Lettre n 32. Evangile et capitalisme aux etat-Unis et ailleurs (2)

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On n’irait pas au fond des difficultés présentes des Etats-Unis, si l’on ne parlait pas de la question des pauvres et du rapport de cette question avec celle de la religion. Une telle discussion est aussi très éclairante sur la situation de la religion chrétienne dans les pays développés.    

 

Le capitalisme et les pauvres    

 

Il est incontestable que la culture politique et économique des Etats-Unis possède une remarquable aptitude à produire de la liberté dans l’ordre et de la prospérité dans la vertu.

 

Toutefois, le caractère extrême de l’individualisme (même compensé par l’esprit familial de la religion) et l’allergie libertarienne à l’Etat, imposent à tous une norme de concurrence et de compétitivité extrêmement exigeante.

 

Or l’expérience montre qu’il y a dans le monde un bon tiers d’Etats, et dans chaque société entre un quart et un tiers d’individus, qui tout simplement n’y arrivent pas. Et peut-être n'y arrivent-ils pas, parce qu'ils ont besoin de situer leur action dans un cadre social plus communautaire. A quoi les Américains répondent en général que la vie communautaire est très forte aux Etats-Unis.

 

Que faire par conséquent des pauvres et de la pauvreté ? Quelle place peuvent-ils avoir, s’ils peuvent en avoir une, dans la culture politique des Etats-Unis ?     

 

Capitalisme et christianisme   

 

Les Etats-Unis sont-ils authentiquement chrétiens, ou sont-ils désespérément mal à l’aise pour vivre la pauvreté chrétienne, ou pour concevoir la présence de la notion de pauvreté au cœur même de la tradition chrétienne ?

 

Au début de l’enseignement du Christ, il y a les béatitudes et voici la première d’entre elles : « Bienheureux les pauvres ! » Saint Paul écrit : « La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. » Et Jésus déclare tout aussi catégoriquement : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent. »  

 

Ce n’est pas un problème seulement pour les Etats-Unis. C’est un problème général des pays chrétiens et c’est un paradoxe de l’existence sociale et historique du christianisme. Il est le facteur fondamental de la croissance durable et il paraît réticent en face des effets de cette croissance. Comment comprendre cela ?    

 

« Bienheureux les pauvres ! »    

 

Quand j’étais adolescent, le marxisme régnait. La religion chrétienne, alors, était censée, en faisant l’éloge de la pauvreté, faire tenir tranquille les prolétaires, en leur bourrant le crâne avec des fables au lieu de les appeler à la lutte pour la libération et la justice. 

 

Trente ou quarante ans ont passé. Le marxisme a disparu, lui qu’on disait immortel, et le christianisme, en faisant l’éloge de la pauvreté, est désormais censé empêcher le capitalisme de développer les pays pauvres et d’y apporter la prospérité. Je crois que cet autre reproche est tout aussi superficiel.

 

J’ai lu, dans ma jeunesse, le livre d’un père dominicain, Pie-Raymond Régamey, sur la pauvreté chrétienne. Je n’ai pas ce volume sous la main, mais si ma mémoire est fidèle, l’auteur commence par noter qu’il y a deux versions de la première béatitude. En saint Matthieu, le Christ dit : « Bienheureux les pauvres de cœur (ou les pauvres en esprit), le Royaume des cieux est à eux » En saint Luc (6, 20), il dit : « Bienheureux êtes-vous, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous. »  

 

Les deux versions, explique le Père Régamey, se complètent. La pauvreté dans l’Evangile n’est pas une simple situation économique, c’est une humilité religieuse profonde qui prolonge celle des anawim de l’Ancien Testament. Et ceux-ci ne demandent à Dieu ni la grande richesse, ni la grande pauvreté, mais plutôt une situation intermédiaire. « Si les richesses affluent dans ta maison, n'y attache pas ton coeur. »

 

Et toutefois, continue Régamey, la pauvreté évangélique n’est sûrement pas non plus une simple disposition spirituelle. Ce qui le prouve, c’est le réalisme très clair de la parabole dite "de Lazare et du mauvais riche" (Lc, 16, 19-31). Lazare est un pauvre au sens économique du mot ; c’est même un misérable. Or le pauvre Lazare meurt et va au Paradis, le mauvais riche meurt et va en enfer.

 

Dans un autre passage, Jésus demande au « jeune homme riche », lui qui est un vrai riche au sens économique du mot, de laisser ses richesses et ce dernier « s’en alla tout triste, parce qu’il avait de grands biens » (il avait des terres, des maisons, des biens économiques que l’on peut « vendre »). C’est alors que Jésus déclare qu’« il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ».  

 

Même si l’interprétation des textes ouvre souvent sur des questions qu’on ne peut trancher sans autorité habilitée pour ce faire (autorité à laquelle je défère donc, pour les raisons que donnait Newman), il y a quand même des limites aux sens que des textes, lus honnêtement et en cohérence les uns avec les autres, sont susceptibles de recevoir.

 

La pauvreté chrétienne de ces pauvres qui font l’objet de la grande bénédiction inaugurale de Jésus-Christ, est donc bien une pauvreté comportant un élément concret de dépouillement matériel. Et il n'y a pas de bonheur profond sans une participation a cette pauvreté. S'il y a une chose de sure, c'est que Jésus n'est pas démagogue.  

 

La morale chrétienne permet la croissance et la prospérité, et elle met en garde contre leurs effets corrupteurs. Il n’y a pas là de vraie contradiction, quand on a bien compris qu’il n’y a pas de prospérité sans vertu, ni de vertu sans ascèse, ni d’ascèse sans quelque privation méthodique, sans dénuement volontaire.

 

La jouissance des biens que procure la prospérité n’a de valeur et même de douceur ou de dignité que sur fond d’une jouissance plus austère, qui cultive la liberté profonde par rapport à toutes ces choses dans lesquelles on peut s’engluer.  

 

Le sens de la propriété, disait déjà magnifiquement Aristote, c’est de donner. Comme on ne peut donner que ce qu’on a, si l’on n’a rien, on ne peut rien donner. C'est pour cela que le communisme enlève a l'être humain toute moralité. Et c'est aussi pourquoi les riches ont la responsabilité de permettre a d'autres d'avoir, eux aussi, pour pouvoir, eux aussi, donner.

 

Il y a des "jeunes hommes riches" qui n'ont plus rien, parce qu'ils ont tout donné, mais c’est là une situation qui, dans l’Evangile, a deux aspects : elle fonctionne à la fois comme un cas concret réel mais exceptionnel (ce jeune homme riche), et comme un conseil universel, où se révèle la nature même et la vraie fonction d’une propriété, si elle est dignement possédée. 

 

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