement et politiquement dominants, mais dans un monde soumis au leadership chinois, Siemens serait avant tout une société chinoise, soumise au pouvoir du parti communiste chinois, et aucun gérant ou actionnaire de Siemens n’aurait le moindre pouvoir pour tenir ce genre de propos.  

 

 

Le commerce comme guerre froide

 

 

En fait, les entreprises chinoises sont au service du parti communiste chinois, et, qu’elles le veuillent ou non, elles sont bien forcées de faire la guerre, sous le nom de commerce, quand c’est là ce que le parti veut. Tout indique que son but premier est de maintenir le pouvoir de l’oligarchie et de faire croître le pouvoir mondial de la Chine. Pour cela, il lui faut stabiliser la société en assurant une forte croissance, mais sans vraiment développer de classe moyenne et sans vraiment sortir massivement de la pauvreté – car tout cela tendrait à la démocratie et déstabiliserait ce régime spartiate.

 

Le régime chinois ne peut maintenir une croissance frénétique qu’en pratiquant une politique de concurrence équivalant à une guerre. Comme ceci ne peut durer sans réaction de l’étranger, il se dote d’une force armée lui permettant de dissuader tout agresseur ou réformateur et de se soustraire à toute pression. La volonté de puissance nationaliste est utile à l’oligarchie car elle flatte l’opinion publique d’un pays encore en grande partie rural. Si la guerre douanière éclate (pour l’instant, seule la guerre monétaire semble possible), un militarisme fascisant risque de prendre le pouvoir en Chine, comme dans le Japon des années 30 étranglé par la fermeture de ses débouchés occidentaux.

 

La politique « économique » de la Chine est d’abord une politique d’Etat. Elle vise à stabiliser la société chinoise, à maintenir le régime de l’oligarchie et à secouer le joug de l’hégémonie globale US. Le régime chinois ne fait pas du commerce, il fait de la politique. Montesquieu est retourné : le commerce est devenu la première forme d’une « guerre hors limites ».

 

Quelle solution offrir à la Chine ? La démocratie à l’occidentale serait sans doute un régime trop faible, qui la livrerait au pouvoir des puissances étrangères, comme dans les années 30. On peut même estimer qu’elle serait divisée, et que le Sin-Kiang et le Tibet redeviendraient autonomes ou indépendants. 

 

Du côté des Européens, Bruxelles ou Nations, les politiques sont tétanisés face au problème chinois. Ils sont inhibés face à toute idée de protection. En effet, il faudrait penser la guerre. Or c’est ce qu’ils ne veulent pas penser. La simple pensée de la vraisemblance de la guerre mondiale ferait exploser l’idéologie de l’individualisme universel nihiliste-pacifiste. Elle manifesterait que le leadership européen est politiquement impuissant et incapable de faire face à une véritable menace. Et les médias, qui partagent ce pouvoir d’impuissance, perdraient aussi de leur légitimité. C’est pourquoi médias et leadership politique pratiquent ensemble un déni de réalité pour sauver leur pouvoir, fût-ce en perdant leurs pays. Et pourtant, si l’on pensait la guerre, on pourrait l’éviter, en faisant l’Europe.

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement