Lettre d'Amerique n 31. Evangile et capitalisme aux Etats-Unis (1)

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Je ne prétends être ni théologien, ni exégète, mais sans une méditation sur la Bible, il est difficile d’entrer dans l’esprit de l’Amérique, et de comprendre sa culture politique et économique. Comme j’ai moi-même médité la Bible depuis mon enfance, j’ai pensé à écrire une lettre sur les rapports entre le capitalisme et l’Evangile en Amérique.      

 

Religion et richesse  

 

Et tout d’abord, deux faits sont incontestables :

 

1° Les Etats-Unis sont un pays religieux et la religion principale de ce pays est le christianisme.

2° Les Etats-Unis sont un pays extrêmement riche et où l’argent est quelque chose de très important.  

 

Ces deux faits sont-ils cohérents ?

 

Ce qui est sûr, c’est que, dans l’esprit de l’Américain, qu’il soit protestant ou catholique, ces deux faits ne sont pas incohérents.  Par exemple, le premier évêque de Baltimore, John Carroll, était le cousin de Charles Carroll III, dit Carroll de Carrollton, seul catholique signataire de la Déclaration d’Indépendance. Les Carroll étaient de très loin au XVIIIème siècle la première fortune du Maryland. Comme tous les catholiques d’Angleterre et des colonies anglaises, ils étaient, depuis 1718, exclus de toute fonction publique par la loi anglaise.  

 

Si l’on visite à Annapolis la Carroll House, on constate combien se trouve valorisée la bonne gestion permettant la constitution d’une fortune familiale, qui dure encore, sur trois générations de Carroll.

 

La fortune n’est qu’un facteur de la puissance ; et la puissance est la base d’une liberté qui ne vaut que si elle impose le respect par la dignité de son acquisition et la noblesse des finalités auxquelles on la fait servir. Dans le cas des Carroll, l’indépendance des Etats-Unis et la liberté religieuse du catholicisme en Amérique.  

 

L’Ancien Testament, dans le livre des Proverbes, déclare que « la justice élève les nations, l’injustice les abaisse ». Cela ne veut pas dire que les pays pauvres et les faibles seraient des coupables ou des maudits. Cela ne veut pas dire non plus que les riches auraient forcément toutes les qualités, ni que leur richesse serait un signe de prédestination. Sinon l'Evangile ne parlerait pas de "mauvais riche". Et s'ils étaient tous mauvais par définition, il n'y aurait pas besoin de le préciser.   

 

Mais cela veut dire qu’on ne s’élève pas aux premiers rangs sans des qualités intellectuelles et morales, ni sans solides vertus collectivement pratiquées, ni sans une sagesse politique supérieure. Les patrons qui créent des jobs décents et permettent ainsi l'existence digne des familles valent bien les intellectuels névrosés qui culpabilisent la propriété privée.   

 

La justice élève les nations  

 

Contrairement à ce que pensent les cyniques, les Américains ne croient pas, dans leur ensemble, qu’un peuple puisse s’élever et se maintenir au sommet sans s’astreindre collectivement à la pratique des vertus morales. Ils n’admettent pas que leurs dirigeants mentent et soient pourris. Ils veulent punir les tricheurs et les malhonnêtes, qui réussissent parfois plus vite que les autres, mais qui n’ont qu’un statut de parasites, dans une prospérité générale à base d’honnêteté et de dur travail.  

 

Ils savent surtout que la morale ne se suffit pas, et les « leçons de morale » sont impuissantes sans un mobile plus profond. Le mobile de l’intérêt ou de la puissance, s’il est seul, peut produire aussi bien la tyrannie ou le pillage que l’ordre dans la liberté.

 

La liberté sans la morale n’est qu’un arbitraire égoïste, anarchique et tyrannique à la fois. Cette liberté basse est le vice caractérisé des despotes.

 

Mais la morale est un fardeau trop lourd sans l’élan de la religion, dont elle est une retombée, comme disait Bergson. La liberté vaut donc par la vertu de justice, qui est une retombée de la vertu de religion, si le Dieu de la religion est un Dieu moral et qui aime la liberté, comme c’est le cas du Dieu de la Bible, tout au moins aux Etats-Unis.

 

Il n’y a donc pas de liberté et de démocratie durable sans la liberté religieuse, qui est d’abord une liberté de la religion de justice et de liberté. La loi est venue par Moïse, et la grâce par Jésus-Christ (Jn, 1, 17). « Où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté. »   

 

L’économie politique est une science morale    

 

Le problème de l’économie values-free, c’est que ce n’est pas une science.

 

La part de réalisme machiavélien que comporte le capitalisme démocratique ne peut pas le faire marcher à elle toute seule, car elle n’est que la moitié d’une culture dont l’autre moitié se trouve dans l’idéalisme profond d’une foi religieuse, inspirant la liberté religieuse, suscitant l’ascèse, nourrissant les vertus.

 

Si cela ne se réalise pas dans chacun des individus, il faut quand même que, collectivement, le mélange se produise pour que le capitalisme soit fonctionnel. Et la science amorale et sécularisée n’est qu’un parasite de cette culture, un parasite inconscient de son statut parasitaire et un produit intellectuel prétentieux, inconscient de son défaut de scientificité adéquate.    

 

Il est évident que la pratique de la Loi assure la justice et pose ainsi les bases de la confiance sociale. La liberté chrétienne et l’esprit d’amour inspirent à l’intérieur d’un ordre assez austère un dynamisme unique de liberté créatrice et y suscitent une générosité de don qui transforme l’économie : il y fait toute la différence entre la rigueur du calcul et l’avarice sordide.

 

Cette confiance, ce dynamisme et cette ouverture sur des valeurs de gratuité permettent seuls de faire fonctionner et subsister l’économie libre.  

 

Il en va de même pour la politique de liberté. Plus la régulation intime est puissante et moins il y a besoin de coercition et de contrôle a priori. L’immoralité fabrique de l’insécurité qui multiplie les contrôles et annule à la fois la confiance et la liberté.

 

La société libre est une société morale et la société morale est une société libre. Et une société libre et morale, avec son économie libre sous un gouvernement tempéré, est de fait une société où devient possible sans contradiction une croissance continue. Par conséquent, il est normal qu’une société chrétienne tende à devenir une société prospère.  

 

C’est ce que confirme toute l’histoire de l’Europe, et pas seulement à partir du XVIème siècle.

 

L’histoire de l’Italie, de la Flandre ou de la Hanse au Moyen-âge sont une réfutation des thèses trop unilatérales de Max Weber.  Toute la question, c’est de savoir si la prospérité ne fait pas perdre la tête, oublier les conditions profondes dont elle est issue, renier les racines de la culture.    

 

Les vertus morales et les facteurs de la croissance   

 

Les vrais facteurs de la croissance, ce sont des vertus morales. Quand l’expérience ne confirme pas cette règle, c’est que les sociétés spirituelles manquent à pratiquer certaines vertus humaines ou chrétiennes.   

 

La charité suscite la solidarité. Comme l’amitié, dont elle est la plus haute forme, elle forme le terreau de la justice et le lien de la paix civile.  

 

La justice respecte l’autorité légitime, se soumet à la loi et s’intègre dans l’ordre, tient ses promesses, dit la vérité, exécute les contrats, respecte la propriété.  

 

Le respect du Père est le fondement du respect de l’autorité, mais d’une autorité respectueuse de l’égalité, et qui, entre frères, ne saurait signifier tyrannie.  

 

Le goût de la simplicité et de l’ascèse éliminent le luxe inutile et poussent à l’épargne.  

 

Le courage travaille dur ; il assure la sécurité et le règne de la loi, il défend la liberté, la vérité, et prend des risques.  

 

L’espérance et la foi sont un principe d’invention, d’innovation et d’investissement.  

 

La croissance est une bénédiction, comme la multiplication. Les sociétés libres et prospères, quand elles se corrompent, ont peur de la croissance et par instinct de sécurité détruisent à la fois leur prospérité et leur liberté.   

 

La tempérance et la chasteté assurent la stabilité des mariages, leur fécondité et donc la croissance, si d'autres conditions sont remplies. Elles assurent le renouvellement des générations, la cohésion des familles et la qualité de l’éducation. Sans elle disparaissent l’autorité des parents et des maîtres, le sérieux de l’étude et la transmission des valeurs.  

 

Il y a donc une certaine rétribution de la justice ici-bas. C’est aussi ce que dit l’Evangile : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

 

 

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