Lettre d'Amérique n° 13. Regarder au-delà de l'actualité décevante

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Au-delà des actualités décevantes : une fenêtre historique de liberté
 
 
Ne nous laissons pas tromper par les apparences. Nous sommes entrés, pour peut-être une décennie, dans une fenêtre historique de liberté.


 
J’appelle ainsi un temps où les grandes adaptations structurelles, en matière politique, économique et culturelle, deviennent possibles. Chacun sait les difficultés de la situation présente. Mais justement, la raison paradoxale qui rend les grandes réformes possibles, c’est cette impression intolérable qu’elles sont impossibles et que le Pouvoir est impuissant.


 
Louis XVI a essayé trois fois de réformer la fiscalité et de résoudre le problème de la dette de l’Etat. Trois fois, il a échoué. L'Ancien Régime s'est retrouvé un jour face au mur des privilèges et des droits qu'il avait accordés. Et il n'a pas su y faire face. Bien sûr l’économie n’explique pas tout, mais le fait est que le Roi n’a jamais eu la puissance ou le courage de réformer. L’Etat s’est trouvé en faillite. De là la convocation des Etats Généraux, et la suite.


 
C’est parce que les choses vont mal que la situation historique est très ouverte et que le pessimisme est mauvais conseiller : rien n’est joué. On n’imagine pas la puissance de l’effet de souffle que porte en elle une banqueroute menaçante. Le pire n'est pas forcément sûr. Mais pour comprendre combien l’histoire est aujourd’hui ouverte, et pour imaginer un avenir qui soit autre chose que le retour au passé, qui une fois passé ne revient jamais, il faut élargir nos horizons historiques et géographiques. Et pour gagner, il faut manœuvrer.


 
La manœuvre, c’est ce qui permet de l’emporter, même quand les rapports de forces paraissent très défavorables. Car pour l’emporter, avec des énergies potentielles très inférieures, il suffit que sur tous les points où l’on accepte le contact, les énergies mobilisées par le plus faible soient ponctuellement supérieures à celles mobilisées par le plus fort. Et il faut se dérober sur les autres points, sans trahir. A l’évidence, pour manœuvrer, il faut de la souplesse. Je ne dis pas : de la fourberie, ni de la dissimulation, et encore moins de la trahison, car seul peut l’emporter ce qui est solide et cohérent. Mais je dis : de la fluidité, de la mobilité, donc choix du terrain, liberté d’action, présence d’esprit, coup d’œil et décision.


 
Faisons donc un exercice d’assouplissement intellectuel. Aujourd’hui : politique et religion aux Etats-Unis.


 
 
Politique et religion aux Etats-Unis


 
 
Aux USA, nous avons, au départ, une société d'individus très religieux, en grande majorité dissidents de la religion d’Etat anglicane. Presbytériens, puritains, quakers, et catholiques, ils avaient tous subi tracasseries ou persécutions de la part de l’Etat anglais. Le motif principal de l’émigration anglaise en Amérique du Nord était la liberté religieuse – et aussi l’authenticité religieuse. En effet, dans cette monarchie anglaise à religion d’Etat, les leaders politiques s’intéressaient surtout à la religion pour la contrôler et s’en servir comme d’un instrument de leur puissance. 

 
 
Ainsi, dans la tradition américaine, l'Etat que nous dirions laïque, et qu’ils appellent "secular", ne fut pas un Etat irréligieux, antichrétien et sectaire, mais il fut d’abord un moyen d'organiser la coexistence pacifique entre les diverses confessions chrétiennes réfugiées outre-Atlantique, auxquelles s’ajoutèrent des franges de libres-penseurs et de Juifs. Cette organisation n’implique absolument pas que chacun renonce à son droit de chercher la vérité absolue, et d’en parler, au contraire ! Autrement, si tout se valait, pourquoi traverser l’Atlantique, et non pas plutôt se plier avec indifférence aux décrets du Parlement en matière religieuse ? Cette organisation fut aussi une réaction de gens authentiquement religieux, mais écœurés par l’hypocrisie de politiciens, souvent immoraux et irréligieux, qui instrumentalisaient la religion.


 
 
Liberté religieuse et small government 


 
 
"Laissez tranquille la religion !", c’est à mon avis la forme germinale du rejet du Big Government en Amérique. Le pouvoir corrompt. "La vigilance est la seule garantie de la liberté" (Jefferson).  Si le Pouvoir devenait trop puissant, il recommencerait à opprimer les consciences. Il ne doit donc avoir ni trop de prérogatives, ni trop de personnel, ni trop d’argent à dépenser et à distribuer.


   
Certains fondamentaux n’ont pas tant changé. 95% des Américains croient en Dieu et, avec des inflexions diverses, une énorme majorité de 85% croit en Dieu personnel, transcendant et au jugement post-mortem.


 
Ainsi, traditionnellement, nous avons dans ce pays un Etat laïque et une société religieuse. Et c’est précisément parce que la société est très religieuse, que l’Etat est laïque. Il faut en général un effort important à un Français, qu’il soit religieux ou laïque, pour comprendre que ses distinctions et associations d’idées habituelles ne s’appliquent pas aux Etats-Unis, et qu’il doit s’assouplir l’esprit s’il veut espérer y comprendre quelque chose.


 
 
Le cube et la cathédrale


 
 
La philosophie des Lumières a joué un rôle important dans la naissance des Etats-Unis et depuis. Une alliance stratégique s’est nouée entre les philosophes et les dissidents de l’Eglise anglicane (catholiques compris) contre l’Eglise établie (anglicane), le pouvoir de la métropole et la monarchie anglaise – de même qu’en France les Protestants se sont souvent alliés contre l’Eglise catholique monarchiste aux libres penseurs républicains opportunistes ou radicaux. Mais les mêmes Protestants étaient monarchistes en Europe, là où les monarques étaient Protestants. Bref, aux Etats-Unis, les philosophes ont la satisfaction de se dire qu’ils ont permis la coexistence pacifique des sectes religieuses toujours prêtes à en découdre, tandis que les confessions et dénominations considèrent réciproquement les philosophes comme une secte métaphysique non dépourvue d’utilité pour une société massivement religieuse.


 
Bien sûr, les USA ont toujours eu aussi leurs laïcistes « à l’européenne », voire à la française, agissants et puissants, mais en petit nombre et assez en dehors du mainstream social. On a quelquefois pu dire que les Etats-Unis étaient un pays de gens qui vont à l’église, dirigés par des gens qui n’y vont pas. Se le rappeler est important, pour se garder d’erreurs ou d’hostilités mal venues, à l’égard des Etats-Unis. Qu’on s’informe, par exemple, sur la chaîne de télévision EWTN, et qu’on cherche l’équivalent en Europe.


 
En outre, pendant longtemps, les philosophes n’avaient pas une morale très différente de celle des croyants. Dans les classes éduquées, tout le monde avait lu les mêmes classiques et la même Bible. Cela rendait évidemment le consensus plus facile. Ce n’est plus le cas, d’où les problèmes et, jusqu’à un certain point, la banalisation, des Etats-Unis.


 
Je conseillerais volontiers les livres de George Weigel, en particulier, sur les rapports entre l’Europe et l’Amérique, son livre intitulé (je traduis littéralement) Le cube et la cathédrale. Europe, Amérique et politiques sans Dieu (traduit et publié en français sous un titre politiquement moins incorrect).

 

 

 

Commentaires 

 
0 # mestrallet 2010-10-25 09:50 Merci pour ce texte fondateur du renouveau d'un large mouvement conservateur en France

quel est le titre du livre de George Weigel, dans sa traduction française ?
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0 # HH 2010-11-08 02:24 La question d'un possible mouvement conservateur en France est en effet à étudier, tant ce qui se passe aux USA ne pourra probablement pas ne pas avoir de répercussion en Europe et en France.

Le titre du livre de Weigel en français : Le cube et la cathérale. L'Europe, l'Amérique et la politique avec ou sans Dieu, La Table Ronde, 2005.
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