Lettre n° 30. Un pays divisé. Jusqu’à quel point ? (3)

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

 Les modérés. Que sont-ils ?   

 

Chacun des deux partis des Etats-Unis a ses « durs », qui s’accusent mutuellement d’idéologie, et ses « modérés », qui sont en fait des unionistes, auxquels se rajoutent les Indépendants, qui sont demandeurs de quelque chose de neuf. Cela fait cinq morceaux.  

 

Les modérés sont soucieux d’unité nationale, ils redoutent que l’affrontement des partis ne produise l’éclatement de l’Union et ils cherchent à imaginer des compromis. Les modérés ne sont pas forcément des opportunistes, des tièdes ou des carriéristes. Ce sont souvent des politiciens de profession, au double sens de ce mot : de métier et de conviction – car l’art politique est aussi un métier requérant expérience et compétence. Ils pensent que les nouveaux élus doivent montrer de la prudence et se méfier de leur inexpérience.

 

Le Wall Street Journal (1er Octobre 2010, A 19) se plaît à louer des gens moins flamboyants ou moins excitants pour l’opinion que certains autres, mais solides et patriotes, comme John Boehner, de l’Ohio, le nouveau président de la House, ou Jeb Hensarling, du Texas. Ce sont des gens qui d’instinct se méfient de ce qui sent l’excitation, l’amateurisme ou le fanatisme.

 

Les modérés ne croient pas que les Démocrates libéraux soient synonymes de tyrannie ou d’antiaméricanisme (Wall Street Journal, 4 novembre, P 1). On peut citer, par exemple, le Représentant Paul Ryan, du Wisconsin (New York Times, 4 novembre 2010, P 1). Peu enclin aux épanchements passionnés, Paul Ryan est le futur président de la commission du budget à la Chambre basse. Il n’a pas perdu le contact avec les Démocrates. Peu porté sur les idées générales, il met l’appartenance à une même nation avant l’adhésion à des principes spécifiques. L’Amérique a besoin d’être gouvernée. Il faut impérativement essayer, en dépit des oppositions de principes, de faire ensemble le maximum du travail possible. D’une compétence reconnue, il est l’auteur d’un plan très austère et très technique pour réduire les déficits.    

 

Mettre en perspective historique   

 

Un modéré, c’est aussi quelqu’un qui, Démocrate ou Républicain, grâce à des comparaisons historiques, relativise les émotions et passions des esprits plus conservateurs.  

 

Par exemple, quand les conservateurs parlent de « socialisme », les modérés assurent qu’il y a dans un tel discours beaucoup d’exagération.  La violence de la rhétorique et de la mentalité anti-business qu’on reproche à Obama, était bien plus forte il y a soixante quinze ans, sous Franklin Delano Roosevelt. Le Wall Street Journal (1er octobre 2010, A 19), cite Churchill dans Great Contemporaries (1939) : « La disposition à chasser les riches comme s’ils étaient une espèce d’animaux nuisibles paraît être un sport extrêmement attractif. ».

 

Les administrations de Kennedy ou de Lyndon B. Johnson correspondaient bien davantage que celle d’Obama à la définition d’une politique « socialiste », avec une plus lourde fiscalité, des administrations plus dirigistes, etc. La révolution néo-libérale de Reagan est passée par là et l’élan de la mondialisation libérale crée une ambiance intellectuelle dans laquelle on ne peut pas vraiment parler de socialisme.

 

En outre, des observateurs des inégalités sociales pourront prétendre que la distribution de la richesse et du pouvoir, aujourd’hui, rappellerait plutôt la situation de la République américaine avant Roosevelt.  

 

Ces observations des modérés ont leur pertinence. Toutefois, elles « manquent le point », comme on dit ici.

 

La question n’est pas celle du triomphe du capitalisme multinational ; c’est celle de la survie d’un capitalisme à base de petites et moyennes entreprises ; c’est celle de la survie d’un peuple centré sur une puissante classe moyenne, ayant la liberté de constituer sa propriété privée et d’en user à sa guise. Car ce sont là les conditions indispensables à l’existence d’une démocratie puissante, non démagogique, gouvernable car raisonnable, capable d’imposer le respect et, avec son leadership, la prédominance de la Liberté dans le monde.     

 

Eviter les langages politiques inadéquats    

 

Ainsi, la distinction des modérés et des durs, ou des extrêmes, ne sert pas à décrire correctement la situation. Il s’agit de la lutte d’une classe moyenne qui manœuvre en position centrale contre l’alliance « toxique » et « menteuse » du haut et du bas.

 

C’est la lutte d’une classe moyenne très particulière, massive mais ayant le sentiment de sa dignité, individualiste et conservatrice, tolérante et religieuse, propriétaire et généreuse, farouchement indépendante et disciplinée. Celle-ci constitue une sorte d’immense aristocratie démocratique, qui rugit de colère contre l’alliance liberticide des bureaucrates et des idéologues qui voudraient la prolétariser et la réglementer comme si elle ne savait pas se gouverner elle-même – les prolétaires représentant seulement une masse de manœuvre manipulée par la démagogie et la volonté de puissance des oligarques. 

 

On peut encore se demander pourquoi cette classe moyenne a l’impression d’être menacée à ce point dans ses libertés et réagit aussi vivement. Un collègue, Démocrate libéral, avec qui je déjeunais ce midi, me disait que les écrits de Newt Gingrinch lui rappelaient beaucoup moins la pensée souveraine de Lincoln résolu à repousser l’esclavage, que la paranoïa des Sudistes, dont la peur maladive d’être dominés et de perdre leur identité a causé la guerre de Sécession.  

 

Le propos de mon savant collègue a sans doute sa pertinence. Mais tient-il assez compte du caractère très traditionnel de la doctrine républicaine actuelle et de la démarche d’insurrection aux Etats-Unis :

 

- précédent de la lutte pour l’Indépendance, inaugurée par la Boston Tea Party (16 décembre 1773),

 - précédent de la révolution de Jefferson (1800) balayant l’élitisme aristocratique de John Adams,

 - précédent de la révolution démocratique d’Andrew Jackson (1824), etc.

 

Newt Gingrich a sans doute raison d’inscrire dans cette histoire, la révolution de Lincoln, qui fonde parti républicain en 1858, le mène au succès et refonde les Etats-Unis dans la liberté en acceptant la plus dure épreuve de force de toute leur histoire.   

 

Anxiété apocalyptique  

 

La révolution présente, pour traditionnelle qu’elle soit, comporte une aigreur et un fond d’anxiété peut-être inhabituels dans l’histoire américaine. C’est en cela que la critique de mon collègue touche quelque chose de réel.

 

L’élite des Démocrates libéraux explique ce caractère angoissé par la conscience qu’auraient les conservateurs du caractère absurde et désespéré de leur tentative, ou par leur inculture. Cette critique n’explique pas tout et on n'a jamais avantage a expliquer la position de nos opposants par leur idiotie.  

 

-   Ce peuple religieux et biblique a une conscience profonde du caractère étrangement apocalyptique de la technique et de ses effets.

-  Ce peuple de tradition et de sens commun, chez qui les philosophes sont forcés de se déclarer pragmatiques, flaire de loin un parfum nouveau d’idéologie et c’est ce qu’il vomit avec violence.

-    Ce peuple patriote, habitué à être l’arsenal de la démocratie, la grande nation servant l’empire de la Liberté, sent pour la première fois dans son histoire, dans la montée de la Chine gouvernée par un parti communiste, une menace vraiment mortelle et un vrai risque, à terme, d’une victoire du totalitarisme.  

 

Ce sont ces trois facteurs qui expliquent l’extraordinaire véhémence de la révolution présente.   

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nouveauté !

Evénements

Aucun événement