Lettre d'Amérique n°14 (C). Les catholiques et les élections américaines

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Catholiques et protestants  

 

Certains protestants verraient volontiers l’évangélisation de type « évangéliste », comme le préalable au capitalisme libertaire et à la diffusion mondiale de la démocratie à la Républicaine. Les catholiques n’y croient pas, ou pas autant.  Ils seront aussi plus sceptiques, sur la possibilité de ressusciter l’Amérique par un simple retour à « la formule qui marche ». Ils sont plus interventionnistes, ils élargissent plus volontiers la sphère de l’Etat et du bien commun. Ils reconnaissent le bien-fondé partiel de « la formule qui marche », mais ils sont secrètement en attente de ce qu’on pourrait appeler un capitalisme plus communautaire. 

 

Ainsi ont-ils le sentiment que, s’ils votent pour les démocrates, ils commettent une grave injustice envers les enfants à naître, mais qu’en votant républicains, ils ne seront pas justes envers les pauvres – en outre, la moitié des catholiques sont des Latinos, rarement riches – et perpétueront une formule en partie injuste, qui marche de moins en moins bien, et qui sent fortement l’individualisme protestant, et son moralisme. 

 

Les Catholiques et le Tea-Party   

 

Le padre m’a dit que certains de ses amis catholiques avaient posé deux principes : 1° « sortir » les sortants pour renouveler le personnel ; 2° éviter les candidats Tea Party.

 

Le Tea Party, c’est le capitalisme libertarien de « la formule qui marche », passionnément antisocialiste, attaché à la tradition de la démocratie américaine et à la Constitution, le plus souvent pro life, appuyé sur la force des valeurs familiales et se référant volontiers à la religion chrétienne, avec tonalité fortement protestante. Et tout cela fait un bloc de tradition, qui n’a rien de nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que le bloc s’impose à nouveau, en balayant une classe politique qui, dans l’ensemble, avait estimé pouvoir faire comme si le bloc n’existait pas.  

 

Le président Obama, malgré une campagne électorale étourdissante, n’a pas réussi à renverser la tendance. Sa loi sur l’assurance maladie et l’augmentation énorme de la dette et de la dépense publique ont polarisé non pas l’opposition parlementaire, mais l’opposition de la société, qui ne veut tout simplement pas d’une social-démocratie à l’européenne. En outre, Washington est à peu près aussi aimé, aux Etats-Unis, que l’est Bruxelles en France ou en Angleterre. Il faut imaginer un doublement de la « Sécu » et son transfert à Bruxelles pour avoir une idée des hurlements de fureur aux Etats-Unis. Les articles du Figaro que j’ai lus sur le sujet récemment ne m’ont pas paru éclairants.   

 

En fait, les Américains voudraient sortir de la crise, renouer avec leur tradition tout en la rénovant, retrouver un consensus et une amitié, un régime de compromis qui fonctionne. Mais veulent-ils payer le prix pour y parvenir ? Quand c’est le fond moral et religieux qui est atteint, suffit-il pour ramener le pays à sa tradition de renvoyer dans leurs foyers quelques milliers de politiciens ?   

 

La réticence de ces catholiques au Tea-Party n'est pas une simple réaction d'intellectuels libéraux, qui se bouchent le nez chaque fois que le peuple a une place en démocratie. Elle est plus profonde et plus sérieuse. Le padre voit là des personnes respectables, attachées à la tradition américaine, c’est certain, mais il sent aussi que cette tradition se dessèche un peu dans l’éloge et l’invocation qu’on en fait.

 

On n’a pas l’impression que la sérénité du bon sens, l’optimisme renversant, le réalisme robuste habite ce retour à la tradition. On a plutôt l’impression que la dénonciation d’une dérive vers la banalité socialisante européenne se fait avec une aigreur assez européenne. On a l’impression que l’éloge du « bon sens » comme opposé à l’idéologie, est devenu souvent, paradoxalement, un thème idéologique.  

 

Une tradition vivante est comme la présence d’une continuité de vie, une libération qui perdure, un renouveau qui se perpétue. La réaffirmation volontariste d’une tradition moins sûre d’elle, dans un contexte culturel rationaliste, prend aisément la forme paradoxale d’une idéologie anti-idéologique.  

 

Le Tea-Party est culturellement et politiquement complexe. Il serait parfaitement simpliste de l’enfermer sous un seul concept, ou sous un seul slogan. Ses éléments principaux me semblent être :

-      un centrisme d’intention,

-      un esprit « conservateur », entendu comme traditionalisme de la liberté américaine classique,

-      un renouveau de la démocratie effective, avec une prise du pouvoir par des bases locales fortes et un renouvellement important du personnel politique,

-      un rejet de la social-démocratie périmée ou paralysante,

-      certains accents désespérés.  

 

La « formule qui marche » ne tient pas compte, en effet, de facteurs internationaux et nationaux importants, nouveaux et durables, qui forcent probablement à imaginer une mise à jour radicale.  Elle ne tient pas compte d’une concurrence extérieure insoutenable dans bien des domaines, d’une Chine en pleine affirmation de sa puissance, d’une immigration plus fragile et moins rentable, d’une pauvreté nouvelle, non soluble par le seul travail, d’une dégradation des bases morales et religieuses de la grande République, du vieillissement et de l’infécondité relative des groupes qui incarnaient le plus ces traditions américaines protestantes. Si tout cela n’est pas traité et pris en compte, la « formule qui marche », en sa version protestante classique, ne donnera sans doute que des résultats décevants.  

 

De là, encore une fois, l’importance du rôle des catholiques en cette période si décisive de l’histoire des Etats-Unis.

 

 

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