Lettre d'Amerique n 33. Evangile et capitalisme aux Etats-Unis et ailleurs (3)

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L’importance de la question de la richesse dans l'Evangile

 

Ceci n'est pas une dissertation en exégèse biblique. Limitons-nous à l'essentiel de l'essentiel : le rapport du riche au pauvre est au centre même de ce qui détermine l’éternelle destinée.

 

Les paroles du Juge (Mt, 25) sont les suivantes et elles sont très claires : « Allez-vous-en, maudits, au feu éternel (…) car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, (…) j’étais nu et vous ne m’avez pas vêtu, j’étais malade et vous ne m’avez pas visité, etc. »    

 

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. »   

 

Les Américains (et les gens riches en général) peuvent avoir un peu de mal, me semble-t-il, avec ce passage.

 

Par contre, ils raffolent de Saint Paul écrivant aux Thessaloniciens : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. » (Th., 3) Newt Gingrich le cite dès les premières pages de son livre To Save America.

 

Sur un vrai chrétien, et en tout cas un chrétien américain, le chantage affectif des fainéants ne marchera pas. S’il a la responsabilité de la sécurité sociale, il mettra fin aux abus des sangsues et des parasites. Les tricheurs remboursent ou vont en prison.

 

Il est très clair que l’amour chrétien des pauvres n’est pas pour eux un sentiment de culpabilité produisant une exploitation à rebours. Ce dernier sentiment est pour eux un affect morbide faisant partie de la névrose de l'intellectuel de gauche.

 

Donner du pain et donner du travail   

 

Ailleurs, avant de multiplier les pains pour une foule affamée, Jésus commande à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Je me souviens avoir appris, en lisant l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII, il y a fort longtemps, que la première façon de donner à manger, c’est de donner du travail.  

 

Jésus, dans la parabole dite « des ouvriers de la vigne » (Mt 20, 1-15), compare Dieu lui-même à un propriétaire viticulteur qui donne du travail à des chômeurs. Ce même propriétaire a dans un autre passage un visage d’entrepreneur : Un homme planta une vigne, creusa un puits, l’entoura d’une clôture, etc.   

 

La parabole des ouvriers de la vigne, appelée aussi celle de « l’ouvrier de la onzième heure », nous avertit que la tentation de la classe laborieuse se trouve dans la jalousie et l’envie égalitaire. En même temps, cette parabole proposerait une politique salariale bien déconcertante, si c’était là son objet. Au moins signale-t-elle que les employeurs ne doivent pas laisser déterminer leur conception de la justice par l’envie égalitaire de leurs employés. C’est là un des défauts majeurs de l’Etat quand il est employeur. Bref, il ne faut pas confondre l'Evangile et le socialisme.  

 

Si le pauvre a droit au pain, c’est qu’il a droit au travail ; s’il a droit au travail, c’est qu’il a droit à l’investissement qui créera l’emploi ; et s’il a droit à l’investissement créateur d’emploi, c’est que l’investisseur, celui qui a des talents à investir ( en compétence, créativité ou épargne), a aussi les devoirs correspondants, ainsi que les droits lui permettant de remplir ce devoir.

 

En particulier, il a le droit de ne pas être empêché de remplir sa fonction par l’intervention intempestive d’agents publics trop suspicieux.    

 

Faire valoir les talents   

 

D’où l’importance de la « parabole des talents » (Mt, 25, 14-30). La parabole vient juste avant le texte du jugement dernier (Mt, 25, 31-46), qui lui donne toute sa portée. Celui qui ne développe pas ses talents ne donne pas à manger à celui qui a faim. Et il mérite donc de se voir rejeté « dans les ténèbres extérieures ». C’est une parabole à méditer par les étudiants paresseux. 

 

L'argent n'est pas une chose sale, c'est une chose importante. Et c'est parce que la richesse et la propriété sont des importantes fonctions sociales qu'il n'est pas permis d'en abuser par égoïsme.

 

Le riche n’a pas plus droit au repos que les étudiants. « Il y avait un homme dont les terres avaient beaucoup rapporté », et qui se dit que maintenant il va faire marcher son entreprise au ralenti et profiter de la vie. Ce projet très humain, mais égoïste et stérile, n’est pas béni par Dieu : « Cette nuit-même, on te redemande ta vie. » A quoi sert le figuier stérile ? On le coupe. A quoi sert le bois sec ? On le brûle.

 

Dans l’Evangile, décidément, on ne plaisante pas avec l’économie.    

 

Investissement fructueux et gratuité   

 

Ce devoir d’investissement n’est pas un devoir de faire le plus d’argent possible avec de l’argent, mais un devoir de soutenir les vrais entrepreneurs et de voir où se situent les plus urgents besoins de services à rendre, et d’emploi à procurer pour rendre ces services, et d'organisation du crédit pour que cela soit possible. « Prête à qui te demande et ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter. »  

 

Cela ne veut surement pas dire : prête sans discernement, puisqu’il faut que le placement, dit Dieu, rapporte 100% (« dix pièces d’argent pour dix pièces d’argent », « cinq pièces d’argent pour cinq pièces d’argent », et pour les quasi nuls, un taux d’intérêt). On le voit, tout se tient.  

 

Quand le Christ dit : « La moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux », il pense clairement au Royaume de Dieu et à la moisson des âmes. Mais un des sens moraux en cohérence avec tout ce qui précède, c’est qu’il y a trop peu d’investisseurs éclairés et généreux, trop peu d’entrepreneurs responsables, alors que monte sans fin la croissante marée des personnes qui ont besoin de gens qui leur offrent de travailler. « Personne ne vous a donc embauchés ? Personne, Maître. (…) Allez donc à ma vigne. »     

 

Peut-on éradiquer la pauvreté ?    

 

La plainte du Christ devant le petit nombre des moissonneurs explique sans doute une autre de ses paroles : « Des pauvres, vous en aurez toujours. » Cela ne signifie sans doute pas une indifférence aux misères et une invitation au fatalisme, mais une lucidité.  

 

Le fonctionnement du marché doit normalement donner du travail à tous, mais à condition que le marché ait toute son efficience possible, ce qui ne se peut que si les entrepreneurs et les investisseurs agissent de façon vraiment responsable, tenant compte du long terme, du capital humain, etc. Or il est trop évident que nous en sommes loin.

 

Dire qu’il y aura toujours des pauvres, c’est dire qu’il y aura toujours des investisseurs peu responsables. A chacun de prendre ses responsabilités   

 

Redistribution et compensation   

  

Et c’est compte tenu de cette situation prévisible qu’il est aussi requis de donner, pour la compenser.

 

La mesure souhaitable de ce don est donnés dans le récit de « la rencontre avec Zachée » (Lc, 19, 1-10), qui n’est pas la même que celle du jeune homme riche. Ce dernier est appelé à ce que nous appellerions aujourd’hui la « vie religieuse ». Zachée, c’est le laïc fortuné, le chrétien qui a réussi et qui doit continuer à mener dans le monde une vie ordinaire.  

 

Que donne Zachée ? « La moitié de mes biens. » Donner la moitié de ses biens, ce n’est pas supplier l’Etat d’augmenter indéfiniment les taxes et de paralyser l’économie par des interventions intempestives. C’est plutôt disposer de la moitié (par exemple) de la fortune qu’on a eu la liberté d’amasser pour fonder une œuvre utile au bien commun.

 

Outre cela, il faut « payer l’impôt à César », mais sans oublier 1° que César n’est pas Dieu (il n'est pas non plus la Raison Pure), et 2° que Ponce-Pilate a dessiné à jamais le type-idéal du politicien sans courage (le type-idéal au sens wébérien).   

 

Les riches doivent aussi avoir le sens du mal qu’ils ont pu faire, comme investisseurs irresponsables, comme oisifs, ou comme gaspilleurs, en ne faisant pas tout le bien qu’ils auraient dû faire. Aussi le don spontané de Zachée ne se réduit-il pas aux 50% dont on a parlé (affectés à des fondations solides, ou du moins à l’investissement de long terme et sérieux). Il s’y joint une réparation : « Si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre au quadruple. »

 

Ce niveau de réparation de 4 contre 1 n’est pas déraisonnable, compte tenu des désordres ruineux que cause l’avarice. Celle-ci sacrifie tout à un profit financier superficiel. Or la société ne peut jamais être stablement prospère en se réglant sur une règle aussi défaillante.  

 

Pour finir, que penser de la parabole dite de l’« intendant malhonnête » (Lc, 16, 1-8) ? Je suis enclin à croire que cet intendant n’est autre que le mauvais riche, défini avec précision par tout ce qui vient d’être dit. Or que fait l’intendant malhonnête ? Il réduit les dettes entre 20% et 50%, recréant l’amitié entre créanciers et débiteurs. Pourtant, le Maître (qui est ici Dieu) fait son éloge.

 

Il serait intéressant de savoir si ce montant de réduction des dettes ne correspondrait pas à la fois aux réparations que Zachée se dit disposé à pratiquer, et à l’impôt que César serait en droit d’exiger, si Zachée et ses pareils ne faisaient pas leur devoir.   

 

En conclusion, dans la parabole du fils prodigue (Luc, 15, 11-32), j’observe quel grand changement produisent les difficultés économiques dans l’esprit de ce jeune homme. Ce riche héritier, ayant par ses folies dilapidé son patrimoine, se retrouve ouvrier agricole. C’est alors qu’il pense à revenir vers son Père.  C’est le début de sa conversion. Ce qui vaut pour les individus peut-il valoir pour les peuples ? Cette parabole ne pourrait-elle pas valoir, un jour prochain, pour notre monde occidental ? 

 

Commentaires 

 
0 # Michel Bruneau 2010-12-10 22:46 Merci pour toutes vos analyses et ce message d'espoir pour notre monde : toutes les difficultés rencontrées pourraient le pousser à revenir vers le Père. Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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