Eloge de Wellington (1)

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Paru dans le journal la Nef, mai 2010

Un homme modeste

 

J’admire Wellington. Le vainqueur de Napoléon était avant tout un homme modeste. Ne m’accusez pas d’ignorance. Chacun a entendu parler de sa vanité proverbiale. Ce n’est pas ici ce dont il s’agit. Wellington était professionnellement modeste.

Bonaparte a commandé en personne sur le champ de bataille une centaine de fois. Il n’a pas perdu plus d’une (ou deux) fois. Ce ne fut pas le fait du hasard. Ce diable d’homme était le dieu de la guerre. Wellington a eu l’intelligence de se poser la bonne question : comment puis-je vaincre un génie guerrier, moi qui ne suis rien de plus qu’un talentueux militaire ? Avouez qu’il fallait de l’humilité pour formuler une telle question. De là sont sorties les tactiques d’humilité : la défensive enterrée, l’esquive et l’usure, les tranchées de Torrès-Vedras, l’appui à la guérilla espagnole, la retraite quand Bonaparte commande en personne, la terre brûlée, l’attaque de tous les corps d’armée confiés à ses maréchaux, etc. Un jour enfin, ce fut Waterloo.  

Vous vous demandez sans doute : « Pourquoi donc nous parle-t-il de Wellington ? » Je vais vous le dire. Nous sommes engagés dans des discussions publiques sur les questions qu’on dit « de société », et qui sont, en fait, des questions d’éthique : bioéthique, mariage, adoption, place de l’homme et de son action dans la nature et le cosmos, justice sociale et moralité de l’argent. Il s’agit toujours de savoir si l’on va abandonner encore un peu plus la morale de l’humanisme européen, dite traditionnelle, pour ne pas dire chrétienne, et la remplacer encore un peu plus par l’ordre moral à rebours de l’idéologie privatiste (qui est l’inverse du communisme). Bien des combats de ce genre ont été livrés depuis trente-cinq ans. A ma connaissance, l’idéologie a toujours gagné. Quand donc ceux qui prétendent faire vivre l’humanisme européen se poseront-ils la question d’un changement de stratégie ? Quand donc apprendront-ils l’humilité de Wellington ?

 

Qui donc est le plus fort ?

 

Je vous l’avoue carrément : j’en ai assez de perdre. Alors je sais bien, j’en entends d’ici soupirer : « Nous ne sommes pas les plus forts. Le plus fort l’emporte… » Bien sûr – c’est une banalité. Le plus fort l’emporte toujours, par définition, c’est une loi physique. Mais c’est une vérité, dont on doit tirer une conséquence raisonnable : la manœuvre. La manœuvre, c’est l’art de se trouver le plus fort, sur chacun des points où l’on accepte l’affrontement, qu’on soit ou non globalement le plus fort. Grâce à ses manœuvres, Bonaparte, en Italie, est presque toujours le plus nombreux, quand il combat des corps d’armée ennemis, alors que ses adversaires sont deux à trois fois plus que lui. Le petit peuple espagnol, de 1808 à 1814, a saigné à blanc la Grande Armée, en se trouvant contre elle le plus fort, dans des milliers d’embuscades. Grâce à la manœuvre, le plus faible peut devenir le plus fort.  

Vous objectez : « Mais le débat public ce n’est pas la guerre ! » Bien entendu, c’est la politique ; mais entre la politique et la guerre, il existe quelques rapports, aussi pacifique qu’on soit. Quel est ici le rapport ? Wellington pourrait en indiquer quelques uns. Je pense surtout au terrain. 

 

Choisir son terrain : de la guerre des tranchées médiatiques à l’Internet

 

La grande presse (à quelques rares exceptions près), et la plupart des médias télévisuels, ainsi que la grande majorité des radios sont automatiquement déterminés sur la plupart des questions d’éthique.

Parler ainsi n’est pas juger les personnes. Ces organes sont structurés par leur business model : ils vivent en fournissant de l’espace-temps à des publicitaires, et pour cela, ils sont sous la loi de l’audience et de l’instantané. La relation humaine, le langage, le débat, la raison, le ton et le style, tout y prend, à partir de l’élimination de la durée (Bergson), une forme telle, que sur ce terrain, seule est à l’aise l’idéologie du politiquement correct superficiel. Raisonner dans ces espaces instantanés, c’est comme courir dans la boue. Le résultat du débat est prédéterminé par la forme de son organisation. Que ferait donc Wellington ?

Il manœuvrerait. Il changerait le business model de certains medias s’il le pouvait. Autrement, il romprait le contact sur le terrain de ces médias de l’instantané, se maintiendrait sur quelques autres et, pour le reste, il s’établirait sur un champ libre, immense, ouvert, appelé l’Internet. C’est là et là seulement que, dans des millions d’escarmouches sans éclat, l’humanisme européen, retrouvant la liberté de parole, peut miner l’idéologie et l’emporter à la fin sur le politiquement correct. C’est déjà ce qu’on entrevoit.

Commentaires 

 
0 # BALAY 2010-05-12 20:59 l'idée de la tactique 'Wellington' est très certainement appropriée et j'ai lu votre article paru dans la Nef avec beaucoup d'intérêt ; mais "l'humanisme européen retrouvant la liberté de parole" n'est-il pas lui même une idéologie prête à prendre le relais de la précédente? Répondre | Répondre en citant | Citer
 

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