Lettre d'Amérique n° 18. Les Etats-Unis et l'Europe (1)

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Stratégie impériale ?   

 

Un officier français, doté d’une belle intelligence, m’a récemment fait parvenir un essai sur le sujet de la politique étrangère des Etats-Unis et de leur stratégie mondiale. Il y développe l’idée, classique et gaulienne, que les Etats-Unis poursuivent avec cohérence et persévérance, avec les moyens les plus variés, une stratégie impériale.   

 

Il souligne dans son essai deux points principaux :  

 

1° l’avancement du projet de bouclier anti-missile ;  

 

2° l’ambiguïté de leur politique relativement au monde musulman : d’une part, ils combattent l’islamisme pour des raisons de sécurité nationale ; d’autre part, ils utilisent ce combat pour imposer plus aisément leur domination au monde, contrôler l’énergie, développer leur puissance militaire, se positionner aux portes de la Chine, fortifier l’OTAN et contrôler l’Europe, en la protégeant contre une menace qui pourrait devenir une alliance de revers, si l’Europe ne se laissait pas ainsi protéger.  

 

Il conclut par l’idée que, vue d'Europe, la politique européenne des USA consiste surtout à éviter l’émergence du rival européen.   

 

Je ne peux pas répondre ici en détail à ce brillant essai. Je me contenterai de trois observations sur cette politique, vue des Etats-Unis.     

 

Le jeu traditionnel de l’hégémonie     

 

Les USA sont le pays le plus puissant de la planète. Il est inévitable que leur politique puisse se lire comme une poursuite de la puissance, à conserver et à accroître.  

 

Le jeu d’un hégémon est toujours le même : il se place mentalement au centre, avec tous les autres en rond tout autour de lui. Et il divise pour régner. Son pouvoir se mesure ainsi à sa capacité à créer des oppositions et il justifie son pouvoir en se montrant capable de modérer les conflits qu'il entretient.   

 

C’est un jeu vieux comme le monde, il serait bien étonnant qu’il soit sans pertinence aujourd’hui. Et toutefois, je ne crois pas que ce soit la meilleure lecture possible de la situation.  

 

Ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont provoqué les deux guerres mondiales dévastatrices, ces deux guerres civiles européennes, qui ont terriblement diminué la puissance mondiale de l'Europe et de ses nations. Sans l'intervention américaine, le nazisme ou le communisme auraient submergé l'Europe.  

 

C'est vrai que les USA ont imposé le démantèlement des empires coloniaux, français et anglais, mais en cela ils ont surtout accéléré un mouvement que les deux guerres civiles européennes avaient rendu probablement irrésistible à terme.

 

La création d'une Union européenne a fait partie de leur politique au moment de la Guerre froide. Bien sûr elle servait aussi à contrôler indirectement les nations d'Europe en affaiblissant leur pouvoir souverain, et à promouvoir les intérêts américains de nombreuses manières. La politique américaine dans les Balkans, ou relativement à la Turquie, peut se lire plausiblement comme très inamicale.  

 

Mais sur le long terme, il peut en aller de l'Europe comme de la création par Bonaparte de la Confédération du Rhin. Cette docile construction, politiquement insignifiante, et contrôlée par la France a fait le lit de l'unité allemande sous l'égide de la Prusse. A sa façon, l'UE pourrait comporter pour l'Amérique un risque d'évolution qu'une Amérique affaiblie ne pourrait plus maîtriser.  

 

Ce ne sont pas les Etats-Unis qui imposent à l'Europe le déclin démographique, l'irrationalité médiatique, la stupidité du "politiquement correct", le nihilisme philosophique et le moralisme à rebours. La faiblesse de nos nations tient surtout à des facteurs internes et si l'Amérique est prise comme bouc-émissaire, nous renforçons la probabilité de ne pas nous tirer de nos difficultés.  

 

Ces mêmes facteurs négatifs que j'évoque, et qui rendent nos démocraties non durables, affaiblissent aussi les Etats-Unis et les rendent de plus en plus ingouvernables. Dans les deux ensembles, des forces très positives luttent pour s'arracher à une logique de mort, à une culture de mort. Elles doivent collaborer pour le bien commun.  

 

Les Etats-Unis d'aujourd'hui sont un pays qui se cherche. Discerner dans la complexité   

 

Ma seconde observation, c’est qu'un grand pays est comme un feuilleté qui comprend de nombreuses couches et de nombreux éléments, qui ne sont pas forcement en cohérence les uns avec les autres. Il n'est pas du tout certain que les éléments les plus négatifs, même s'ils sont souvent très influents, soient ceux qui définissent le mieux l'identité profonde des nations. De là la difficulté du discernement et de l'action, de la décision, relativement a ces entités complexes à la signification équivoque.   

 

Si vous êtes à l’étranger et que quelqu’un vous dise que : « La France fait ceci, la France pense cela, la France c'est Untel. », vous restez songeur et faites la moue, parce que vous savez que « la France » n’est pas un bloc. Les Etats-Unis non plus. Et moins que jamais.  

 

Par exemple, l’Amérique n’est pas Wall Street. L'Amérique n'est pas Georges Soros. Tout le monde, aujourd’hui, aux Etats-Unis, critique aigrement Wall Street, y compris les Républicains et, parmi eux, le Tea Party qui représente le small business, critique Wall Street plus que tous les autres.  

 

L’observation de la politique intérieure américaine montre que les USA sont plus divisés aujourd’hui qu’ils ne l’ont été depuis 150 ans. Et il n’est pas du tout certain que l’idée impériale réunisse tous les partis, même si l’idée de leadership flatte tout le monde.  

 

Et en tout cas, il y a, pour le moins, du flottement dans leur façon d’exercer leur leadership et de le maintenir.  

 

Enfin, le nombre des intéractions imprévisibles et des contre-coups paradoxaux est si élevé dans un système complexe, que les politiques machiavéliens tombent à la fin dans les pièges qu'ils ont creusés pour les autres.  

 

Les Etats-Unis passent par un moment d’incertitude et de flottement    

 

Ma troisième observation, c’est que l’affirmation souveraine de la volonté de puissance n’est pas du tout ce qui me frappe, depuis deux mois et demi que je suis aux Etats-Unis – dans un milieu d’universitaires et de militaires (mais pas uniquement).   

 

Ce qui me frappe, c’est au contraire un évident souci face à l’avenir incertain, une conscience lancinante d’une limitation de leur puissance, le sentiment d’une érosion de leur leadership et l’angoisse pour leur pouvoir et leur prospérité, mais aussi pour la liberté en général dans le monde, face à la montée d'une Chine totalitaire. C'est encore lisible dans le dernier rapport du Sénat américain, dont je reparlerai (Washington Times, 18 novembre 2010, A9).  
 
 

 

 

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