Henri Hude

Quarante pensées sur les valeurs et leur transmission. Pensées 21 à 30.

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Mise à jour le Jeudi, 22 Mars 2018 13:14 Écrit par Henri Hude

Voici des pensées sur les valeurs et leur transmission, au moment où je publie deux livres, le premier intitulé La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient, et le second Habiter notre Nature. Ecologie et humanisme (Mame, 2018).

 

 Pensée 21 : Comment transmettre ? D’abord en ayant bien reçu et en recevant bien. On n’a jamais fini de recevoir. Goethe a écrit : « Ce que tu as reçu, acquiers-le afin de le posséder. » On ne donne que ce qu’on possède et ce qu’on reçoit, il reste à l’acquérir. L’acquérir, c’est le réfléchir, le méditer, laisser la conviction s’épanouir en sentiment et le sentiment s’authentifier en action et engagement. Et c’est alors que la valeur est « possédée ». A moins que ce ne soit elle qui nous possède. Nous nous dépensons pour elle. Etant possédée, possédant, elle peut être donnée.

 

 

 

Pensée 22 : Donner ce qu’on a reçu et acquis ainsi, c’est aider la personne à qui on le donne à l’acquérir elle-même ainsi. Car il ne suffit pas que nous le lui donnions, pour qu’aussitôt elle le possède. Veiller à ce qu’en voulant trop transmettre, on n’impose la valeur d’une façon si peu libre qu’un empêchement serait mis à son acquisition.

 

 

Pensée 23 : Acquérir une valeur, c’est comprendre les vrais motifs d’y adhérer avec conviction et persuasion et motivation. C’est juger qu’il convient d’y adhérer et qu’il le faut, parce que c’est vrai, parce que c’est bien, parce que c’est juste. Cette adhésion, pour être complète, doit se faire de façon intelligente, volontaire et vitale, affective aussi et pratique. 

 

 

Pensée 24 : La « crise des valeurs » est, très souvent, l’échec de l’acquisition de la valeur. Le questionnement acquisitif normal à son sujet a dérapé. Un récepteur raisonnable pose la question et trouve en grande partie la réponse dans la question (La formation des Décideurs, p.21-22). Le récepteur déraisonnable « doute » du transmetteur et de ce qu’on lui transmet sans pouvoir accéder à la confiance.

 

 

Pensée 25 : Dans l’insistance exagérée du transmetteur, ou dans l’inauthenticité apparente de son témoignage, beaucoup trouvent motif, ou prétexte, à ne pas recevoir.

 

 

Pensée 26 : Dans un prétendu respect de la liberté, beaucoup trouvent prétexte pour justifier leur peur de transmettre et leur indifférence. « C’est sa liberté » signifie : « Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Qu’il se débrouille. »

 

 

Pensée 27 : En vérité, chacun a droit à son héritage. Il n’y a donc pas de liberté, pas d’autodétermination réfléchie, sans principes pratiques reçus. Ceux-ci doivent être reçus, puis acquis. Mais pas d’acquisition, d’adaptation ou de critique sans réception préalable et donc sans don. Comment pourrions-nous tout créer par nous-mêmes ?

 

 

Pensée 28 : Si nous ne bénéficions pas de la transmission, seuls les surhommes pourraient être libres, ou plutôt s’imaginer l’être. Que serions-nous, nous, pauvres humains trop humains ? Leurs esclaves.

 

 

Pensée 29 : Le doute et le soupçon sur les valeurs ne sont que des réductions (vouées à l’échec) du questionnement, qui seul permet de les acquérir après les avoir reçues. Ils sont aussi des révoltes contre une façon de transmettre qui asservit le récepteur et en définitive le prive de son « initiative d’acquisition ». Car dans la tradition il y a une action et impression du donneur sur le récepteur, mais l’acquisition se fait par une expression et réaction du récepteur.

 

 

Pensée 30 : L’hypocrisie ordinaire, l’illusion ordinaire, c’est prétendre que ne pas transmettre serait autre chose que transmettre. Car soi-disant « ne pas transmettre », c’est transmettre le nihilisme et la liberté nihiliste de l’individu arbitraire, l’injustice et la guerre, la psychose et la dépression.

 

Pensées 1 à 10.

Pensées 11 à 20.

Pensées 31 à 40.

 

La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient. 

La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient.

 https://www.laprocure.com/formation-decideurs/9782728924462.html

 

Habiter notre Nature. Ecologie et humanisme  

Habiter notre Nature. Ecologie  et humanisme.

 https://www.laprocure.com/habiter-nature-ecologie-humanisme-henri-hude/9782728924530.html

 

 

 

 

Quarante pensées sur les valeurs et leur transmission. Pensées 11 à 20.

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Mise à jour le Mercredi, 21 Mars 2018 13:44 Écrit par Henri Hude

Voici un second groupe de pensées sur les valeurs et leur transmission, au moment où je publie deux livres, le premier intitulé La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient, et le second Habiter notre Nature. Ecologie et humanisme (Mame, 2018).

 

 Pensée 11 : Ce qu’on appelle « hiérarchie des valeurs », les Anciens le faisaient dépendre de la hiérarchie des degrés d’être et de l’ordre de la finalité de l’être sous le Bien.  Je pense qu’ils avaient raison, mais que c’est difficile à comprendre aujourd’hui ! Ces vérités ne se donnent qu’à ceux qui veulent bien les méditer longtemps.

 

 

Pensée 12 : La vie ne va pas sans le don de la vie. Le don de la vie ne va pas sans le don de la découverte du sens de la vie, qui est le Bien. La vie, qui a pour essence de se transmettre, est une valeur parce qu’elle conditionne l’existence dans notre vie des autres valeurs (Pensée 6), mais aussi parce qu’elle est en elle-même un symbole ou une parabole du don de la vraie vie, la vie dans le Bien.

 

 

Pensée 13 : Parlons maintenant de la transmission des valeurs. Elle est un don, pas une imposition brutale, pas une pression angoissée. Elle relève donc de la philia. La valeur qui enveloppe les autres, c’est la philia en acte, définie par le double don, le don mutuel. Le don de la valeur ne va pas sans la valeur du don, ni sans celle du don de la valeur du don.

 

 

Pensée 14 : L’imagination naturellement nous fait nous représenter une « valeur » de façon matérielle, comme un témoin qu’un coureur passe au suivant, ou comme un drapeau, qu’un chef de corps remet entre les mains son successeur. Pourtant, même si la valeur a besoin de symboles, elle n’est pas une chose qu’on accroche à un mât, ou qui se laisse ranger sur une étagère sans être vécue (pas plus qu’un livre d’ailleurs, qui n’est là que pour avoir été lu, et un jour relu). Si donc il nous faut une image, mieux vaut prendre celle de la lumière d’une flamme qui s’allume à une autre flamme. La transmission,  c’est une conviction vécue et un désir, un amour, une pratique, qui s’allument au témoignage d’une conviction vécue, d’un désir et d’un amour mis en pratique.

 

 

Pensée 15 : En règle générale, est transmissible ce dont l’Homme est convaincu, qu’il aime vraiment et qu’il vit avec pleine cohérence. Pourtant, parfois les valeurs sont transmises, bien que l’exemple donné soit déficient. Inversement, l’exemple parfois est authentique, noble, émouvant, mais la transmission n’a pas lieu ; elle se heurte à un refus. On ne saurait dire si ce sont là plutôt des exceptions, ou non.

 

 

Pensée 16 : On dirait que les valeurs élevées sont rejetées, ou en tout cas sont plus difficiles à transmettre et moins volontiers transmises, dès que la vie devient plus facile. Les valeurs alors sont vues comme de simples opinions, répétées sans conviction, affirmées sans amour, faisant surtout partie de la cohésion sociale, ou de la discipline sociale, et qu’il faut professer par habitude, par discipline ou par esprit de conservation, mais sans y réfléchir et sans vraiment les mettre en pratique.

 

 

 

Pensée 17 : Nous le savons : la transmission des valeurs est elle-même une valeur. Pas seulement parce que sans transmission les valeurs disparaîtraient, mais parce que recevoir et donner sont des valeurs, et que le don qui a le plus de valeur, c’est le don de ce qui donne sens à la vie.

 

 

Pensée 18 : Transmettre est simplement donner les valeurs qu’on a soi-même reçues. C’est la forme que prend concrètement l’amitié pour une personne sociale qui s’inscrit dans l’histoire et dans la vie. Bien sûr, certains peuvent inventer, mais la musique en acte ne consiste pas en notes sur des portées. Même si la partition reste la même, et n’est pas de nous, chacun doit inventer son interprétation.

 

 

Pensée 19 : La valeur n’est transmissible que si elle est vécue. Mais inversement, elle n’est vécue que si elle est transmise. La transmettre implique de la vivre. La vivre peut impliquer un sacrifice. La transmettre est donc un don qui implique un sacrifice de soi. Ce sacrifice le meilleur moyen de transmettre la valeur. Car l’enfant et l’adolescent ont besoin de savoir qu’au besoin, nous mourrions pour eux (Pensée 7).

 

 

 

Pensée 20 : Tout donner pour la valeur, c’est donner sa vie pour elle. Le don de sa propre vie est la valeur suprême, comme forme suprême du don.

 

Pensées 1 à 10.

Pensées 21 à 30.

Pensées 31 à 40.

 

La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient  

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 Habiter notre Nature. Ecologie et humanisme  

Habiter notre Nature. Ecologie et humanisme

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Quarante pensées sur les valeurs et leur transmission. Pensées 1 à 10.

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Mise à jour le Mardi, 20 Mars 2018 11:19 Écrit par Henri Hude

Voici des pensées sur les valeurs et leur transmission, au moment où je publie deux livres, le premier intitulé La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient, et le second Habiter notre Nature. Ecologie et humanisme (Mame, 2018).

 

 Pensée 1 : Quand j’étais étudiant, au sujet des valeurs, on m’apprit à distinguer radicalement valeur et prix. Les personnes sont des sujets, elles sont une valeur, me dit-on ; les choses sont des objets, ils ont un prix. Kant dixit. Je compris plus tard que cette approche moraliste et moralisante n’était pas satisfaisante.

 

 

Pensée 2 : En vérité, chaque bien quel qu’il soit, possède une bonté qui peut faire l’objet d’une appréciation – mot dans lequel il y a prix, et synonyme d’évaluation – mot dans lequel il y a valeur. Nous pouvons comparer la bonté d’un bien à celle des autres, peut-être pas mesurer exactement, mais certainement classer par ordre de préférence, en général ou dans chaque situation. Est donc appelé valeur tout ce que l’Homme, hors de lui-même ou en lui-même, et y compris lui-même tout entier, reconnaît comme un bien et à quoi il attache une valeur, qu’il compare, mesure, évalue, apprécie.

 

 

 

Pensée 3 : Il est vrai que le mot « prix » ne désigne que le prix, et que ce prix en lui-même n’a pas de valeur. En cela, le mot « valeur » est différent : il désigne à la fois le bien et son prix, ou encore le bien portant avec lui sa mesure de bonté, mesurée, appréciée, évaluée. Le concept de valeur embrasse donc à la fois une bonne et belle chose (une valeur), et aussi le  prix qu’on est disposé à donner pour elle, qui est la valeur de ce bien (sa valeur). Nous parlons ainsi de valeur quand nous pensons en même temps à la bonté d’un bien et à la mesure de celui-ci. Lui reconnaître une valeur, c’est être disposé à sacrifier quelque chose, et parfois beaucoup, pour l’obtenir, « à tout prix ».

 

 

Pensée 4 : Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas de différence entre une valeur et un prix ? L’étymologie nous suggère qu’il existe une telle différence, car « prix » appartient au registre des choses du commerce, « valeur » à celui de la santé, du courage et des vertus. Ce que l’étymologie suggère, la réflexion nous le confirme.

 

 

 

Pensée 5 : Un prix, par définition, semble être une grandeur finie, limitée. Au contraire, nous parlons de valeur quand le prix peut ou doit monter jusqu’à l’infini. C’est parce qu’il y a des valeurs en jeu que les prix, sur certains marchés, ou en certaines circonstances, peuvent monter indéfiniment : par exemple, certaines œuvres immortelles sur le marché de l’art, ou le pain sur le marché noir des denrées en temps de famine. Car ici sont en jeu, respectivement, la beauté et la vie.

 

 

 

Pensée 6 : La vie est une valeur, sans doute parce qu’elle fournit le cadre où nous pouvons découvrir les autres valeurs et en vivre. Elle participe sans doute aussi à la valeur de l’être même. Mais la vie n’est pas la valeur suprême, puisqu’on peut sacrifier sa vie pour quelque chose d’autre, et qui vaut donc plus qu’elle.

 

 

Pensée 7 : Un grand médecin spécialiste américain de la dépression, Philip Gold, me disait un jour qu’un enfant, pour la solidité de son équilibre psychique, avait besoin de savoir que quelqu’un l’aimait inconditionnellement et au point, s’il le fallait, de mourir pour lui. L’amour va jusque-là, si c’est vraiment l’amour.

 

 

 

Pensée 8 : Les hautes valeurs sont constitutives de l’amitié, de la philia, qui est la valeur matricielle, la définition même du bien. L’essence de la philia est universelle et se laisse exposer, mais elle ne se concrétise que dans sa double relation à l’éros et à l’agapè.

 

 

 

Pensée 9 : Aristote disait : « Il n’y a pas de différence entre un véritable ami et un parfait homme de bien. » Un véritable ami donne de bons conseils, rend généreusement service et de façon désintéressée, ne commet aucune injustice envers son ami, l’estime et le respecte, le défend avec courage. Le système des valeurs morales est inclus dans la logique de l’amitié.  

 

 

Pensée 10 : Les Valeurs, ce sont le Bien lui-même, valeur suprême ; puis l’Homme qui, Décideur, est relié au Bien – l’Homme avec sa nature et sa personne ; ensuite, la philia qui est la loi première de la nature humaine réfléchie ; enfin, tout ce qui existe ou peut exister sous cette loi ou en cohérence avec elle.

 

Pensées 11 à 20.

Pensées 21 à 30.

Pensées 31 à 40.


 La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient.

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Habiter notre Nature. Ecologie et humanisme  

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Une présentation de mon livre paru en février 2018.

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Écrit par Henri Hude

 

 

 

La renaissance de l’humanisme

 

Pour avoir envie de lire mon livre, réfléchissez sur son sous-titre : « Méditations sur un humanisme qui vient ». L’humanisme est la plus vivante de nos traditions et l’objectif de tout progrès. Il est déjà, et il sera de plus en plus dans l’avenir, le seul critère possible de décision. Mais l’humanisme est profondément en crise, et depuis longtemps.

L’enjeu du livre est la redécouverte et la réinvention de l’humanisme. Il s’agit de contribuer à ouvrir un nouveau cycle de l’humanisme, ce qui précède toute renaissance de la civilisation.

Comment réinventer l’humanisme ? En sortant des oppositions entre humanismes. Le grand humanisme moderne des Lumières s’est construit en opposition à l’humanisme chrétien ; l’humanisme postmoderne rejette à la fois l’humanisme moderne et l’humanisme chrétien. Ne peut-on essayer la paix et la synthèse ? Le pape François dirait : la miséricorde...

 

 

Platon et l’humanisme antique

 

Toute Renaissance relit Platon. C’est lui le fondateur de l’humanisme. Il commet « une sorte de parricide » sur « notre père Parménide[1] ». Autrement dit, il n’est plus fasciné comme tous ses prédécesseurs par la croyance en l’unité de l’Être. Il reconnaît le Bien mais sous l’unité de celui-ci, la pluralité des Idées et des âmes, et même celle des individus concrets, liés dans l’ordre du cosmos. Comment donc l’Homme pourrait-il ne pas être bon, lui qui est sous le Bien, le vise et le désire ? Et du temps de Platon, au IVe siècle avant Jésus-Christ, il y a, déjà, des sciences. Le pluralisme sérieux s’accorde avec l’unité de la vérité. Les sciences, en particulier la géométrie, montrent qu’il y a en l’Homme quelque chose qui est différent du corps et qui vise les vérités éternelles. Son disciple, Aristote, dit que l’Homme est parmi les animaux « le seul à participer au divin[2] ». Avec la raison, nous tenons aussi la racine de la liberté. Dignité de l’Homme, raison, liberté : humanisme. – Bien sûr on peut souligner les insuffisances de Platon. Mais à quoi bon ?

 

 

Le Christ et l’humanisme chrétien

 

Le Christ paraît. C’est l’Homme-Dieu, comme l’écrit audacieusement saint Augustin. Tout être humain peut avoir accès à sa vie divine, participation à sa liberté humanodivine. Peut-on rêver humanisme plus intégral ? Le meilleur des empereurs romains, le plus philosophe, le plus imprégné de l’humanisme antique, Marc Aurèle, fut parmi ceux des empereurs qui persécutèrent le plus les premiers chrétiens. Reconnaissons que les chrétiens ne lui en ont pas voulu. Des générations de moines ont recopié ses Pensées, comme ils ont recopié aussi le Banquet de Platon, à la stupéfaction répétée de Jacques Lacan[3], qui les aurait crus plus bégueules. C’est que tout cela va dans le même sens et dans le bon sens et s’accorde plus que cela ne se combat. Malgré leurs conflits et tensions sur bien des points, l’humanisme antique et l’humanisme chrétien ont été fondus en un seul, en une première synthèse humaniste, celle de l’humanisme chrétien classique.

Cette synthèse s’est défaite à partir de la fin du Moyen-Âge, et tout au long des XVIe et XVIIe siècles, sous la double pression du premier développement des sciences modernes et de nouvelles aspirations à la liberté civile. Des chrétiens ont pris peur. Ils ont assombri la religion du Christ. La papauté pourtant fut toujours humaniste. On le lui a reproché. On l’a même décrite comme néo-païenne. Optimiste et « miséricordieuse », elle comprenait que ces nouveaux éléments étaient issus du Christ. Le Progrès est une retombée de la Résurrection déployée dans l’Histoire. A quoi cela sert-il d’opposer le Progrès de l’Homme à l’Homme-Dieu Jésus-Christ ? A cause de chrétiens antihumanistes, le Christ a pour un temps perdu l’initiative humaniste.

 

 

L’humanisme moderne

 

Les Modernes ont donc tenté sans le Christ une nouvelle synthèse humaniste. Cependant, ces Grandes Lumières qui écartaient Jésus-Christ entendaient bien conserver les acquis du christianisme, notamment la dignité et la liberté de l’Homme, mais subordonnées à la Raison, raison humaine érigée en divinité.

La tension fut souvent très forte entre christianisme et lumières. Mais Augusto Del Noce a montré que cette bipolarisation n’allait pas de soi[4]. Il y eut un immense courant de lumières chrétiennes, entre Descartes et Rosmini. L’esprit humain, que quelques échecs dégrisent de ses excès rationalistes, reconnaît dans la Raison le Logos et en retrouve la transcendance, en même temps qu’il retrouve le Maître intérieur de saint Augustin[5]. C’est sans doute le fond de la discrète philosophie de Benoît XVI.

Le monde pour les Hébreux s’ordonnait par rapport à l’Unique créateur et à ses lois-volontés. Que font les sciences, sinon mettre des nombres sur ces lois, des proportions sous ces volontés ? Plutôt que de rappeler le mal que les Révolutionnaires, inspirés par les penseurs éclairés, ont fait aux chrétiens, mieux vaut tirer parti du grain qui se mêle à la paille d'extrapolations sans valeur. C’est comme rappeler le mal que les humanistes antiques ont fait aux premiers chrétiens.

Les lumières ont ceci de particulier qu'avec leur méditation sur la loi, en physique et en morale, et si nous mettons de côté un excès de système et l’obsession du "doute", elles unissent à la raison la foi de l'Ancien Testament, ce qui solidifie l'humanisme chrétien. Il y a dans la pensée de grands penseurs éclairés des apports considérables et objectivement vrais, qui enrichissent un humanisme pérenne. Par exemple, la pensée pratique de Kant, si nous le lisons avec liberté, nous rend certains de notre liberté, justement comme pouvoir de décision, d’autodétermination raisonnable, grâce à la norme objective. Elle permet de comprendre avec rigueur comment les Hébreux, recevant la Loi, découvraient aussi la liberté. La liberté du Christ et la grâce de l’Esprit Saint peuvent conférer à l’Homme une liberté plus grande, mais qui a toujours besoin d’être garantie par la précédente, même quand elle la bouscule.

 

 

L’humanisme postmoderne

 

La synthèse moderne s’est défaite à son tour, justement à cause des étroites limites de cette liberté moderne à base exclusivement de devoir et de loi morale. Ce moralisme constitue l’élément antihumaniste de l’humanisme moderne, lequel a perpétué tout ce qu’il y eut de moins heureux dans la chrétienté médiévale finissante, ou même dans la chrétienté des âges classiques. Le père Servais Pinkaers, o.p., a mis tout cela en lumière avec une érudition surprenante et une parfaite clarté[6]. Il a montré que la béatitude et l’amitié étaient les deux bases de la morale chrétienne.

Que dirons-nous donc des postmodernes et de l’éruption de 1968 ? Que c’est le diable ? Mais le diable est partout, si on veut bien le chercher. N’était-il pas aussi dans la sinistrose de l’impératif catégorique et dans toute une morale du devoir tournant à la névrose ? N’était-il pas aussi dans le fanatisme politique des idéologies modernes ? Ou dans ces systèmes qui enferment tout dans une Raison systématique, desséchant la vie et coupant tout ce qui dépasse ? C’est donc avec raison et avec humanisme qu'un tel excès de rationalisme, un tel moralisme, cette violence politique, et cette agression aussi de la Nature ont fait l’objet de critiques féroces et se sont vues rejetées par les postmodernes. Comment ne pas sympathiser ? Et voir dans ces critiques moins de révolte adolescente ou d’immoralisme irresponsable, plus de besoin de salut, d’humanisme et de vie ? Là encore, n’est-ce pas l’attitude du pape François ?  

Cette critique dite postmoderne a voulu garder tous les idéaux humanistes, mais en détruisant cette synthèse humaniste moderne, qui était certes puissante et innovante, mais trop exclusive et combien étouffante. Comment ne pas d’abord voir dans Freud un témoin et un analyste de cette crise névrotique et de ce malaise dans laquelle l’humanisme moderne a plongé la culture et dont elle n’en finit pas de se remettre ?

Cet humanisme postmoderne se veut non totalitaire. Qui ne l’approuverait en cela ? Mais ce XXIe siècle a peur de Dieu comme le XVIe avait peur du diable. Il a peur de la vérité, de la raison, comme si c’était la base du totalitarisme. Comme si Hitler et Staline s’étaient jamais souciés de raison et de vérité ! La vérité, c’est donc qu’il n’y a pas de vérité. La justice se définit sans le bien et contre le bien. Tout fondement est écarté, par peur qu’il y ait quelque part quelque chose qui tienne debout et qui pourrait être un opprimant pouvoir. Pas de Nature, pas de Dieu, pas de Raison. Que reste-t-il ? Le Néant et la liberté assise sur le Néant tombe elle-même dans le néant. Tout s’effondre dans le non-sens et le délire. Crise écologique, folie du populisme, tensions guerrières, exubérance irrationnelle des médias et des marchés, etc. L’injustice de l’individualisme arbitraire, ne pouvant plus être mise en cause en raison du politiquement correct, détruit la liberté de penser au nom de la liberté de penser. L’humanisme postmoderne est ainsi devenu un délire collectif qui pourrait mener sur bien des points au règne de l’inhumain, et préparer la guerre mondiale.

 

 

La renaissance de l’humanisme

 

La question est donc celle de la renaissance de l’humanisme. Après toutes ces confrontations entre différents humanismes, il faut en faire la synthèse. Si nous y parvenons, nous aurons une Renaissance de la civilisation. J’estime que ces renaissances passent par l’éducation et d’abord celle des Décideurs. C’est la bonne méthode, pour retrouver les critères, et pour en inventer une version humaniste plus adéquate, que de se proposer la formation des Décideurs. 

L’humanisme est le cœur de toute notre civilisation, antique, chrétienne, moderne éclairée, et même postmoderne. Il le restera et il sera l’avenir du monde. Le drame, c’est que l’humanisme, la civilisation humaniste, sont devenus antihumanistes, mais paradoxalement par humanisme et de bonne foi ; aussi ne s’en rend-on pas bien compte. Par moralité et par humanisme nous devenons monstrueux. Les exemples sont sous nos yeux.

Mais là encore, faut-il avant tout condamner ? La psychose narcissique collective a remplacé la névrose moraliste. L’Homme postmoderne est désormais un « paumé », qui souffre et se débat dans d’impossibles contradictions. Par exemple, il voudrait retrouver et respecter la nature mais il refuse l’idée de nature humaine et de loi naturelle, pourtant fond non seulement de l’éthique, mais de la raison et de la science.  

Ainsi, un humanisme nouveau saura-t-il pratiquer une psychanalyse de cette culture, guérir la psyché humaniste par un examen de conscience qui ira plus profond que le soupçon nietzschéen. En un mot, sortant du pathologique, il retrouvera (grâce à la génialité de tant de fébriles recherches postmodernes) un équilibre dynamique dont il n’ose encore même pas rêver. 

Le point le plus important, c’est un dialogue à fond entre ce qu’il y a de plus universel dans le christianisme et ce qu’il y a de plus puissant dans les Lumières[7]. La conclusion-clé, c’est que l’humanisme doit redécouvrir en profondeur sa relation à l’universel, c’est à dire son Dieu, par ce dialogue entre le Dieu fait Homme, Jésus-Christ, et « l’Homme-Dieu » des lumières. Ainsi aurons-nous « une nouvelle synthèse humaniste », et la possibilité d’une nouvelle renaissance.

Pour les chrétiens, en procédant à cette synthèse supérieure, comme l’a fait par le passé l’humanisme chrétien classique avec l’humanisme antique, c’est aussi l’opportunité de reprendre l’initiative conceptuelle.


 


 



[1] Platon, Le Sophiste, traduction Chambry, XXIX.   

[2] Aristote, Parties des Animaux, II, 10, 656 a 7-8. Il est vrai qu’il ajoute « ou du moins il y participe davantage que tous les autres ».

[3] Jacques Lacan, Le Séminaire. Livre VIII. Le transfert, Seuil, 1991, 2001, p.£$

[4] Augusto Del Noce, Da Cartesio a Rosmini, Milano, Giuffré, 1991.   

[5] Saint Augustin, Le Maître, Klincksieck, 2002.

[6] Google vous donnera tous les titres des excellents ouvrages de Servais Pinkaers. En anglais, un livre très précieux : The Pinkaers Reader: Renewing Thomistic Moral Theology, edited by Craig Steven Titus et John Berkman, The Catholic University of America Press, 2005.

[7] Paul VI, Discours du 8 décembre 1965, pour la clôture du Concile Vatican II : « La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? (…) La vieille histoire du Bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes pour les hommes l’a envahi tout entier. (…)  Vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, sachez reconnaître notre nouvel humanisme. » 

   

La formation des Décideurs : sa table des matières, explicitée par des teasers.

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Mise à jour le Jeudi, 22 Février 2018 13:26 Écrit par Henri Hude

TABLE DES MATIERES

 

Prologue

Pourquoi ce livre est dédicacé à mes fils devenus adultes.

 

Avertissement

 

MEDITATIONS INTRODUCTIVES : EDUQUER LES DECIDEURS.

 

§ 1 Eduquer les Décideurs en vue du Bien ?

§ 2 Les décideurs ont-ils besoin d’être des Hommes de pensée ? Et d’abord que signifie le mot « philosopher » ? Les questions philosophiques.

§ 3 Répondre en Décideur à des questions philosophiques ?

§ 4 Un dilemme : être amateur de questions sans réponses ou amateur de réponses sans questions ?

§ 5 Comment définir simplement l’adjectif « pratique » ? Qu’est-ce qu’une pensée pratique ?

§ 6 Un décideur doit-il être aussi un « gardien » ?

 

« Platon écrit que la justice n’est possible que si les philosophes deviennent rois, ou les rois philosophes[i]. Et il a raison, car…  

« Ce que dit Platon se traduit ainsi en langage moderne : les décideurs doivent devenir philosophes, ou les philosophes devenir décideurs. C’est évident, parce que… » (p.17)

 

 

PREMIERES MEDITATIONS : SE DOTER D’UN NOUVEAU CRITERE DE DECISION HUMANISTE

 

§ 7 Est-il vrai que le circuit de pensée pratique va de la cité au Bien, du Bien à la cité – et ainsi de suite ?  

§ 8 Est-il vrai que rien ne peut remplacer le critère du bien ?

« L’idée de la justice ne peut jamais remplacer l’idée du bien, car elle est une partie de l’idée du bien et ne peut se définir sans elle : en effet… » (p.35)

 

§ 9 Comment le critère du bien enveloppe-t-il le bien de la liberté ?

§ 10 Le bien humaniste comme critère.

§11 Comment poser la question de l’humanisme et y répondre ? 

§ 12 Les deux pôles du critère humaniste de décision : la liberté et le bien. Comment les équilibrer ?      

 

« Répondre pour l’avenir à la question de l’humanisme, c’est coordonner dans le critère humaniste la liberté et le bien. C’est remédier à un déséquilibre entre eux, qui peut sembler insurmontable. » (p.43)

 

§ 13 Se réapproprier le critère humaniste de l’humanisme moderne.

§14 Comment le critère humaniste moderne est source de malaise dans la civilisation. Comment il pousse l’Homme vers l’humanisme postmoderne. En quoi celui-ci consiste.

§ 15 Méditer sur la raison pour laquelle l’humanisme postmoderne devient inhumain.

 

« Les Décideurs comprendront à fond ce qui cloche dans le critère humaniste, tel qu’il fut interprété dans l’âge moderne, puis postmoderne. » (p.55)

 

§ 16 Le critère humaniste peut-il devenir un critère inhumain ?

§ 17 Quelle est alors la politique de l’inhumain ?

§ 18 Le critère inhumain peut-il receler le principe d’un despotisme postmoderne ?

 

« Les personnes ont à toute époque l’idée du bien et le pouvoir de juger à partir de cette idée – bref une conscience morale. Mais en régime culturel postmoderne, elles se voient équipées de principes tels que leur raisonnement moral les force à admettre comme innocentes et légitimes les injustices les plus énormes – et ce de bonne foi et comme logiquement, à tel point qu’il leur semblerait injuste et tyrannique de dénoncer les injustices réelles, car… » (p.63)

 

§ 19 Peut-on aller jusqu’à parler de totalitarisme postmoderne ?

§ 20 Quel est le principal stratagème du totalitarisme inhumain ? 

§ 21 Comprendre les raisons du nihilisme postmoderne.

§ 22 Contre quoi les gardiens auront-ils à lutter ?

§ 23 Quels sont la dynamique et le drame de l’humanisme inhumain ?

§ 24 L’avenir de l’humanisme peut-il devenir infernal ?

§ 25 Peut-il y avoir une démocratie inhumaine ?

 

« Quand la liberté n’est plus dans le Bien, ou reliée au Bien, l’antihumanisme devient l’aboutissement de l’humanisme. » (p.75)

 

DEUXIEMES MEDITATIONS : SE FORMER UNE COMPREHENSION ADEQUATE DE LA SITUATION. UNE PREMIERE SYNTHESE HUMANISTE.

 

§ 26 De quoi s’agit-il dans ce second point de méditation ? Devenir des pragmatiques méditatifs.

§ 27 Première notion de synthèse humaniste.

 

« La véritable école du commandement est la culture générale[ii]. » Pour que cette culture ne reste pas dispersée, il faut une synthèse humaniste. Celle-ci se forme par la méditation de trois grands objets, entre lesquels tout vient s’intégrer : l’Homme, le Bien et leur relation.

« Le cosmos est la maison de l’Homme[iii]. Et l’Homme se définit comme… » (p.85)

 

§ 28 Vertu de courage. Acquérir une « synthèse en liberté » autour du Bien.

§ 29 Les décideurs sont les mieux placés pour redécouvrir l’Homme.

§ 30 Une logique de décideur adopte une structure de pensée « en marguerite ».

§ 31 Vertu de rigueur. Penser en décideur, ce n’est pas renoncer à la rigueur scientifique.

§ 32 Vertu de réflexion. Méditer et réfléchir. Qu’est-ce que réfléchir en Décideur ? 

§ 33 Vertu de contemplation. En quels sens les Décideurs peuvent être aussi des contemplatifs. Ce que c’est qu’une contemplation humaniste.

§ 34 Vertu de tolérance.

 

« Que signifie la majuscule du Bien ? Comment les décideurs seront-ils tolérants, si pour eux le Bien s’écrit avec majuscule ? « Si vous introduisez de nouveau cette majuscule dans l’éthique et le droit, demande-t-on, comment sera encore possible une société pluraliste libre ? » Cette excellente question gouverne toute la problématique de l’éthique et de la politique dans les temps postmodernes. » (p.98)

 

§ 35 Que signifie la majuscule du Bien ? Un nouvel humanisme peut-il concilier vérité morale, vérité métaphysique et liberté ? Comment ?

§ 36 Vertu de liberté. 

§ 37 De quels renouvellements la sagesse a-t-elle besoin ? 

 

$c TROISIEMES MEDITATIONS : FORMER LE JUGEMENT ET ACQUERIR LA PRUDENCE. SUR LA GUERRE. SUR LA RELIGION HUMANISTE

 

§ 38 Ce dont il s’agit dans ces troisièmes méditations.   

 

« Former et cultiver le jugement qui pose la décision, ce sont les objectifs de ces troisièmes méditations. C’est ce qu’il y a plus important dans la formation des décideurs. (…)

« A la culture du jugement sera consacré l’essentiel de ces troisièmes méditations. Cette culture est affaire d’exercice. Pour entraîner les futurs Décideurs, nous méditons sur… » (p.109)

 

CONSEILS POUR BIEN JUGER

 

§ 39 Quelques conseils et notions pour tirer profit des exercices qui suivent.

 

EXERCICES DE JUGEMENT : SUR LE PACIFISME RATIONNEL

 

Les §§40-53 sont sur la guerre et la paix dans le monde globalisé et nucléarisé. Les §§54-61 sur la paix interculturelle.

  

§ 40 Les Décideurs ont une mission de paix. Exercices de jugement. Définir avec précision un pacifisme authentique, c’est-à-dire non utopique.

§ 41 Généralités, questions et obligations relatives à la guerre et à la paix.

§ 42 Les décideurs méditeront sur les évolutions dans les affaires militaires.

§ 43 Les gardiens méditeront sur une des « contrariétés de la guerre ».

§ 44 L’Homme peut-il vivre sans faire la guerre ?

§ 45 Quelle culture, dans ces conditions, peut remplir la fonction de pacification universelle ?

§ 46  Dans quelle mesure la culture postmoderne est-elle pourtant un facteur de paix ?

§ 47 De la transformation de la guerre à celles du politique. Méditation sur le politique dans l’âge hypertechnique et globalisé.

§ 48 Ce pouvoir postmoderne humilié connaît paradoxalement une évolution despotique.

§ 49 Quelles conclusions pratiques les Décideurs pourraient-ils tirer des méditations précédentes ? En quoi consiste une politique de paix ?

§ 50 Le régime mixte est celui qui préserve le mieux la paix. Aussi est-ce l’idéal des gardiens.  

§ 51 Les Décideurs-gardiens sont au service de la démocratie mixte.

§ 52 Notion d’idéalisme pragmatique. Les gardiens laisseront se former en eux, dans la méditation, un idéal politique pragmatique.

§ 53 Première notion du régime mixte international. Nationalisme et globalisme. Particulier/universel.

§ 54 Les conditions culturelles de la paix. Politique et mystique.

§ 55 Entre le culte de l’Un et le respect de la pluralité.

 

« Une mystique autoritaire et ascétique se fonde certainement dans l’affirmation d’un Un qui n’est que Un et transcende sans ressembler.

« … le culte de l’Un qui n’est que Un (qu’il soit religieux ou philosophique) tendra toujours, si rien ne le tempère, à exclure fortement la pluralité et donc la paix par tolérance, et à poser le Bien sans la liberté – pour autant que la liberté ne va pas sans pluralité.

« Et pourtant la liberté s’enracine dans la raison. Celle-ci ne se comprend pas elle-même, tant qu’elle ne procède à l’affirmation de l’unité et de l’Un. (p.154)

« Si nous nous en tenons à l’Un qui n’est que Un, nous finirons par assister à la restauration du polythéisme. C’est ce qui se produit, de façon largement inconsciente, dans l’époque postmoderne. On n’accorde pas assez d’importance au polythéisme, ancien et nouveau. » (p.156)

 

§ 56 Respecter les libertés publiques, la famille et la propriété.

§ 57 La « contrariété » de la paix culturelle, ou l’Absolu dans la Cité.

§ 58 « Société ouverte inhumaine » et « société ouverte humaine ».

§ 59 Pourquoi, fondamentalement, surgit la contrariété de la paix culturelle. Comment nous ne nous en sortirons pas sans la philia.

§ 60 La postmodernité : entre humanisme et polythéisme.

§ 61 Conclusion ? Ne jamais trop simplifier un problème pour accélérer sa résolution.

 

OUVERTURE. HUMANISME ET RELIGION HUMANISTE

 

§ 62 Vers une solution de « la contrariété de l’Absolu dans la Cité ».

 

« En l’absence d’une formule harmonisant l’humanisme et l’Un, l’Un et le multiple, la liberté et le bien, la tension entre les cultures ne peut que s’accroître dans le monde globalisé.

« Les civilisations se battront pour avoir l’autorité de donner sa constitution à ce monde un, ou refuseront son unité.

« La civilisation relativiste n’est qu’une d’entre elles. Et si toutes les autres ne sont unies que sous le joug de son humanisme inhumain, l’Homme sera probablement détruit, soit par la haine suicidaire des civilisations vaincues, soit par le totalitarisme sécuritaire de l’Etat mondial nihiliste. » (p.163)

 

§ 63 La religion humaniste et la solution de la « contrariété » de l’Absolu dans la cité.

§ 64 Quel rapport entre la religion humaniste et la liberté politique ?

§ 65 Inspiration trinitaire et société ouverte humaine

 

« D’un point de vue rationnel, il est évident que la foi dans la Trinité apporte quelque chose de très spécial à la civilisation humaniste. En effet, si nous excluons l’inspiration du Christ et la présence de la Trinité, nous tendrons toujours à… » (p.169)

« D’un point de vue empirique, on ne voit pas pourquoi le christianisme apporterait une solution spéciale aux grands problèmes politiques de la paix entre les cultures. La foi en la Trinité révélée dans l’Homme-Dieu Jésus est une croyance d’une communauté spirituelle particulière, qui s’ajoute à… » (p.170)

« Comment concilier le point de vue empirique, où la Trinité n’est qu’une croyance parmi d’autres dans le monde, et le point de vue rationnel, où elle a clairement une place à part ? Comment concilier une politique concrète de paix avec le souci de la liberté religieuse ? Comment reconnaître et mettre en valeur le potentiel pacificateur unique du christianisme sans… »  (p.172)

 

§ 66 Peut-il y avoir une société ouverte humaine sans la religion humaniste ?

§ 67 La religion humaniste pourrait-elle ne pas se corrompre par son succès ?

§ 68 La philosophie des décideurs, les mathématiques et la singularité du Christ.

§ 69 L’intérêt pour le Christ et la révolution non-euclidienne en philosophie.

 

« Le Christ est la pierre de Rosette de ces hiéroglyphes contradictoires composant la nature humaine.

« Il en résulte que ne pas s’intéresser au Christ et ne pas reconsidérer sa place dans la civilisation serait irrationnel, tout comme ce le serait de s’acharner à penser que… » (…)

« En tout cas, une civilisation fonctionnelle, surtout dans des temps humanistes, doit respecter cette structure et cette foi, d’une manière ou d’une autre, sous peine de se voir déchirée par… » (p.185)

 

Index des noms et des matières

 

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[i] Platon, République, 473c-473d. Il ne s’agit d’ailleurs pas de n’importe quelle prétendue philosophie, mais seulement d’une philosophie « sincère et adéquate ».

[ii] Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier (1934), Plon, 1971.

[iii] Le Cosmos n’est pas ce dont l’Homme serait un accident ou une excroissance, c’est… 

   

La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient.

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Mise à jour le Mardi, 20 Février 2018 19:32 Écrit par Henri Hude

la formation des décideurs

 

 Voici deux courts extraits de mon dernier livre : La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient (Mame, 2018).

 

« Le terme « Décideurs » s’applique premièrement à tout être humain ; c’est sa définition et tout Homme est donc Décideur. Les décisions les plus importantes (transmettre la vie, éduquer, transmettre la culture, innover, fonde) se prennent le plus souvent en dehors des sphères de la puissance ; deuxièmement, le terme s’applique à toute personne qui dirige, à partir d’un certain niveau de responsabilité et doit donc être dotée d’une capacité à prendre des décisions difficiles et d’exécution ardue. Il lui faut une formation appropriée. Ce problème pratique fait l’objet de notre présente méditation. » (p.15)

 

« J’ai eu l’ambition de rassembler pour vous en un tout, de manière à faciliter votre autoformation méditative, tout ce qu’une bonne fois j’avais à vous dire : l’absolument essentiel de ce que je crois utile pour vous et dont vous pouvez chercher à vous assurer avec certitude. C’est la somme ou le résumé de de ce qu’un Décideur doit savoir avec certitude. » (p.12)

 

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La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient.

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Mise à jour le Vendredi, 09 Février 2018 13:23 Écrit par Administrator

 

 

                                       la formation des décideurs

 

 Le 16 février 2018 paraît La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient, Mame, 19 Euros.

Vous pouvez le commander sans plus attendre chez votre libraire de quartier ou par Internet :

https://livre.fnac.com/a11168355/Henri-Hude-La-formation-des-decideurs

 

 https://www.laprocure.com/formation-decideurs/9782728924462.html 

A la librairie La Procure, 3, rue de Mézières, 75006, on peut aussi commander par téléphone au 01 45 48 20 25 (demander service client, en faisant le 1 puis encore le 1).

 

https://www.amazon.fr/formation-d%C3%A9cideurs-Henri-Hude/dp/2728924465/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1518169051&sr=1-1

 

 

 

   

Voyage en Amérique latine, 2. Une clé pour comprendre le pontificat du pape François

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Mise à jour le Lundi, 05 Février 2018 09:09 Écrit par Henri Hude

Seconde partie de ma traduction de l’article de Rocco Buttiglione, ‘Pour interpréter le pape latino-américain’, paru dans la Revue Humanitas, Santiago de Chile, Décembre 2017. 

Voici le lien à la première partie de cette traduction.

http://www.henrihude.fr/theme4/472-prendre-lair-ou-voyage-en-amerique-latine1

 

 

 

 

 

Solidarnosc : histoire et destinée du mouvement des travailleurs.

 

Solidarnosc était un des thèmes qui fascinaient Alberto Methol Ferré[i] dans les années 80. Francesco Ricci et moi connaissions déjà bien par expérience les questions polonaises, et dans le cercle de la revue Nexo on nous demandait toujours des nouvelles et des explications au sujet de ce qui se passait en Pologne en ces temps-là [ii].

 

 

Methol distinguait deux choses, dans la lutte de Solidarnosc. La première était évidemment la lutte entre le catholicisme et le marxisme. Mais la seconde, à ses yeux essentielle, se situait surtout dans un combat pour le leadership à l’intérieur de la lutte pour la libération de la personne humaine, historiquement concrétisée sous la forme du mouvement des travailleurs. (Je crois bien qu’une des références importantes pour expliquer sa vision du mouvement des travailleurs fut le livre de Duroselle sur l’histoire des origines du mouvement catholique social en France[iii]).

Ce mouvement à sa naissance est chrétien et il oppose la norme morale de l’Evangile et les droits de la personne humaine à l’égoïsme et au matérialisme de la société capitaliste. En cette première étape chrétienne du mouvement des travailleurs, le thème prédominant est celui de la violation de la dignité transcendante de la personne humaine. Dans une seconde étape, les chrétiens perdent la maîtrise du mouvement, conquise par les anarchistes. Le thème des anarchistes est celui de la société des Egaux, sans Dieu ni maître. Les anarchistes voudraient être athées mais n’y parviennent pas. Marx explique pourquoi dans un beau petit livre contre Proudhon, intitulé Misère de la philosophie. Les anarchistes mettent à la place de Dieu l’idée de la justice absolue, qui est un attribut divin. Dans le cas des anarchistes, plutôt que de parler d’athéisme, il vaudrait mieux parler d’anticléricalisme poussé à l’extrême, cependant que leur sentiment fondamental reste inspiré au fond par le droit naturel. Dans ce contexte, Methol insistait sur la signification à moitié eucharistique du terme « compagnon » : celui qui avec nous partage le pain.

Même lorsque les marxistes, dans une nouvelle étape, prennent la direction intellectuelle et politique du mouvement, celui-ci reste fondamentalement, dans le sentiment spontané des masses et dans l’idéologie spontanée de la classe ouvrière, anarchiste et aussi inspiré par une idée chrétienne du droit naturel. En Amérique latine, l’hégémonie marxiste sur le mouvement des travailleurs a toujours été précaire et les éléments anarchistes ont toujours conservé une grande vitalité. Au sein de la CLAT[iv], il y avait aussi une vigoureuse composante chrétienne. En Argentine notamment, à l’époque péroniste[v], le mouvement des travailleurs, qui au départ avait été anarchiste, se reconnut dans la doctrine sociale chrétienne.

 

 

Avec Solidarnosc commença une nouvelle étape dans l’histoire du mouvement des travailleurs. Le marxisme avait échoué et avec lui la conviction que l’Histoire, avec le développement des forces productives, produisent inévitablement le communisme et la libération par rapport aux aliénations. Ace qu’il semble, les forces productives se développent d’assez meilleur manière dans une économie de marché que dans un système communiste et de plus le communisme ne libère pas des aliénations, il produit au contraire sa propre forme d’aliénation, l’aliénation communiste.

La protestation contre l’aliénation communiste ne peut avoir qu’un caractère éthique ; c’est ce même caractère éthique que doit également avoir la protestation contre le capitalisme qui triomphe sur le plan de l’efficience économique. Avec Solidarnosc, l’Eglise Catholique reprenait la direction de la lutte pour la libération. Alors que la théologie de la libération comportait le risque de subordonner au marxisme le christianisme social, le sens philosophique de l’avènement de Solidarnosc était précisément le contraire. La lutte pour la libération peut uniquement se conduire sur la base d’une pensée chrétienne. Le marxisme se décompose : sur le terrain du matérialisme, il est perdant, face au matérialisme vulgaire du capitalisme ; sur le terrain de la lutte pour la libération de l’Homme, il est perdant face à la doctrine sociale chrétienne. Cette vision de Methol est complètement différente de celle des défenseurs du capitalisme, qui crurent qu’avec la fin du marxisme avait purement et simplement disparu la raison d’être d’un mouvement des travailleurs. Pour la doctrine sociale chrétienne, quels furent le défaut et la faute du marxisme ? Avoir représenté et exploité de façon indue la souffrance des travailleurs et leur protestation contre l’injustice qu’ils subissaient. Mais cette souffrance et cette injustice existaient avant le marxisme et continuent à exister après qu’il ait échoué et disparu.

 

 

C’est aujourd’hui le rôle du mouvement social chrétien que d’assumer la représentation de l’instance de libération des travailleurs dans cette nouvelle étape de l’Histoire de l’humanité.  Cette vision de Methol implique aussi une vision différente du pontificat de Jean-Paul II. La lutte de Jean-Paul II contre le communisme se déroule parallèlement à la lutte entre capitalisme et communisme, mais ne s’y identifie pas. C’est ce qui met en lumière et fait comprendre pourquoi, aussitôt après la chute du communisme, la prédication de Jean-Paul II accentue sa dénonciation des déviations de la société occidentale.

 

 

La conclusion de Methol était que ce qui avait commencé en Pologne devait se continuer en Amérique latine. La nouveauté de Solidarnosc, partie essentielle du pontificat de Jean-Paul II, ne pouvait porter tous ses fruits en Pologne. L’urgence de la reconstruction économique attirait inévitablement les Polonais dans l’orbite du consumérisme de l’Europe occidentale. La rupture qui s’était produite en Pologne devait donc se continuer en Amérique latin, tout comme en son temps la rupture inaugurée par la Commune de Paris s’acheva avec la révolution d’Octobre.

La révolution requise en Amérique latine n’était pas la révolution marxiste, mais la chrétienne.

Nous pouvons donc peut-être dire qu’une clé importante pour comprendre le pontificat du pape François est cette idée d’une préparation d’une révolution chrétienne de la justice et de la solidarité en Amérique latine,

Néanmoins, la révolution de la justice et de la solidarité est profondément différente de la révolution marxiste et plus généralement d’une certaine idée de la Révolution qui s’est affirmée après la Révolution française.  Il s’agit d’une révolution non-violente, qui parle à la conscience de l’adversaire et qui est aussi pour cela une révolution démocratique. Ce n’est pas non plus une révolution qui serait ennemie du marché, mais qui veut placer les esprits animaux du marché sous la conduite de la conscience éthique. C’est aussi une révolution qui n’est possible que sur la base d’une rénovation spirituelle et morale qui la précède et l’accompagne. C’est une révolution qui n’est pas centrée sur l’Etat mais veut restituer sa voix et sa force à la société civile.

Le marxisme, sur la base de sa doctrine matérialiste, soutenait  que le développement des forces productives et le jeu des rapports de production faisaient surgir la classe ouvrière comme sujet de la libération. En réalité, la classe ouvrière comme sujet s’est avérée un mythe. C’était le Parti qui lui donnait une apparente existence en forçant les individus isolés à agir comme s’ils formaient une communauté. L’expérience polonaise démontre la capacité de la foi à construire la conscience d’un peuple qui se situe dans l’Histoire comme sujet de sa propre action. Nous entendons l’écho de la lutte de Solidarnosc, non violente et faisant constamment appel à la conscience de l’adversaire, dans un thème si présent dans le magistère du pape François, celui des mouvements populaires et de leur rôle dans la lutte pour la justice.

On peut sans doute ici parler de révolution personnaliste et communautaire, comme l’a fait Mounier ; mais en réalité, cette expression de « révolution » est peut-être assez inadéquate. Une fois reconnue la primauté du facteur et de l’élan culturel, le groupe formé autour de la revue Nexo fut conduit au penseur italien Augusto Del Noce[vi] et c’est grâce à lui qu’il redécouvrit la catégorie de Renaissance-Résurrection (c’est ainsi qu’on peut essayer de traduire le terme italien de « Risorgimento »).

A SUIVRE

 



[i] Alberto Methol Ferré (1929-2009), penseur uruguayen, joua un rôle important dans la formation de la pensée de son ami le pape François.

[ii] Solidarnosc, comme on sait, fut au départ un mouvement syndical polonais, fondé en 1980 sous le régime communiste, dirigé par Lech Walesa, et qui joua un rôle clé dans la chute du communisme au cours des années 80’. 

[iii] Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994), historien, professeur à la Sorbonne, est l’auteur de Les débuts du catholicisme social en France 1822-1870, Paris, PUF, 1951. Ce livre était sa thèse de doctorat.

[iv] CLAT : Central Latinoamericana de Trabajadores (Centrale latino-américaine des travailleurs).Il s’agit de l'organisation régionale, en Amérique latine, de la Confédération mondiale du travail.   

[v] Juan Perón (1895-1974) fut élu trois fois démocratiquement président de l’Argentine. Après sa mort, sa femme lui succéda avant d’être renversée par un coup d’Etat militaire. Le péronisme est en Argentine une sorte d’analogue du gaullisme.

[vi] Augusto  Del Noce  (1910-1989), malheureusement peu connu en France, est un remarquable philosophe et politologue italien. Parmi ses ouvrages, citons Giovanni Gentile. Per una interpretazione filosofica della storia contemporanea, Il Mulino, Bologna, 1990. Rivoluzione, Risorgimento, Tradizione. Scritti su l’Europa, a cura di F. Mercadante, A. Tarantini  e B. Casadei, Giuffrè, Milano, 1993. 

 

   

Prendre l'air, ou Voyage en Amérique latine,1.

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Mise à jour le Mercredi, 24 Janvier 2018 15:09 Écrit par Henri Hude

 

Il est toujours bon de prendre l’air, intellectuellement. C’est pourquoi je vais publier dans les deux ou trois semaines qui viennent ma traduction d’un texte publié dans la Revue Humanitas[i], de Santiago du Chili, écrit par un Italien, Rocco Buttiglione, philosophe toujours très actif et qui a mené une double carrière universitaire et politique. Sa biographie sur Wikipedia en français vaut ce qu’elle vaut mais peut donner au moins une idée du calibre du personnage. Ce texte porte sur la pensée d’Alberto Methol-Ferré, important penseur uruguayen, qui n’est pas membre du clergé et qui figure parmi les principaux inspirateurs de la pensée du pape François. Je remercie mon ami Jaime Antunez, directeur de la Revue Humanitas, d’avoir généreusement autorisé cette publication.   

 

 

 

A la fin des années 70 et jusqu’au milieu des années 90, j’ai pris part aux intenses débats d’un groupe d’intellectuels comprenant des Italiens[ii] et des Latino-Américains (au nombre desquels Alberto Methol-Ferré et Jorge Maria Bergoglio[iii]), qui gravitèrent ensuite autour de la revue Nexo. Le cours de mon existence m’a ensuite conduit à un engagement très prenant dans les réalités publiques italiennes, de sorte que je n’ai pu suivre de près tous les développements ultérieurs, qui conduisirent [le catholicisme latino-américain] jusqu’à Aparecida del Norte[iv] et à aujourd’hui. Inévitablement, mes réflexions porteront la marque et auront la couleur des années durant lesquelles je suis resté plus proche du groupe. Par honnêteté, je dois ajouter que je me repose ici en grande partie sur mes souvenirs personnels. Alberto Methol s’exprimait surtout par oral mais a publié relativement peu, si l’on met de côté ses écrits posthumes. Guzman Carriquiry me signale qu’il a aussi énormément écrit, mais de manière un peu dispersée, et que cet ensemble d’écrits dont nous avons hérité est aujourd’hui en cours de publication. Ce que je me propose d’exposer ici, je le tire moins des écrits que des conversations que nous eûmes tout au long des années 80 et qui restent vivantes dans ma mémoire. Ces conversations faisaient partie d’un plus vaste débat, auquel prenaient part tous les amis de Nexo, en particulier Jorge Mario Bergoglio. 

 

 

 

Puebla[v]. Les deux mondialisations

 

C’est à la fin des années 70 et au début des années 80 que je commençai à me rendre en Amérique Latine, pour parler du pape polonais et aussi, peu après, de Solidarnosc. C’était le temps de la préparation de Puebla, dans laquelle Alberto Methol jouait un rôle très important. Il reconnut instantanément dans l’élection d’un pape polonais un moment du processus de mondialisation de l’Eglise catholique. « Catholique » signifie « kata olon », ce qui signifie : selon la totalité. Ainsi est-ce depuis son commencement que l’Eglise a la capacité de se mondialiser. Elle réalise la mondialisation de l’esprit, qui doit précéder (et guider) le processus de mondialisation politique ou économique.

Ce processus n’est pas unique ; il est double. C’est précisément pour cela qu’être pour ou contre la mondialisation sont des positions qui n’ont pas beaucoup de sens. Mieux vaut (et c’est une chose nécessaire) se demander de quelle mondialisation nous parlons. Est-ce une mondialisation ordonnée dans laquelle la mondialisation de l’esprit précède et ordonne celle de la politique et de l’économie ? Ou est-ce une mondialisation économique qui consume la substance spirituelle des peuples ? Dans une globalisation ordonnée, on ne saurait ignorer le rôle de la politique. La politique utilise (devrait utiliser) l’énergie de la mondialisation spirituelle pour diriger la mondialisation de l’économie.

Pour y arriver, la politique de notre temps doit prendre une dimension continentale. La construction ordonnée de l’unité de la famille humaine passe par diverses étapes (…[vi]) : celle de notre temps est la constitution de réalités politiques continentales, seules capables de sauver les identités culturelles des peuples et des nations en une époque de mondialisation. De là vient l’intérêt de Methol pour la géopolitique et son amour passionné pour l’idée  de la « grande patrie » Latino-Américaine. Seule une « grande patrie » peut empêcher les petites nations de se voir commotionnées par une mondialisation purement économique et d’y perdre leurs identités et leur raison d’être. Mais cette construction de la « grande patrie » Latino-Américaine possède encore une autre signification, comme nous le verrons mieux un peu plus loin.

On n’arrive pas à réaliser les Etats-Unis d’Amérique Latine et cet échec est la raison pour laquelle ce que Methol nomme la « modernité catholique » [il en sera question plus avant] semble en retard d’une phase historique par rapport à la modernité protestante. Les rivalités entre les diverses petites nations, les luttes entre régions portuaires et intérieur continental sont les clés pour comprendre une grande partie de l’histoire latino-américaine. C’est grâce à elles que s’insinue l’impérialisme « anglais », qui condamne l’Amérique Latine à subir un état de subordination culturelle et politique. Mais avec le Concile Vatican II, l’Eglise relève le défi de la mondialisation. Le pape polonais est le fils du Concile.

 

Avec Medellin[vii], l’Eglise latino-américaine avait entrepris son propre chemin à l’intérieur de la mondialisation, en affirmant son aspiration à devenir « Eglise matrice » et pas seulement « Eglise reflet » ou « Eglise périphérique ». (C’est là une distinction qui  fut formulée pour la première fois par le Brésilien Lima Vaz, qui était très proche de toutes ces idées que nous sommes en train de développer ici.) Une « Eglise matrice » est une Eglise mûre et missionnaire, qui conçoit à partir de l’expérience de son peuple l’avènement de la foi chrétienne dans sa propre histoire.  Bien sûr l’avènement chrétien est unique. Il a eu lieu en Palestine voici deux mille ans. Pourtant, c’est par la présence des saints qu’il se présente dans la vie de l’Eglise – pas seulement les saints canonisés portés sur les autels mais tous ceux qui ont incarné la foi dans leur vie. En entrant dans l’histoire, cet avènement entre en contact avec une instance, qui est celle de la libération des peuples. Ainsi cet avènement devient-il un facteur constitutif de l’identité de ces peuples et de leur chemin de libération.

La théologie de la libération a tenté de parvenir à donner corps à une théologie latino-américaine à partir de l’expérience du peuple latino-américain. Néanmoins, cet effort est resté embourbé dans un ultime résidu de dépendance intellectuelle à l’égard du vieux monde : l’analyse marxiste. Saint Jean-Paul II à Puebla est venu dissoudre cette équivoque. Il affirma non seulement la possibilité, mais la nécessité d’une théologie latino-américaine. En cela, il confirmait le caractère d’Eglise matrice de l’Eglise latino-américaine ; mais il l’invitait à avoir davantage confiance en elle-même en tant qu’Eglise et en tant que latino-américaine ; il la conviait à se purifier ses instruments d’analyse en les comparant à l’idée de la justice qui se forma dans le cœur de l’Homme latino-américain au moyen de l’évangélisation.

Cette idée de la justice, elle s’insère dans l’histoire latino-américaine à partir de l’événement de Guadalupe[viii] ; elle se consolide avec l’affirmation de la dignité et des droits de tous les hommes de la part de Bartolomé de las Casas et des autres défenseurs des Indiens. C’est dans cette idée que se trouve la racine d’une pensée authentique de la libération sud-américaine.

 

A  suivre.



[i] ‘A partir de algunas reflexiones de Alberto Methol-Ferré. Elementos para interpretar el papado latinoamericano’, (un Français comprend sans traduction) publié en décembre 2017 dans Humanitas, n°86, Primavera 2017 (primavera, printemps, car nous sommes dans l’hémisphère sud…), Anno XXII, p.540-561.

[ii] Rocco Buttiglione cite leurs noms : don Francesco Ricci, Alberto Metalli et lui-même.

[iii] Outre ces deux personnes, Rocco Buttiglione cite aussi les noms suivants : Lucio Gera, Juan Carlos Scanno­ne, Hernán Alessandri, Pedro Morandé, Joaquín Alliende, Guzmán Carriquiry.

[iv] En 2007 s’est tenue à Aparecida, Brésil, une réunion générale du conseil épiscopal latino-américain (CELAM). Il n’y en eut que cinq depuis sa fondation, en 1955. Les quarante premières années de son histoire furent résumées en 1995 dans une lettre de Jean-Paul II à son président d’alors, le Cardinal Nicolas de Jesus Lopez Rodriguez, Archevêque de Saint-Domingue. La plupart de ses réunions sont restées dans l’Histoire, notamment celle de Medellin, en 1968, celle de Puebla, en 1979, Jean-Paul II étant présent, et celle d’Aparecida del Norte en 2007.

[v] IIIe Conférence Générale de l'épiscopat latino-américain à Puebla, au Mexique, en 1979. Voir note précédente.

[vi] Cette omission se trouve dans l’original du texte ici traduit de la Revue Humanitas.

[vii] IIe  Conférence du CELAM à Medellin, Argentine, en 1968. Voir note 4.

[viii] L’événement de Guadalupe, c’est l’apparition de la Vierge Marie à l’Indien Juan Diego Cuauhtlatoatzin (son nom signifie : « l’aigle qui parle ») en 1531, dans un village au nord de Mexico, lui laissant une image miraculeuse. C’est à partir de ce moment que les Amérindiens, jusqu’alors réticents, se convertirent en masse à la religion catholique. 

   

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