Lettre d'Amérique n° 19. Les Etats-Unis et l'Europe (2)

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Je continue de répondre dans cette Lettre à l’essai du jeune officier, dont je parlais dans la précédente (cf. Lettre d’Amérique n° 18).  

 

La raison est dans la mesure    

 

Quelle que soit l’attraction, parfois presque irrésistible, du pouvoir sur la volonté, la raison peut toujours conserver quelques droits. Car « Orgueil, fils de Bonheur, dévore son Père », comme dit le Tragique grec.   

 

L’intérêt bien compris des Etats-Unis, c’est de se garder de la démesure fatale. Or les Etats-Unis, pour puissants qu’ils soient, ne le sont pas assez pour jouer, sans démesure et sans danger, le jeu de l’hégémon dans sa forme pure.    

 

Les dangers de la démesure   

 

Par exemple, après avoir gagné la guerre froide, ils ont voulu abaisser toujours plus bas la Russie, tout en gardant la Chine dans leur collimateur. Le résultat, fut, en particulier, que les Russes n’eurent pas d’autre solution que de vendre aux Chinois n’énormes quantités d’armements ultra modernes, faute d’ouverture des Américains.   

 

Les Chinois ont copié à l’identique tout ce qu’ils ont acheté. Leurs ingénieurs ont aussi tout perfectionné. Leur chasseur J-11B est ainsi la copie du Su-27SK, mais la durée de vie des moteurs de ces appareils est passée de 900 heures de vol à 1500, ce qui est une réalisation remarquable. Ils ont 450 appareils de première catégorie face aux vieux 350 appareils de Taïwan, et ils disposent de 1300 missiles à guidage de haute précision, qui visent toutes les installations de l’aviation de Taïwan.  (Washington Times, 22 Septembre 2010, A 7, « China builds its own high-tech military »)   

 

Ainsi, en cherchant à gagner trop, à satisfaire une vieille animosité, et en prétendant follement abaisser tous leurs adversaires à la fois, au lieu de se montrer mesurés et de faire des choix, les USA ont favorisé l’émergence de la puissance chinoise, face à laquelle ils ne savent plus que faire.     

 

Une question disputée. Décider dans l’incertitude   

 

C’est une question des plus débattues chez eux. Les armements chinois causent les plus grands soucis aux programmeurs du Pentagone. Comment continuer à sécuriser Taïwan ? Faudra-t-il choisir un jour entre tolérer la conquête de l’île ou tolérer qu’elle soit dotée du pouvoir de dissuasion nucléaire ?   

 

C’est un simplisme que de voir dans les officiers ou civils du Pentagone de simples courroies de transmission du lobby de l’armement. Ils luttent souvent contre les sénateurs des comités ad hoc. Et ces derniers peuvent se montrer plus soucieux de l’emploi dans leur circonscription ou de leur réélection, que des équilibres stratégiques mondiaux ou des performances financières de telle ou telle société.   

En sens inverse, un de mes interlocuteurs, se référant, disait-il, à des conversations avec certains membres de la CIA, affirmait que la science informatique était si avancée aux USA, qu’on pouvait se demander dans quelle mesure les systèmes d’armes chinois n’étaient pas déjà virussés à l’insu même de leurs propriétaires, et s’ils n’iraient pas à l’eau, si ces derniers voulaient s’en servir.   

Mais, encore en sens inverse, nous lisons aujourd’hui même dans le Washington Times (16 novembre 2010, A1 et A12), que 12% du trafic Internet mondial a été dérouté vers la Chine, le 8 Avril 2010, pendant 18 minutes – y compris les sites du gouvernement américain et les sites militaires. L’explication de ce phénomène, c’est qu’une petite société d’accès à Internet chinoise a trouvé moyen de donner des instructions à 37.000 réseaux à travers le Border Gateway Protocol, et que China Telecom, en republiant largement ces instructions, a réussi à provoquer le détournement d’une part significative du trafic global vers des serveurs chinois.  

 

Ceci a été possible parce que le système international a été construit sur la base d’une pensée universaliste « à la kant », présupposant la primauté du commerce sur la guerre et tenant pour acquise une certaine confiance mutuelle justifiée entre les acteurs du web. Mais l'article ne rappelle pas que le trafic est divisé selon les niveaux de confidentialité et il ne dit pas jusqu'à quel niveau le détournement a été effectif.  

 

Le détail de l’histoire se trouve dans un rapport au Congrès, dont la parution est imminente, et qui émane de la US-China Economic and Security Review Commission.        

 

L’Amérique a besoin de l’Europe     

 

Il reste que la Chine est maintenant autonome pour fabriquer des armements modernes et elle peut les vendre aux nations auxquelles l’Europe et les US ne les vendent pas. « L’Iran pourrait s’il le voulait se payer demain une aviation moderne, appuyée par des systèmes de défense aérienne, des missiles terre-mer et des réseaux de radars. » Dans cette situation, les USA ne réagissent pas en puissance sûre d’elle-même. L’administration Obama n’a pas autorisé la vente à Taïwan d’appareils modernes, pas même la modernisation des appareils existants.     

 

Ma conclusion, c’est que les Américains sont en position de bipolarisation sino-américaine croissante, avec une crainte que le temps ne travaille contre eux, avec une division politique intérieure qui les paralyse, et qu’ils ont impérativement besoin d’alliances.   

 

Donc, à supposer que leur politique européenne soit ou ait été celle dont fait état l’essai de notre brillant officier (paralyser les Nations, manipuler la bureaucratie, maintenir l'impuissance de l'ensemble et se servir de l'islamisme comme du chien de garde et du cheval de Troie), la raison devrait les pousser à la réviser d’urgence. Les USA ont besoin d’une Europe puissante, qui ne peut être qu’une Europe libre et puissante. Et s’ils pensaient que l’Inde pourrait remplacer l’Europe comme allié...  

 

Mais ce militaire français n’a pas tort de penser que l’inertie diplomatique est énorme : c’est ainsi que la France a continué à combattre l’Autriche-Hongrie sans raison stratégique décisive, mais surtout par habitude, entre 1713 à 1919, se retrouvant face une Allemagne prussienne autrement plus dure que l’empire débonnaire des Habsbourg.  

 

Dernière remarque : il ne faut pas sous-estimer l'intelligence des acteurs diplomatiques, non plus que la sur-estimer. Et l'intelligence n'est pas toute puissante. La part du chaos et du hasard est énorme, surtout dans les grands systèmes. Cela ne veut pas dire que les idées ne mènent pas le monde.

 

 

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