Portrait d’un leader. Abraham Lincoln

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Homme d’Etat et politicien

 

Abraham Lincoln était à la fois un homme d’Etat et un politicien habile.  

 

Il est vrai, un homme d’Etat est bien plus qu’un politicien qui a réussi. Trop de politiciens au pouvoir ne sont pas des hommes d’Etat. Ils sont d’ailleurs, en fait, sans réel pouvoir. Tel haut fonctionnaire, tel patron, tel simple citoyen, peuvent avoir une âme d’homme d’Etat, qui fera défaut au politicien chanceux, qui se prend pour ce qu’il n’est pas.

 

L’apparence et l’être

 

Beaucoup ont méprisé Lincoln parce qu’il était, comme on dit, sans apparence. En fait, il n’avait que de l’être.

 

Il était d’origine modeste et sans réseau familial. Il aimait ses enfants et avait tendance à les gâter.

                                     Abraham Lincoln et son fils Tad

 

C’était aussi un autodidacte. Un de ses premiers patrons, frappé par l’intelligence de ce modeste employé, lui donna un jour, sans mot dire, un paquet de livres de droit. Il les lut. Il devint un des meilleurs avocats de son pays et de son temps.

 

Abe Lincoln avait énormément étudié, dans une grande variété de domaines, et il est certainement le meilleur écrivain parmi tous les présidents des Etats-Unis, Jefferson compris. Il fut aussi l’une des têtes les mieux organisées de son temps – on ne pourrait le comparer qu’à Bismarck, ou à Gladstone.

 

Grand et dégingandé, il ne savait pas bien s’habiller. Il donnait l’impression de manquer de classe, tant qu’on ne voyait pas ses yeux, tant qu’on ne l’entendait pas parler. Son caractère était enjoué en surface, mélancolique en sa profondeur. Il eut des périodes de dépression. Son esprit se faisait remarquer d’emblée par son extraordinaire élévation. 

 

Lincoln était très ambitieux, mais il avait le droit et le devoir de l’être. Son pays aurait besoin de Pouvoir, pour surmonter sa crise majeure, qui approchait. Or, un tel Pouvoir n’appartient qu’aux grands caractères. Lincoln ne voulait pas le pouvoir pour en jouer, ou en jouir, mais pour pouvoir faire et faire. Le reste ne l’intéressait pas.

 

L’homme de caractère

 

Dans sa carrière politique, menée toujours en parallèle de sa pratique professionnelle, il connut beaucoup d’échecs. A cinquante ans, il pensait que sa carrière politique était terminée. Il reparut sur la scène publique, outré par les tentatives d’étendre l’esclavage à tout le territoire des Etats-Unis d’Amérique – vote du Kansas-Nebraska Act (1855), Arrêt Dred Scott de la Cour Suprême (1857). Mais deux ans avant d’être élu président, il fut encore battu, en 1858, pour l’élection au Sénat, par son adversaire de toujours, le brillant sénateur Douglas.

 

Lincoln, au désespoir de ses conseillers politiques, prit ses décisions les plus énergiques, limitant les libertés civiles, deux mois avant les élections de mi-parcours, en 1862 (il y perdit d’ailleurs moins qu’on ne le craignait). Six mois avant d’être réélu, face à une démagogie pacifiste débordante, tout le monde le donnait battu, mais il ne diminua en rien l’énergie qu’il mettait à vaincre la rébellion. Il avait trop d’ambition pour céder à l’opinion, ou subir des chantages à la réélection. Sa force d’âme prévalut. Il fut réélu avec plus de 55% des suffrages. Sa réélection brisa le moral du Sud.

 

Un leader ne suit pas, il précède. Lincoln savait guider, sans manipuler, s’opposer à l’opinion publique pour manifester, plus profond que celle-ci et que tous ses accidents, la volonté générale dans la substance du peuple. Il savait imposer le respect au peuple qu’il servait et respectait. Il savait rejoindre le meilleur du fond du peuple et, à la fin, emporter son choix, contre toute attente, sans encourir son mépris. Il acquit ainsi cette autorité qui seule permet d’avoir le Pouvoir, en Démocratie.

 

Lincoln savait de quel bois était fait chacun de ses interlocuteurs et il savait prendre les moyens, sans aller jusqu’au cynisme. La façon dont il obtint, en très grande partie par son action personnelle, la majorité au Congrès pour le vote du 13ème Amendement, qui abolissait l’esclavage, en mars 1865, est un pur modèle du genre.    

 

Chef républicain et commandant en chef

 

Lincoln, chef républicain et commandant en chef, présente le type complet du chef républicain, connaissant l’entière logique du Pouvoir, sa gamme complète allant des fins les plus élevées aux moyens les plus prosaïques, unissant aussi la logique de paix à la logique de guerre. Il est un grand modèle de culture du Pouvoir en Démocratie.

 

Pour retrouver une culture du Pouvoir, il faut savoir penser la guerre, aussi bien que la paix. Dans la paix, le dirigeant politique est comme un syndic de copropriété. L’autorité fondamentale réside évidement dans l’assemblée générale des copropriétaires, dont il exécute les volontés, non sans exercer en plénitude la prérogative exécutive, comme il en a le devoir. La tête, ici, n’existe que par le corps. Le chef n’est que l’émanation d’une communauté qui existe sans lui et lui délègue temporairement des pouvoirs.

 

Dans la guerre, c’est tout différent. Même si le chef est aussi un politicien élu, et même si le peuple reste théoriquement souverain, dans les faits, la logique se trouve inversée : au combat, en guerre, le peuple fait corps derrière le leader placé à sa tête, et, d’une certaine façon, le corps n’existe que par sa tête et se dissout sans elle. Or une cité libre doit être capable de se défendre. Aussi ses chefs doivent-ils savoir unir, dans leur pratique, ces deux logiques du pouvoir, ces deux légitimités, dont l’une est ascendante, et l’autre descendante.   

 

Si la crise qu’affronta Lincoln n’avait pas été surmontée, le monde serait aujourd’hui si différent ! Non seulement il n’y aurait pas les Etats-Unis, mais, en conséquence, la démocratie n’aurait pas duré dans le monde. Sans l’exceptionnel leadership de Lincoln, la crise n’eût probablement pas été surmontée.

 

Il est certain – autant qu’une telle certitude soit accessible en histoire – que la Guerre de Sécession n’eût jamais été gagnée par l’Union, ni l’esclavage aboli, ni les Etats-Unis réunis et refondés dans une liberté nouvelle, sans l’énergie de Lincoln.

 

Sa rigueur juridique était rassurante. Il savait agir en situation d’exception, quoique toujours avec mesure. Confronté à une subversion redoutable, il n’hésita pas à prendre les mesures qui s’imposaient, suspendant l’application du Bill of Rights, interdisant certains journaux, faisant procéder à certaines arrestations arbitraires. « Faudrait-il, demande-t-il au congrès le 4 juillet 1861, qu’une seule loi soit inconditionnellement respectée, si au prix de cet inconditionnel respect, c’était tout le système des lois et l’édifice entier de la constitution qui se voyait condamné à l’effondrement ? »

 

Toute son énergie combative n’eût jamais obtenu de tels résultats, si elle n’avait été associée à une grande prudence politique. Ardent à poursuivre un idéal, Lincoln était raisonnable. Il n’était pas perfectionniste, il n’avançait que pas à pas, avec tact, patience, acceptant les compromis, respectant la durée, le sentiment profond du peuple dont il servait les destinées. Ennemi de la violence, il ne fut pas élu sur un programme maximaliste, il temporisa le plus longtemps qu’il put, il ne fut pas l’auteur du casus belli. Il admettait les faits, écoutait les bons conseils et, surtout, il acceptait de les suivre et s’en trouvait bien. Sa farouche résolution de gagner s’unissait à une généreuse clémence envers les vaincus. Sa puissance de persuasion, son ardeur à persuader, sans hâte, sans sophisme, sans brusquer, tel était, semble-t-il, son caractère le plus remarquable.

 

La conclusion qu’impose une étude de son caractère et de sa vie, c’est que facteur essentiel, pour la traversée victorieuse des grandes crises historiques, ce sont les leaders.

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