Henri Hude

Comment expliquer le succès de François Fillon ? (2)

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Mise à jour le Lundi, 28 Novembre 2016 09:29 Écrit par Henri Hude

 

Du succès de Donald Trump à celui de Marine Le Pen ?

 

Dans ce deuxième papier (PREMIER ARTICLE ICI), nous expliquerons adéquatement le succès de François Fillon aux primaires « de la droite et du centre », cette fois en considérant l’avenir.

Vous avez tous lu des papiers dans lesquels on se fonde sur le succès de Donald Trump pour annoncer celui de Marine Le Pen. Je ne suis pas certain du tout que ce soit une prévision rationnelle. M. Nigel Farage, en particulier, s’est exprimé dans ce sens. Sans doute a-t-il à son actif l’annonce du Brexit et de l’élection de Trump. Mais, les avait-il rationnellement prévus (autant que cela est possible), ou seulement espérés ? Je penche pour la seconde hypothèse, mais enfin peu importe.

Il est extrêmement probable en France (surtout après l’élection de Trump) que les deux partis dominants seront battus en 2017, s’ils expriment seulement l’idéologie postmoderne et la soumission à la Washington néo-conservatrice. Un « troisième homme », quel qu’il soit, sera élu en 2017. Marine Le Pen voudrait bien être ce « troisième homme » pour la France et, ainsi, remporter l’élection. Malheureusement pour elle, François Fillon vient de gagner à droite, la qualité de troisième homme. Battant les chouchous des médias et du « groupe dirigeant », il est déjà devenu un troisième homme « pour la droite et le centre ». L’enjeu pour lui consiste à le devenir aussi pour la France dans son ensemble. S’il y parvient, il aura partie gagnée.

S’il n’y parvient pas, le jeu deviendra serré. Cela pourrait être le cas si le parti socialiste était en mesure de faire émerger un autre troisième homme. 

 


 

Du succès de Donald Trump à celui de François Fillon ?

 

Une analogie précise et rationnelle avec Donald Trump fait de François Fillon, et non pas de Marine Le Pen, le troisième homme pour la France – et donc le probable vainqueur de 2017. Ceci, non à cause de sondages ou d’analyses sans valeur, mais à cause des véritables lois régissant l’espace politique.

Trump est en effet un « troisième homme » très audacieux, mais malgré des outrances verbales calculées, il semble mesurer l’importance des institutions et traditions politiques, qui rassurent en garantissant la continuité, la mesure, et en définitive le règne du droit. Il ne s’est donc pas présenté en indépendant, ni à la tête d’un parti à lui. Il a au contraire réussi à s’imposer à l’un des deux grands partis institutionnels, même si ce fut contre la grande majorité de ses chefs et contre la quasi-totalité des médias, en grande partie déconsidérés par leur unanimisme. Il s’est donc bien positionné en « troisième homme », libre des partis, mais non pas en aventurier sans assise institutionnelle.   

Au contraire, les Le Pen, père et fille, n’ont pu bâtir qu’une troisième force, certes imposante, mais dont le crédit et le statut social restent tout même très inférieurs à ceux des deux partis traditionnels. Le pire pour le FN est que François Fillon est assez « à droite » pour attirer non pas la masse de l’électorat du FN, mais la masse des compétences et notabilités qui auraient pu se sentir tentés de devenir ses cadres, si un autre candidat l’avait emporté. Le FN se voit donc réduit à une poignée d’aventuriers démagogues, certes à la tête d’un prolétariat désespéré, mais dans une situation nationale qui n’est pas encore assez grave pour qu’une majorité bascule dans le désespoir, ou pour qu’une élite aux abois soit tentée d’avoir recours à lui. Le précédent Trump, rationnellement analysé, plaide ainsi plutôt pour le succès de Fillon.

 


 

Une révolution « démocratique » en Amérique ?

 

La « Gauche », ainsi qu’une grande partie de nos dirigeants, est aliénée par son discours idéologique, et ne comprend pas ce qui se passe, ni la structure du désaveu dont elle fait l’objet. C’est à se demander s’il reste encore chez elle quelques individus qui ont lu L’idéologie allemande de Marx.

Donald Trump a une force considérable que n’ont pour l’instant ni François Fillon, ni Marine Le Pen. Au-delà de l’outrance de certains de ses propos, il réussit à amalgamer dans un même discours des éléments conservateurs, libéraux et sociaux. Il se place ainsi au centre des trois principales dimensions de la justice. Et les libéraux, libertaires et impériaux-libertaires, qui le décrient ne comprennent pas qu’il a gagné tout simplement parce que la situation aux USA est devenue très injuste et qu’un rééquilibrage va avoir lieu sous une forme encore inconnue.

Il est impossible à ce stade de savoir ce qu’il adviendra du phénomène Trump. Dans son esprit de lutte contre « l’élite », le peuple américain a mis au pouvoir un homme fort, qui peut aussi bien devenir un dictateur mettant fin aux traditions républicaines, qu’un nouveau Roosevelt (certes beaucoup moins policé) restaurant les intérêts économiques et les droits démocratiques des classes moyennes.  

Le scénario optimiste pour les prochaines années est le suivant : sous réserve que Trump se recentre et unisse le pays, s’il applique ses promesses dans le domaine économique, alors la victoire de Trump est une révolution démocratique de plus aux Etats-Unis, après celles de Jefferson, de Jackson, de Lincoln et de Franklin D. Roosevelt.

C’est la baisse des impôts sur la classe moyenne écrasée et stagnante ; c’est la détermination à prendre les moyens, au besoin non libéraux, pour rebâtir une industrie et rendre du travail à cette même classe moyenne ; c’est une grande politique d’investissements collectifs – et une telle politique n’est jamais inflationniste ; c’est la priorité rendue au réel sur le monétaire et le financier ; c’est la détermination à ne plus tolérer une immigration à effet prolétarisant pour cette même classe moyenne et laborieuse ; c’est la détermination à ne plus tolérer l’érosion du socle de culture commune sans lequel ce peuple serait dissout en individus esclaves ; c’est la résolution de mettre fin à une politique extérieure démesurée, à une politique impériale d’agression et d’invasion dont le coût est intolérable, même pour les USA, et qui tend à la guerre sans fin et au chaos universel.

Et les gens se rendent compte que toutes ces décisions sont vitales pour eux.

Un autre élément est la révolution idéologique. La seule interprétation favorable de certaines sorties de Trump pendant sa campagne, est d’y voir une volonté de renverser le pouvoir opprimant de l’idéologie dominante et du politiquement correct. Le danger est que cette transgression aille au-delà d'une salubre libération. Les citoyens américains ne veulent plus être manipulés, inhibés, culpabilisés, paralysés par un discours pseudo-progressiste théoriquement très noble et en fait malhonnête (intolérance, xénophobie, racisme, sexisme, homophobie, société ouverte, etc.). Car ce discours a perdu toute dignité intellectuelle et toute authenticité morale. Il n’est plus qu’une arme de manipulation et de division dans une dynamique d’appropriation progressive de la démocratie par l’élite possédante. Et chaque outrance de Trump libère le peuple de ce carcan mental, de ce surmoi libéral, de ces inhibitions nihilistes, dans lesquels les libéraux ont cru pouvoir enfermer les peuples occidentaux. L’Europe n’en est pas encore là, mais elle n’en est plus loin.

La fin de l’idéologie libérale ouvre une phase de transgression et de destruction idéologique, dont seul un humanisme profond et renouvelé peut faire sortir.

Et la fin de la « Gauche » en Occident se mesure à son incapacité à comprendre ce qu’elle est devenue, à l’évidence, aux yeux d’une majorité : l’opposé odieux de tout ce qu’elle était, de tout ce qu’elle a voulu être – les porcs orwelliens de la Ferme des Animaux.

 

                                

Bernie Sanders ne disait guère autre chose.

 

 

 

François Fillon peut-il faire une révolution démocratique  en France ?

 

Comment donc François Fillon peut-il passer du statut de troisième homme de la droite à celui de troisième homme de la France ? Tout en tenant compte des spécificités françaises, imiter Trump dans sa manière d’articuler les trois volets d’un unique programme : mettre en avant avec vigueur cette même dimension sociale et démocratique, tout en tenant ferme sur la nécessité des réformes de structure et en même temps sur le rejet de la culture bobo-libertaire. S’il opère ainsi, il se placera au centre des trois dimensions de la justice, qui est la position gagnante.

 

POUR REVENIR AU PREMIER ARTICLE, CLIQUER ICI

 

 

Comment expliquer le succès de François Fillon (1)

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Mise à jour le Mercredi, 23 Novembre 2016 10:25 Écrit par Henri Hude

Glissement culturel profond et perte d’autorité des médias (1) ; nouvel environnement géopolitique et climat nouveau, après l’élection de Trump (2) ; réaction aux outrances pseudoprogressistes (3) : cela n’explique pas tout, mais voyons déjà ces trois points.

 

 

1. Un succès dû à un glissement culturel profond et à la perte d’autorité des médias

 

 Comment expliquer le succès imprévu de François Fillon ? Précisément parce qu’il était imprévu : ni par la presse, ni par les sondeurs, ni par les « milieux dirigeants ». Ceci demande explication.

Juppé et Sarkozy étaient les favoris de la presse et des sondeurs ; probablement aussi du « milieu dirigeant », à de notables exceptions près. Eh bien ! Les Français de droite ont voté et ils ont partout voté contre les deux chouchous du consensus. Fillon est sorti vainqueur parce qu’il est apparu, à tort ou à raison, comme le « troisième homme », un candidat relativement hors système.

Une classe dirigeante manipule toujours un peu la démocratie, et le peuple souverain ferme les yeux, tant qu’il est satisfait de son sort. Aujourd’hui, la manipulation de la démocratie consiste à faire présélectionner deux partis et deux candidats par la presse, puis à donner au peuple le choix entre ces deux candidats présélectionnés. En période de forte insatisfaction populaire, le corps électoral a fini par s’adapter et à développer des anticorps anti-manipulatoires. Il réagit tout simplement en identifiant comme nuisible à ses intérêts et à ses droits les favoris des médias. En d’autres termes, il élimine a priori « ET bonnet blanc ET blanc bonnet ».

Parce que la presse est maintenant majoritairement perçue comme une officine de propagande, l’investiture médiatique vaut disqualification d’office. Remarquez bien qu’on n’a jamais pu prévoir une élection, car l’existence et la nature de l’objet à prévoir ne sont pas indépendantes de l’action subjective de prévoir et de dire ce qu’on prévoit. Ceci a toujours été vrai ; mais, aujourd’hui, ce l’est d’une manière nouvelle. Jadis, la prévision était plutôt autoréalisatrice ; elle est aujourd’hui devenue, au contraire, anti-réalisatrice.

Rien ne montre mieux la perte de confiance et d’autorité subie par le pouvoir spirituel des médias et généralement de l’idéologie dominante et même de la philosophie générale qui a dominé, non pas depuis 1968, mais depuis le début des Lumières. C’est un complet changement d’époque, dont l’explication ici nous entraînerait trop loin[1].

 

 

 

2. Un succès dû au nouvel environnement géopolitique et au climat nouveau, nés de l’élection de Trump

 

Brexit, élection de Trump, referendum en Italie, élections en France… Ne sommes-nous pas en train d’assister à un bouleversement géopolitique aussi important que la chute de l’Union soviétique ?

On n’a peut-être pas assez souligné que la montée en flèche de François Fillon a commencé avec l’élection de Donald Trump. Il faut toujours tenir un juste compte du contexte global. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis a produit un effet de souffle planétaire, surtout en Occident. Tout ce qui est politiquement conformiste a pris un coup de vieux du jour au lendemain.

Ce n’est pas faire injure à l’électeur « de droite » que de le créditer d’un certain coefficient de prudence plutôt conformiste[2]. Or, qu’on le veuille ou non, Sarkozy et Juppé étaient les correspondants naturels d’Hillary Clinton. L’un et l’autre étaient des candidats logiques, adaptés à un monde structuré par le pouvoir des milieux néo-conservateurs américains, que l’élection d’Obama n’avait pas touché. Or, ces milieux ont soudain perdu le pouvoir. Par suite, les candidats hier logiques en France sont devenus du jour au lendemain des candidats peu qualifiés pour gérer une relation fondamentale à Washington. Et s’il faut être fort face à un homme fort, comment espérer cela des soumis qu’ils étaient ? Fillon ayant eu le courage de dire qu’il fallait changer notre politique face à la Russie, l’électeur « de droite » se sent plus à l’aise avec un président à la fois plus courageux et plus en phase avec le duo Trump-Poutine. L’effet Trump sera sans doute aussi considérable à gauche, mais d’une manière très différente.

 

  

 

3. Un succès dû à la réaction aux outrances pseudoprogressistes

 

La gauche libertaire est allée beaucoup trop loin dans le domaine moral et culturel. Le respect du prochain ne se réduit pas à tolérer qu’il puisse faire n’importe quoi, ou bien à se soumettre à n’importe quel ordre moral à rebours. La juste bienveillance envers les immigrés ou le sens de l’universalité humaine n’impliquent pas l’éradication de toute culture ou de tout intérêt national, dans une ambiance de culpabilisation collective. Un rééquilibrage est nécessaire dans ce domaine, face à une culture postmoderne qui est devenue l’inverse de la philosophie des Lumières : une tolérance devenue intolérante, un anti-dogmatisme devenu une nouvelle forme de dogmatisme et un esprit de relativisme devenu parfaitement absolutiste et qui menace de devenir violent et haineux.

Par rapport à cette hégémonie spirituelle étouffante, Alain Juppé a choisi de se coucher. Par-là, il s’est coupé d’une demande fondamentale du corps social. François Fillon, tout en restant dans le champ du possible, a clairement fait un choix plus conservateur.

Dans une société déboussolée par le nihilisme libertaire, la redécouverte élémentaire du sérieux moral de base doit transparaître dans le caractère et les principes des dirigeants. Fillon était celui qui répondait le mieux à ce besoin.

De plus, la fonction présidentielle exige force et tranquillité, sérieux et dignité. Les Français ont été humiliés par deux présidents non présidentiels, l’un par agitation, l’autre par impuissance, et qui ni l’un ni l’autre, n’avaient physiquement la moindre allure.

Pourrions-nous espérer ce qui depuis très longtemps est inenvisageable en France : avoir un président qui n’est pas pire que le précédent ?

 

Si les trois facteurs précédents sont peu contestables, ils n’expliquent pourtant pas tout. Pour arriver à une explication politiquement adéquate, il faut considérer l’avenir et tenter de l’anticiper, mais cette fois à partir d’une théorie plus adéquate.

A SUIVRE



[1] Voici un article sur ce sujet. L’usure de la culture des Lumières : en devenant postmoderne, les Lumières ont perdu leur dignité rationnelle et morale ainsi que leur universalisme. C’est pour cela que le postmoderne n’est plus authentiquement humaniste, et n’a donc plus légitimité pour inspirer la culture.

[2] Le conformisme existe aussi à gauche, mais plus volontiers sous forme d’un conformisme de l’anticonformisme.

   

Le catholicisme minoritaire ? Un livre de Jean Duchesne

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Mise à jour le Samedi, 12 Novembre 2016 10:15 Écrit par Henri Hude

 Compte-rendu du livre de Jean Duchesne, Le catholicisme minoritaire ? Un oxymore à la mode, Desclée de Brouwer, 2016, 130 pages, 12 €. Pour la revue sud-américaine Humanitas.

 

Le dernier livre de Jean Duchesne est court, mais riche et semé de notes d’humour. Dix-neuf brèves sections, entre réflexion et méditation. Son contenu : 1° une question : « Le catholicisme peut-il être conçu et se concevoir lui-même comme une ‘minorité’ ? » ; 2° une interrogation sur la situation et l’avenir de la culture mondiale et de l’occidentalisation ; 3° des réflexions sur le libertarisme sexuel et le mariage gay.

Qu’ont en commun ces trois points ? Sa thématique est-elle hétéroclite ? Non. Pas de système déductif, mais une logique rigoureuse. Cette conversation sur des sujets d’actualité va au fond des choses, éclairant la « morphologie de l’histoire universelle » et ce qu'on a pu appeler le couchant de l’Occident[1].

En plusieurs nations, la question du mariage homosexuel concentre une bonne part de la discussion. Elle focalise l’attention des catholiques. L’échec de leur opposition est néanmoins patent. Jean Duchesne réfléchit à ses causes et à un changement de stratégie, en ligne avec la pensée du pape François. 

Pour reprendre l’initiative. J.D. pose une question plus générale. Les catholiques ne se laissent-ils pas enfermer dans l’image d’une minorité – et d’une minorité qui ne respecterait pas la majorité ? Or, J.D. montre que les majorités sont artificielles et fragiles (pp.67-72). De plus, « ce qui empêche de rester dans sa niche (…) c’est d’abord ce que signifie catholique : ce n’est pas pour quelques-uns, c’est pour tout le monde. » (p.85) En outre, le concept de minorité est pour eux inadéquat (pp.77-84), parce qu’un catholique n’a (ou plutôt ne devrait avoir) mentalité ni de marginalisé, ni d’exilé intérieur, ni de particulariste ; pas de complexe d’infériorité, d’impression d’élitisme, de sentiment de culpabilité dans le témoignage, de répression dans sa parole, de double-vie, de dissimulation dans son action publique, etc. (p.85-90).

J.D. s’élève du niveau français ou européen au niveau planétaire, où la culture occidentale postmoderne (amnésique, nihiliste et libertaire) est minoritaire. « … contrairement à la prédiction du sécularisme, les religions n’ont pas du tout l’air de reculer et disparaître au XXIème siècle. » (p.47) L’islam a remplacé le communisme comme idéologie revendicative (pp.13-18). Changeant la problématique, J.D. contextualise une discussion abstraite sur le mariage, trop purement morale et anthropologique. Il en manifeste la fonction politique : impériale et colonialiste (p.50, note).

L’histoire continue (p.16). On observe une réaction mondiale anti-occidentale : traditionnelle, anticolonialiste – et (J.D. n’y insiste pas) anti-ploutocratique. La morale occidentale postmoderne est vue hors d’Occident [et de plus en plus aussi en Occident] non comme un ensemble de vertus, mais de vices (p.50).

J.D. note les nouvelles désillusions du progrès (p.77). Et aussi : « … la légitimation de toutes les pratiques sexuelles est désormais censée être le fer de lance du progrès » (p.74-75) Le prosélytisme colonialiste se concentre en effet sur la dérégulation du sexe. L’objet n’est sans doute pas de faire du bien à une catégorie de personnes ; plutôt d’assurer la domination culturelle des principes de l’Occident postmoderne (liberté arbitraire et volonté de puissance[2]), en excluant tout autre principe : Dieu ou l’Absolu, la « nature », la raison ouverte au « donné ». L’envie et la technocratie alors formatent la pensée[3]. Cela « dispense de penser » (pp.73-78).

Ajoutons que c’est habile d’orienter la passion d’égalité vers d’autres objets que la communauté ou le partage des biens matériels.

L’Eglise, rompant avec cet Occident-là, ne se rallie pas à une réaction antihumaniste. Les droits de l’homme, fragments devenus fous d’une totalité culturelle chrétienne, ont une fonction de médiation entre les blocs culturels (p.39, note). Mais, ils sont « fragilisés si on les isole de ce qui les a inspirés (…) les notions (…) d’un Père créateur, distinct de son œuvre, et du respect dû à tout être humain façonné à son image. » (p.39)

Le dernier quart de l’ouvrage esquisse une belle proposition de remplacement : redécouvrir le donné, donc la raison (p.99), avec la tradition, et le Donateur, enfin l’amour et la prière (pp.109-114). Le donné suscite une liberté concrète, la véritable liberté (p.65).

 




[1] Oswald Spengler, Der Untergang des Abendlandes. Umrisse einer Morphologie der Weltgeschichte (1917), Albatros Verlag, Berlin, 2014.  

[2] Nietzsche, L’Antéchrist, §2.

[3] Was ist gut? — Alles, was das Gefühl der Macht, den Willen zur Macht, die Macht selbst im Menschen erhöht. Was ist schlecht? Alles, was aus der Schwäche stammt. Was ist Glück? Das Gefühl davon, daß die Macht wächst – daß ein Widerstand überwunden wird. (…) Die Schwachen und Mißratenen sollen zugrunde gehen: erster Satz unserer Menschenliebe. Und man soll ihnen noch dazu helfen.“  Ibidem.

   

Dialogue sur le Front National

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Mise à jour le Mardi, 08 Novembre 2016 21:34 Écrit par Henri Hude

 

Un de mes amis de trente ans m’a écrit qu’il était « scandalisé et révolté » par mon dernier article, assez critique, sur le Front National. De son message assez complet, j’extrais le passage suivant :

 

« Quant à l'aspect économique, la plupart des économistes sont favorables à la sortie de l'Euro. Les Anglais qui ont su conserver leur monnaie s'en portent bien et le Brexit n'a pas amené l'apocalypse annoncée partout. La Bourse y est au plus haut ! »

 

J’ai ensuite reçu le commentaire suivant de Thomas Hude :

 

« Je comprends ce que veut dire ton ami. Cela dit je pense qu’une bonne partie du débat sur la souveraineté (notamment monétaire) dérive d’une confusion sur les causes de notre mal.

 

« Car le véritable problème de la France n'est pas l'Europe, ni l'Euro. En effet, si nous étions un pays bien géré, avec des finances en équilibre et des entreprises exportatrices fortes, la France serait aux commandes de l'Europe, en partage avec l'Allemagne, maintenant que l’Angleterre sort. De plus, nous pourrions même avoir une influence plus forte que l’Allemagne dans de nombreuses zones, en raison de notre histoire. L’Europe serait alors à la fois un multiplicateur de notre puissance diplomatique, ainsi qu’une base économique fondamentale à nos entreprises pour aller à la conquête du monde. Enfin n’oublions pas qu’en 2050, la population française devrait dépasser la population allemande, une nouveauté depuis l’unification allemande.  

 

« Cependant, la France est une maison qui n’est pas tenue. En conséquence, nous ne sommes plus en Europe rien de plus qu'un passager clandestin. Je comprends l’amour blessé de la patrie chez beaucoup de nos concitoyens, quand une structure bureaucratique lui dit de faire des réformes structurelles (n’oublions pas que c’est la demande majeure des diplomates bruxellois). Mais nous devons faire avec humilité le constat que notre position lamentable est notre faute. Et tant que nous ne faisons pas nos réformes fondamentales, nous n'avons aucune chance de sortir de ce déclassement.

 

« Aujourd’hui, avec notre dette, nos déficits public et commercial, notre manque de compétitivité, quitter l'UE et l'Euro serait destructeur pour les raisons que tu évoques dans ton article. De plus, le sens de l’histoire économique, c’est la mondialisation des échanges et la projection des entreprises à l’échelle du monde.

 

[J’ajoute : ce processus pourrait et devrait se faire de façon plus civilisée, mais on voit mal comment nous pourrions y échapper. La France a vocation à proposer une formule à la fois réaliste et plus civilisée. Mais, si elle se renfermait trop sur elle-même, elle perdrait toute chance de peser en faveur d’une économie mondiale plus civilisée. H.H.]


« Au sujet de l'Euro, sur le fond, il n'y a pas de raison pour que cette troisième tentative de système monétaire européen ne s'effondre pas comme les autres, en raison de la divergence des politiques publiques des différents Etats. La fin de l’Euro est en effet inévitable, à long terme, si (i) la France ne fait pas ses réformes structurelles pour retrouver sa compétitivité et si (ii) l’Allemagne continue à admettre un excédent commercial qui détruit ses partenaires de la zone. Cela dit, seule une nation saine financièrement et économiquement peut sortir de l’union monétaire sans trop de dommages. Ce n’est pas notre cas aujourd’hui. La condition préalable à toute sortie de l’Euro pour la France, c’est d’avoir résorbé son déficit public, d’avoir retrouvé un large excédent commercial et un faible niveau de chômage. A ce moment, on pourra se demander quels sont les points positifs et négatifs d’une participation à une monnaie commune.


«  En résumé, les réformes structurelles sont le sujet clé :
- Si la France fait ses réformes structurelles, elle peut sortir de l'Euro sans trop de dommages. Mais alors elle n’y a peut-être pas intérêt, car elle a alors un rôle de premier plan en Europe face à une Allemagne vieillissante, ce qui multiplie son influence et sa prospérité.
- Au contraire, sans réformes structurelles, sortir de l’Europe et de l’Euro serait un suicide monétaire, étant donné l'état de délabrement de nos finances. Nous serions forcés de passer dans l'urgence des réformes structurelles plongeant le pays dans une récession violente, sous peine de voir le Franc s'effondrer. La capacité du nouveau gouvernement à inspirer la confiance aux créanciers de la France, ainsi qu’aux investisseurs serait un autre défi majeur, pas facile à relever quand on tient un discours nationaliste étroit. Il est donc probablement impossible de sortir de l'Euro avec succès sans réformes structurelles au préalable.


« En réalité, les Français ont cessé d’être pro-européens quand la France a perdu son rang en Europe. C’est compréhensible, mais l’honnêteté nous oblige à dire que c’est de notre faute, et pas celle de l’Europe. »

 

[J’ajoute : ce qui est dit là est frappé au coin du bon sens. Ce n’est pas à cause d’un complot d’élites mondiales perverses, que la France, ce pays inventif et intelligent, est géré n’importe comment depuis trente ans ; c’est à cause d’une impardonnable accumulation de démagogie et d’incompétence. Si nous étions bien gérés, nous serions plus forts et indépendants, nous n’aurions pas peur du monde extérieur, nous n’aurions surtout pas peur de l’islam, nous aurions peut-être aussi une meilleure démographie, et si notre réalisme pouvait s’étendre de la gestion à la culture et aux mœurs, nous ne sombrerions pas dans les absurdités d’une sous-culture pseudoprogressiste. En un mot, nous serions une des nations en mesure d'influer sur le devenir du monde. H.H.]

   

La question du Front National

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Mise à jour le Samedi, 05 Novembre 2016 21:03 Écrit par Henri Hude

 

De nombreuses personnes m'ont interrogé au sujet du Front National. A sept mois des prochaines élections, après avoir bien réfléchi et consulté, voici sur ce sujet mes conclusions motivées.

 

                                              
Situation d’ensemble du pays

 
Jusqu’à présent, deux partis dominent la vie politique. A gauche, les libéraux de gauche dominent ; à droite, ce sont les libéraux de droite. Quelques remarques sont importantes sur le sujet :

Les uns comme les autres s’alignent de plus en plus sur l’agenda néo-conservateur de Washington en politique étrangère, en grande partie parce qu’ils n’ont pas le choix, et probablement sans grande conviction, mis à part pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Les deux partis ont accepté les règles du libéralisme dans la sphère économique mais aussi dans la sphère sociale. La droite conservatrice en matière sociale n’a pas voix au chapitre dans la définition de la politique du pays

Une nuance majeure à apporter est que, malgré ces principes libéraux, le pays est conduit par une classe de bureaucrates de culture jacobine et socialiste. C’est en partie contre leurs propres traditions qu’ils suivent le libéralisme américain.

La cause de la ruine croissante de notre économie est cette contradiction : ouverture à la concurrence libérale, associée à une structure administrative, économique et fiscale jacobine. Les  parties du pays exposées à la concurrence sont celles qui souffrent : jeunesse, secteur privé – aussi bien salariés qu'entrepreneurs, sans parler du nouveau prolétariat. Elles sont sacrifiées, pour donner quelques années d’existence aux fonctionnaires et aux retraités, qui sont par ailleurs les bases électorales des deux partis dominants.
 

 

La montée des inégalités au niveau mondial et le retour du principe national
 

Les politiques libérales, en insistant trop sur les contrats et la liberté individuelle, ont accru dans des proportions effrayantes les inégalités de pouvoir et de richesse, et conduisent le monde vers des tensions sociales très graves. Beaucoup de gens réagissent à cette injustice et sont à la recherche d’une vie plus digne. Ils ne voient plus la démocratie dans le libéralisme, mais dans le nationalisme, ou le socialisme, et placent leur confiance dans des hommes forts (ou de fortes femmes) anti-élite.

Nous sommes donc en présence de régimes usés, historiquement représentatifs mais dans lesquels désormais une vaste majorité se trouve délaissée, sans adéquate représentation. Ces régimes sont tous sous tension, à des degrés divers, les plus « oligarchiques » et inégalitaires étant probablement les plus à risque. Il devient donc nécessaire de ne pas se limiter à une justice purement libérale, mais de prêter davantage attention aux deux autres dimensions, sociale et conservatrice, de la justice.

Au plan international, une démocratie plus équilibrée signifie aussi une réappréciation de l’importance de l’échelon national. Mais tout ceci équivaut à une rupture avec les politiques menées depuis des décennies.

 

 
L’émergence des partis populaires / populistes

 
Dans cette perspective, il est naturel que les citoyens cherchent une personnalité, une équipe, un parti à mandater, pour mettre en œuvre une telle politique de rupture, ou du moins de très fort rééquilibrage, en rétablissant leurs droits économiques et politiques, à commencer par l’autorité souveraine des représentants du peuple, la solidarité et la nation. Tout ceci est non seulement naturel, mais juste et nécessaire, la justice étant dans l’équilibre de ses différentes dimensions.

Les peuples sont confrontés à ce qu’ils perçoivent comme un contrôle des institutions démocratiques par la haute aristocratie d’argent nationale et internationale. Ils se tournent naturellement vers des personnalités fortes et populaires, qui leur promettent d’exercer un pouvoir autoritaire et personnel pour rétablir leurs droits. Il n’y a en cela rien que de classique, car les peuples se sentant opprimés par une aristocratie, se portent naturellement vers un pouvoir personnel fort, et qui seul est en mesure de s’imposer aux élites. Ce pouvoir peut être celui d’un grand homme d’Etat, d’un monarque ou bien encore d’un dictateur démagogue. Tout cela aussi est naturel et classique. Ceux qui se plaignent de ces effets auraient mieux fait de ne pas en vouloir les causes.

En France, le Front national déclare être ce type de parti, organisé autour de la personnalité de Marine le Pen. La bonne question est donc : pour recevoir un tel mandat, le FN est-il le bon mandataire ? le seul possible ?
 

 

 

Economiquement
 

Les Français sont un peuple plus démocratique que les autres. Ils sont donc relativement moins touchés par les inégalités. Mais le problème de fond des Français est l’archaïsme de l’Etat, du système social et fiscal, qu’il convient d'adapter en fonction des évolutions du monde, des sciences et de la démographie. Sans cela, notre prospérité va continuer de fondre, et avec elle la paix sociale. L’enjeu politique majeur est la réforme structurelle du pays.

Le pays combine les inconvénients des politiques libérales globales et des politiques socialistes locales. Il devient moins compétitif, le chômage réel augmente, ainsi que la dette. L’hyper-régulation et la fiscalité étranglent l’initiative. Et pourtant les gens sont aussi mécontents du néo-libéralisme et de l’UE, qui signifie à leurs yeux chômage et immigration.

Le Front National évite de mentionner les réformes structurelles. Il met en avant sa promesse de rétablir la souveraineté nationale, notamment en renforçant l’Etat et en redonnant au pays sa monnaie nationale. Quelle que soit la sympathie qu’on puisse avoir pour le principe de souveraineté, nous sommes forcés de nous poser quelques questions simples sur ce que serait la souveraineté monétaire sans les réformes structurelles. Car la souveraineté est le privilège des pays forts et les pays ruinés et endettés ne sont jamais souverains.

Le France a certes de nombreux atouts et a encore beaucoup de richesses. Mais avec son déséquilibre commercial, son déficit public et son endettement, un redressement structurel de son économie, déjà difficile à réaliser dans les meilleures conditions, ne deviendrait-il pas impossible si nous récupérions immédiatement notre monnaie nationale ? Et, si nous adoptions une attitude négative envers les milieux d’affaires, envers nos voisins et principaux partenaires, et envers la liberté économique, que se passerait-il ?

En effet, quand on a une monnaie souveraine, on ne peut se permettre d’avoir un déficit public et un déséquilibre commercial, sous peine de voir les réserves de changes de la banque centrale s’évanouir, et, à partir d'un certain moment, la monnaie s’effondrer. Sortir de l’Euro imposerait donc (i) de restructurer très vite la dépense publique afin de ramener les comptes à l’équilibre, (ii) de mettre fin au déséquilibre commercial dans l’urgence, (iii) de rétablir aussi vite la compétitivité de l’économie afin d’exporter plus que nous n’importons, (iv) de compenser le terrible choc sur la consommation provenant de la restriction rapide de la dépense publique, et de l’inflation sur les produits importés. Une telle politique nécessiterait des investissements massifs, et l’on se demande d’où cet argent pourrait venir : des investisseurs étrangers à qui l’on viendrait de faire subir une dévaluation forte ? Des citoyens qui subiraient le choc inflationniste et l’austérité ? Des entreprises dont les dirigeants se méfieraient de ce nouveau pouvoir jacobin ? De l’Etat dont la lutte à court terme serait la défense de sa monnaie ?

Quoi qu’il en soit, nous voyons qu’une condition nécessaire pour qu’un nouveau parti puisse répondre au mandat populaire en redressant le pays est de jouir de la confiance des entrepreneurs et des milieux d’affaires. Le mandataire doit, à la fois, définir clairement le mandat qu'il entend recevoir : une vraie politique de réformes fondamentales, et pouvoir afficher un capital de compétence réelle (extra-bureaucratique), la marque de tout cela résidant dans un discours non-démagogique et non fantasmagorique.

On comprend qu’un nouveau mandataire de la Nation souhaitera une politique de réformes qui ne soit pas qu’un serrage de ceinture, sans autre horizon que le serrage suivant et l’euthanasie continue de l’économie productive. Elle doit au contraire signifier la recréation d’un véritable avenir économique pour le peuple et la jeunesse. Mais, il faut pour cela unir compétence, réalisme et innovations, notamment pour établir un lien organique entre le marché et la solidarité.  

Le Front National ne répond pas à cette caractérisation. Il ne jouit pas d’un tel soutien. Sa logique est avant tout politicienne. Au contraire, le Front National promet de conserver un Etat obèse et de lui donner un caractère néojacobin, avec tendances socialistes et autoritaires, de garder une solidarité sociale prodigue, de sorte que sa promesse de sortir de l’Euro n’est probablement pas tenable. Bref tout sauf une rupture.
 

 

Politiquement

 

Le problème du Front National, tel qu'il est devenu, c’est qu’il ne peut espérer venir au pouvoir, sans adopter des positions économiques jacobines et autoritaires qui lui aliéneront la confiance des milieux économiques – je parle de la masse des responsables économiques sérieux, y compris les esprits objectifs et prudents au sein des élites les plus élevées.  Or, cette confiance, il en aurait absolument besoin pour redonner vie à notre économie – et par conséquent pour nous rendre notre puissance et notre indépendance.

Faute d'horizon économique crédible, le FN ne peut espérer arriver au pouvoir sans capitaliser sur des divisions ethniques et religieuses, qui nous condamnent à des conflits sans fin, voire à la guerre civile. Et nous ne sommes pas même sûrs de sortir victorieux de tels conflits, parce que le Front promeut une culture qui divise les Français et déracine leur universalisme (ce qui est paradoxal pour un parti qui prétend nous restituer notre « identité »). Car la France, à la différence d’autres nations européennes,  ne s’est pas identifiée d'abord dans une appartenance ethnique ou linguistique, mais dans l’adhésion à des valeurs universelles (voir plus bas).

La situation pourrait donc sembler sans issue, parce que, de l’autre côté, l’actuelle classe dirigeante semble confortablement installée. Elle ne veut pas d’une véritable réforme, qui forcément équivaudrait à la promotion d’une couche dirigeante nouvelle et rivale, qui ne tarderait pas à la remplacer, puisqu'infiniment plus compétente. De plus, si la France ne procède pas à ses réformes structurelles, les tensions au sein de l’Euro finiront par devenir inacceptables, une crise détruira l’Euro et l’UE s’effondrera avec lui.  

La France ayant besoin d'une politique de rupture et de renaissance est  donc en attente d'un mandataire adéquat.
 

 

Culturellement

 
Le Front National  n’est pas fasciste, parce que le fascisme n’est pas un produit français, étant une forme non française ou antifrançaise de jacobinisme. Et précisément, le Front National est devenu un nouveau nationalisme jacobin français. Paradoxalement, c’est un groupement formé, au départ, de tous les mouvements réactionnaires français, qui avaient en commun l’aversion envers la Révolution française, mais qui, à l'arrivée, se fondent dans un revival de la Révolution française. Il intègre à son idéologie les Lumières, la laïcité, la République et même la guerre pour la Liberté. Mais cet universalisme se voit restreint à n’être qu’une partie de l’« identité nationale », à côté des racines néo-païennes irrationnelles et de la religion chrétienne version fondamentaliste. Il n'est pas anormal qu'un parti tente d'amalgamer en lui bien des courants divers, pour que tout le monde y trouve un peu son compte. Mais là, nous sommes en présence d'un assemblage qui voudrait faire l'unité des universalismes français dans le creuset d'un particularisme fondamental. Ce patchwork n'est pas viable et il constitue de plus une forme de perversion.  

D'abord, le Front National ne parviendra pas, probablement, à mettre par terre les deux autorités spirituelles dominantes en France, celle des Lumières et celle du catholicisme. Autrement dit, les deux universalismes qui ont si profondément constitué la culture française. Cela n’a pas le moindre sens que de tenter de les intégrer à un particularisme.

Réduire la religion universelle (c'est le sens du mot "catholique") au particularisme français, et s’en servir comme d’un marqueur antimusulman et nationaliste, en prenant le risque de faire flamber une guerre de religion, ne peut se faire que contre l'Eglise et dans un esprit nettement anticlérical et antiromain. Ceci n’est pas nouveau. Il suffit de se rappeler Pie XI, condamnant l'Action française, en 1926, pour avoir subordonné la religion au nationalisme et à la politique. Le pape a rarement été aussi critiqué à droite depuis longtemps, y compris par des catholiques à la fois traditionalistes et nationalistes, tels Philippe de Villiers. La popularité d’un Éric Zemmour n’a d’égale chez eux que l’impopularité de François.  

Autre fait tout aussi certain : bien que la nouvelle culture politique du FN soit désormais un néo-jacobinisme hérité des Lumières, c’est rejeter le sens profond la philosophie des Lumières (aussi bien que du catholicisme), que de vouloir la restreindre en une simple « identité nationale ».

Le rejet à la fois du catholicisme et de la philosophie des Lumières est hélas ce qui définit un néo-paganisme irrationaliste, présocratique. C'est malheureusement ce dernier qui constitue culturellement l'aile marchante du FN. Il y a là une culture profondément antichrétienne et on peut espérer que peu de catholiques français se laisseront embarquer longtemps comme ses supplétifs dans une aventure politique sans avenir. L'exigence de rupture et de renaissance est aussi une exigence d'éviter la fausse route.

Paradoxalement, cette défense particulariste d’une « identité » française est parente de la frénésie fanatique d’un islamisme effrayé et mécontent de se sentir à son corps défendant pénétré et imprégné d’humanisme occidental. Il est probable que malgré les troubles qui s’annoncent, la France collera à l’humanisme. Mais il est vrai aussi que l’humanisme des Lumières est en grande partie épuisé.

C'est de l'inculture que de réduire l'humanisme à sa version "franc-maçonne cassoulet". L'humanisme est le point commun de la culture classique antique, du christianisme et des lumières. Et hors de l'humanisme, il n'y a que l'antihumanisme. C'est le contraire de la vérité. C'est le contraire de la France.


La réforme de la France est impossible sans une forte légitimité d’un pouvoir soutenu par une très large et profonde confiance. Même une forte dictature n’aurait pas ce pouvoir, faute d’autorité. Car l’autorité vient de la culture. Cette autorité ne peut pas venir d’ailleurs que d’un renouveau de l’humanisme et un tel renouveau est impossible si cet humanisme n'inclut pas le christianisme, religion de l’Homme-Dieu, lui-même déjà profondément renouvelé et rajeuni, notamment depuis Vatican II, au-delà des conflits et traumatismes de notre histoire. Seul un tel humanisme est capable d’unir les divers courants et strates de notre culture française (et européenne). Seul il peut prêter à un grand pouvoir réformateur cette autorité large et généreuse sans laquelle les divisions ne pourraient être surmontées.

C’est là la plus grande faiblesse du Front National. Il est trop étroit culturellement et trop peu profond, et trop durci, pour correspondre au fond universel et humaniste de notre culture. Faute d’autorité, il n’aura pas de pouvoir suffisant face à tant de forces hostiles, d’autant qu’il ne pourra même pas redresser l’économie et que, faute de réformes, le discours de souveraineté est condamné à n’être qu’un discours.
 

 

Evolutions à prévoir
 

La possibilité des réformes dépend de la passation d’alliances entre les diverses forces vives de la société, actuellement comprimées. Tant qu’elle restera enfermée dans un syndrome anti-chrétien, la gauche de solidarité ne pourra être que l’otage et la caution populaire de la gauche libérale. Tout comme la droite conservatrice ne pourra être que l’otage et le témoin de moralité de la droite libérale, tant qu’elle ne verra pas que la défense de la famille ou la lutte contre l’islamisme passent d’abord par la défense du travail et la lutte contre le chômage – et donc par des réformes structurelles. Et tout comme l’élite entrepreneuriale, effrayée par l’épouvantail socialiste, restera l’otage d’une finance globale libertaire. Il y a pourtant là trois forces qui ne demanderaient qu’à passer un compromis, sous l’égide d’un mandataire de leurs intérêts communs.

Lier le thème de la famille à celui du travail (et réciproquement) refuser la guerre de religion et critiquer l’argent roi, ce sont les trois moyens de permettre la seule coalition politique capable de porter les réformes de structure.  Inversement, mettre en avant sans arrêt les absurdités sociétales et la guerre postiche contre l’islamisme permet d’empêcher l’union de ces forces. Pour gagner, il faut donc être capable de sortir de ses habitudes, de laisser tomber de vieilles animosités qui n’ont plus de sens, de surmonter ses passions unilatérales, d’approfondir sa culture humaniste et de mettre au pouvoir des gens qui ne soient ni des bureaucrates, ni des médiatiques. 

En attendant, la protestation contre l’immigration est progressivement devenue protestation contre l’islamisation. L’identité ethnoculturelle serait changée. Des fantoches livreraient le peuple à ses ennemis. Voici le refrain : il y a deux peuples sur le même sol et ils ne peuvent vivre ensemble. Le peuple ancien doit chasser les traitres et  élire de solides défenseurs. Quant au nouveau peuple, il doit s’adapter, aimer la France ou la quitter. Mais que faire s’ils ne veulent pas partir de bon gré ?

Dans un pays civilisé, on devrait y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans des discours superficiels et passionnels, dont la seule conséquence logique serait de proposer « la valise ou le cercueil » à une grande partie de la population. Ici encore, la logique politicienne de court terme transparaît.  

Avant de paniquer ainsi, mieux vaudrait se dire que toute la situation va être modifiée fondamentalement par le cours que prennent les événements aux USA. La classe dirigeante américaine est divisée. Face à la surextension de leur empire, les Américains pourraient choisir, par prudence, d'opérer un repli stratégique, de ne pas aller à l'épreuve de force avec la Russie, de mettre fin à l'utilisation sale de l'islamisme et à l'alliance avec les monarchies pétrolières. Même si ce n’est pas le cas, les divisions politiques au cœur de l’Empire ne pourront que nuire à ses clients comme Ryad ou Doha. Et du même coup, perdront leur pertinence les candidats exprimant ou le conformisme, ou le désespoir et la panique. Autrement dit, le jeu est encore grand ouvert et l'imprévisible est encore le plus probable. 

   

Où va le monde ? Et nous, Français, que choisir ?

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Mise à jour le Mardi, 04 Octobre 2016 13:38 Écrit par Henri Hude

 

Besoin de synthèse. Garder ou non l’Empire ? C’est la question en Amérique.

 

Dans cet article, je voudrais proposer une brève synthèse. Sans synthèse, impossible de faire des choix rationnels[1].

Plaçons-nous d’abord en esprit à Washington, là où se trouve encore le principal centre de pouvoir dans le monde. C’est essentiel, si nous voulons pouvoir décider bien pour la France.

Nul ne peut prévoir le résultat du processus électoral actuellement en cours aux États-Unis, aussi imprévisible que l’était celui du Brexit au Royaume Uni. Ce qui est certain, c’est qu’un vrai choix semble sinon proposé aux électeurs américains, du moins indirectement impliqué par tout le débat en cours. Voici la question qui leur est posée : faut-il garder ou non l’empire américain ? Concrètement : faut-il, avant qu’il ne soit peut-être trop tard, redevenir une nation normale, la plus puissante mais non la seule hyper-puissante ? Ou faut-il jouer le tout pour le tout et employer au besoin la manière forte pour rétablir un leadership global en fort recul, et qu’on aurait décidé de ne pas lâcher ? Obama a choisi de ne pas choisir. Donald Trump représente la première option et Hillary Clinton la seconde. Ce qui est en jeu, ce ne sont donc rien moins que la paix et la guerre.

  

 

 

Démocratie en Amérique ?

 

La question, c’est donc aussi la démocratie en Amérique. Un grand Empire ne peut guère être gouverné démocratiquement. Nul ne sait si un président Trump aurait les moyens politiques d'imposer son point de vue, mais celui de la présidente Clinton, candidate des néo-conservateurs, serait impérial et tout sauf démocratique.

Les USA vivent une très grave crise de la représentation. Les appareils des grands partis semblaient oligarchiquement contrôlés, et la démocratie n’être plus qu’un nom. Le peuple chercha donc un véritable représentant et forcément le chercha sous la seule forme aisément disponible en de telles circonstances, celle du pouvoir personnel d’un chef répondant à ses attentes. A cause d’une démesure oligarchique qui a déséquilibré leur régime mixte, les US vivent donc dans un temps où la réaffirmation de la démocratie passe paradoxalement par l’affirmation d’un fort principe « monarchique », ou plutôt monocratique, face à des oligarchies de plus en plus réduites et comprimant les droits économiques et politiques des classes moyennes. Le choix est même entre une oligarchie de plus en plus dure manipulant la démocratie, et une sorte de pouvoir personnel peu soucieux de droit, hostile aux élites et aux institutions – ce que les classiques Grecs appelaient une tyrannie et que nos spécialistes aiment appeler une semi-dictature populiste. Le coût pour les USA en termes d’image et de rayonnement serait évidemment considérable.


 

Larguer l’Empire ? Et changer les règles du jeu économique ?

 

Le renoncement à l’empire permettrait de colossales réductions des budgets militaires, dont l’impact sur la sécurité globale serait imprévisible. Ces économies pourraient permettre une redistribution des parts du gâteau, aujourd’hui accaparé par le trop fameux « 1% », et un réinvestissement massif dans la reconstruction des infrastructures, de l’industrie, de la formation et des classes moyennes. On peut aussi penser qu’en donnant une crédibilité à la réduction de l’hyper-endettement des US, et en leur redonnant une base industrielle massive, ces économies et ces investissements permettraient d’éviter l’effondrement à terme du dollar. Ils mettraient fin aussi à une fuite impérialiste en avant, dont la continuation va finir par comporter un risque de guerre mondiale. 

La politique de repli, et de reconstruction intérieure, implique aussi pour les USA, donc pour le monde, un changement des règles néo-libérales que Washington a de plus en plus imposées au monde depuis  des décennies. Une réduction logique de la liberté des échanges, y compris des échanges de main d’œuvre (c’est-à-dire concrètement de l’émigration/immigration), ne peut manquer de déconcerter ceux qui ont obéi à Washington en libéralisant et qui devront savoir comment s’adapter. Elle comporte elle aussi un coût important en termes d’image, comme si les USA devaient passer par une période où ils cumuleraient l’impopularité inévitable de la puissance longtemps impériale, et l’impopularité du Nord refoulant le Sud. Cette politique peut se justifier par des arguments d’ordre rationnel, mais elle ne peut guère se réaliser sans exploiter des passions : le ressentiment des WASPs[2]. La politique d’immigration massive ouverte au Sud, simple corrélat de la politique néolibérale, et aussi leur propre malthusianisme démographique, les ont dilués (depuis les deux tiers de la masse jusqu’à un peu moins de la moitié) et sont en train de modifier l’identité collective des États-Unis. Une politique néo-nationale devrait passer par une période où l’open society se renfermerait derrière un grand mur. Cette politique ne saurait manquer d’avoir un retentissement énorme sur la perception de l’Amérique dans le monde, faisant d’elle non seulement une sorte de semi-tyrannie personnelle, mais aussi une société fermée sur elle-même, composée d’anciens riches déclassés et de vieux devenus xénophobes.   

 

 

 

La très encombrante alliance islamiste.

 

Donald Trump a déclaré que le président Obama avait créé l’État islamique. C’est un raccourci trop bref, et de toute façon, le mal ne daterait pas d’Obama. La politique impériale est forcément pour Washington une politique pro-islamiste, tout simplement parce que l’islamisme est la seule alliance de revers[3] possible et nécessaire pour tout projet américain de domination globale – projet que beaucoup, aux USA ou en Europe, jugeraient bénéfique et ne qualifieraient pas de domination. Mais la guerre contre cet islamisme, qu'il faut bien brider quand il est moins utile qu'inutile, justifie de serrer les rangs et de serrer la vis aux libertés publiques à l’intérieur du pays, tout en détournant l’attention populaire de la crise de la représentation et de la crise de la classe moyenne, donc de la démocratie.

L’efficacité de l’intervention russe en Syrie a mis en échec cette stratégie. Elle a démontré que Washington et Ankara avaient joué double jeu avec l’EI. Ne commentons pas les développements récents de la situation en Turquie. La donnée essentielle et durable, c’est que si Washington voulait avoir les mains libres pour lutter vraiment contre un islamisme à l’émergence duquel il a tant contribué[4], Washington devrait accepter une politique de repli, mais négociée et concertée avec les autres partenaires, afin d’éviter dans tous les domaines des ruptures catastrophiques d’équilibre.

Pour être précis et complet quant à l’essentiel sur ce sujet, il faut rappeler deux ensembles de faits :

1° une contradiction structure malgré tout la relation US au monde musulman : globalement, l’islam est pour Washington une alliance de revers ; toutefois, face au rival chinois, l’alliance ou la neutralité de l’Inde sont indispensables, et donc le Pakistan islamiste et ennemi irréconciliables de l’Inde, est un embarras. Le contrôle de l’Afghanistan est le meilleur moyen de tenir le Pakistan, pour des raisons de rivalités ethniques internes au Pakistan. Il faut donc aussi empêcher toute collusion entre Riyad et Islamabad.

2° Des factions du gouvernement américain voudraient « larguer » l’alliance islamiste. Le rapprochement relatif avec l’Iran, la décision d’exploiter le gaz de schiste pour ne plus dépendre énergétiquement du Moyen-Orient,  la guerre des prix des hydrocarbures entre la maison de Saoud et les US, l’autorisation accordée aux victimes du 11 Septembre 2001 de poursuivre Ryad en justice, la tardive décision de porter des coups militaires importants au « califat » – tout cela montre que les US hésitent et cherchent en partie une autre solution.

Celle-ci va devenir inévitable, si l’affaiblissement du contrôle de l'opinion occidentale par les médias ne permet plus de masquer le double jeu face à l’islamisme. Mais quelle situation géopolitique nouvelle peut émerger, si l’alliance vient à être effectivement rompue ? Cette situation serait-elle gérable et par quels moyens ? Les réponses vont varier, selon que Washington accepterait un repli franc, ou un demi-repli ayant pour fonction de laisser au chaos futur le soin de faire regretter son pouvoir passé.

Où iraient le monde musulman et le mouvement islamiste en cas de rupture de l’alliance entre les US et l’islamisme ? Et comment, sans risquer de désorganiser les approvisionnements pétroliers dans le monde, laisser tomber une monarchie politiquement archaïque, et qui ne peut survivre qu’en faisant à coup de milliards la promotion du fanatisme ? Comment éviter que le wahhabisme affolé, livré à lui-même et devenant objet de réprobation universelle, y compris dans les pays musulmans, ne fasse des folies ? La réponse à ces questions reste largement imprévisible, surtout en Europe, plus proche des terres historiquement de tradition musulmane. En tout cas, on ne voit pas comment les US pourraient renoncer à l’empire sans cesser de jouer avec le feu islamiste, et pourraient réduire le terrorisme islamiste sans cesser d’en avoir secrètement besoin.

A dire vrai, Washington a placé le peuple des USA dans une situation où il semble avoir le choix entre deux options perdantes. Cette situation cause les pires ennuis à leurs alliés européens. Il faudra du génie politique aux futurs dirigeants américains, quels qu’ils soient, pour mettre fin à l’impérialisme en douceur sans provoquer des ruptures catastrophiques dans le monde et d’abord chez eux.

 

 

 

Une règle pour déterminer la politique française

 

J’estime que la meilleure façon de savoir quoi faire en France et plus largement en Europe, est de méditer sur ces problèmes des États-Unis, d’en faire la transposition ou application chez nous, et d’en tirer les conséquences que la raison recommande.

La conquête islamiste devenant clairement une chimère et une impasse, quel avenir spirituel pour un islam en partie libéré de la politique grâce à cet échec ? Quelles réactions suicidaires dans un parti djihadiste désormais désespéré ? Comment empêcher certains en Europe de vouloir gagner les élections et tenter de cimenter une cohésion nouvelle en excitant les passions antimusulmanes libérées et utilisées par la politique de repli, après qu’elles aient été créées par la politique d’empire et la soi-disant guerre contre le terrorisme ? 

La France et les autre pays européens devront savoir apporter leur concours à une politique de repli impérial sans débandade, ni rupture chaotique des équilibres. Ils devront aussi savoir refuser leur concours à une politique de réaffirmation "napoléonienne" de l'empire[5].  

Dans un cadre en partie contraint par une politique US de repli, qui semble à moyen terme un scénario plus probable qu’une guerre impérialiste montant aux extrêmes, l’enjeu va être pour la France de rester un pays humaniste, au meilleur sens de ce mot, qui enveloppe tout le meilleur de sa civilisation classique, chrétienne et philosophique. Ce que cela signifie, c’est ne pas glisser dans la plupart des directions qui semblent aller avec le repli, mais savoir tracer au contraire une route originale, fidèle à ces traditions : ne pas perdre le sens de la culture d’universalité, et, tout en retrouvant la valeur de la nation et le sens profond de l’autorité, ne pas tomber dans un nationalisme étroit, ni dans les facilités de l’autoritarisme. Garder ou retrouver une vision mondiale au service de la paix et d’une saine liberté, tout en promouvant avec audace un nouveau modèle économique et politique plus juste pour des nations libres et civilisées. Et, pour stabiliser tout cela, nouer de justes alliances.

 



[1] L’action adaptée demande une connaissance adéquate. Une connaissance pratique adéquate enveloppe et suppose d’abord une vue d’ensemble, synthétique et structurée, mais ni simpliste, ni partisane. Une telle synthèse permet seule une juste interprétation des situations d’échelle plus réduite.

[2] Blancs Anglo-Saxons protestants.

[3] De même, les Turcs ou les émirats musulmans d’Asie centrale ont été pour la monarchie française, jusque sous Louis XVI, des moyens de gêner le rival, l’empire d’Autriche, et la Russie, le plus souvent son allié.

[4] Philippe Sidos, La guerre soviétique en Afghanistan, Economica, 2016.

[5] La question est de savoir jusqu'où les US sont prêts à aller pour faire pression sur l'Europe. Le développement de la crise bancaire en Allemagne devrait en partie répondre à cette question.

   

Sur la liberté éducative

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Mise à jour le Jeudi, 22 Septembre 2016 11:32 Écrit par Henri Hude

Voici la fin du chapitre IX d'Éthique et politique, sur la culture et l’éducation. 

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Parents, enseignants, pouvoirs publics

 

[Si l’on fait abstraction des pouvoirs subsidiaires, qui ne sont là que pour aider,] les premiers intéressés dans une ­école sont d’abord des parents associés et ­des enseignants associés. Les parents (il n'y a pas toujours des parents attentifs pour tous les enfants) attendent des enseignants qu’ils instruisent leurs enfants et viennent compléter leur éducation dans le même esprit qui préside à celle qui leur est­ donnée en famille, si la famille remplit sa fonction. Les parents rétribuent les enseignants en reconnaissance du service qu’ils ­leur rendent ainsi qu’à leurs enfants.

 

Dans tout cela, l’autorité publique locale, et à plus forte ­raison l’État, n’ont en théorie pas grand’ chose à voir, quand il y a des parents dotés d’un minimum suffisant de capacité éducative. Les ­ménages et les entreprises où travaillent les parents sont les seules sources ultimes de financement ­des établissements scolaires. Quand l’État se présente comme le ­mentor universel et la source de tout financement en la matière, ­il agit exactement comme un banquier qui prétendrait régler les ­dépenses et la vie de ses déposants sous prétexte que leurs­ paiements sont effectués par son intermédiaire. […]

 

 

 

Le rôle de l’État ­est de veiller au maintien de la justice :

 

 

Vérifier que les ­enfants soient bien traités et reçoivent un enseignement de ­qualité ; que les parents ne soient pas dépossédés de leurs responsabilités, et qu’ils ne démissionnent pas ; que les ­professeurs aient de bonnes conditions de travail et soient rétribués équitablement.

 

L’État doit aussi veiller à ce que les enfants des classes ­les plus modestes reçoivent la meilleure instruction. C’est en ­cela que son intervention se justifie le mieux. La liberté éducative risque toujours de nourrir un excès d’inégalité et d’accentuer plus qu’il ne conviendrait le caractère ­oligarchique de la société. C’est pourquoi la liberté éducative doit être équilibrée par des choix fiscaux et de financement équitables, conformes­ au bien commun et sources de bonne entente.

 

L’État doit aussi veiller à ce que l’éducation des enfants ­ne devienne jamais une activité lucrative comme les autres.­ ­L’idéal serait que les établissements soient complètement libres ­et en grande partie autofinancés. Mais cet idéal ne serait­ équitable, que si de tels établissements étaient dotés d’un ­statut original d’activité à la fois non lucrative et pourtant ­soumise en quelque façon aux lois du marché, non en tant en tant qu’elles­ expriment le jeu mécanique de la­ formation des prix, mais la liberté du choix. Entre la pesanteur étatiste et l’esprit­ mercantile, il y a place pour des formules qui composeraient l’efficacité de l’esprit d’entreprise ou la liberté ­du marché avec la solidarité sociale et avec le caractère désintéressé qu’il faut conserver à l’activité ­éducative.

 

Quand l’État fait bénéficier de la gratuité totale un type ­d’école en en excluant les autres, il charge d’un impôt spécial ­tous les parents qui, pour des raisons dont ils sont seuls juges, souhaitent confier leurs enfants à d’autres genres d’écoles qu’il ­refuse de financer à égalité. Cette politique est contraire à la­ fois au droit des parents éducateurs, au principe de l’égalité devant­ l’impôt et à la liberté de conscience.

 

 

 

La logique anarcho-totalitaire et l'usurpation de l'autorité éducative

 

 

[…] Si les parents n’ont pas le droit d’éduquer, qui en a le­ droit ? Les enfants eux-mêmes ? Mais c’est une contradiction dans ­les termes. Évidemment, ce sera l’État, et même l’État qui ­dépouille les parents de leur droit, c’est-à-dire l’État (­pseudo-)progressiste en sa double logique, libertine et ­totalitaire.        

 

Il faut expliquer cette double logique. Elle part de ­l’esprit libertin, ennemi déclaré de toute vérité et de toute­ valeur objectives (mais aussi dogmatique en fait que tous­ les autres réunis). Le libertin ne peut supporter de se sentir ­entravé, et cela va jusqu’à lui rendre insupportable la vie sociale, qui ne va pas sans de multiples liaisons, contraintes et ­obligations mutuelles. Il lui semble ainsi que l’état naturel de l’homme devrait être l’existence individuelle asociale, où chacun ­vivrait seul et, comme disent les Anglais, « avec sa propre­ personne ». Telle est la logique radicalement individualiste de­ l’esprit libertin.

 

Mais le libertin sait bien qu’il est impossible de ne pas vivre en société. Il voudra­ encore une société, mais radicalement individualiste. Cette aspiration ne­ saurait se contenter d’une société dans laquelle chacun vivrait ­sans le moindre souci des autres. En réalité, l’individualisme­ n’est satisfait qu’à partir du moment où les multiples individus de la société ne font plus qu’un seul individu. Car c’est ­seulement ainsi que disparaît vraiment l’altérité contraignante. Mais la fusion de tous les individus en un seul ne peut se ­réaliser que par un prosélytisme individualiste et par l’identification morale de tous les individus à ­une seule entité morale : le Peuple, ou L’État, ou la République, ou la Nation, ou la Classe, ou la Race, etc. N’avoir de volonté que dans une volonté générale,­ n’exister que dans et par le tout, identifié au tout. C’est ainsi­ que l’esprit libertin fécondant la passion égalitaire devient le ­père du totalitarisme jacobin. [Après cela, L’État jacobin peut décider de faire des lois contraignantes à l’infini, mais aussi bien avoir des regrets et en faire des permissives à l’infini, dans tel ou tel domaine : ses principes signifient tout ce qu’on veut.]

 

Telle est la logique anarcho-totalitaire du pseudo-progressisme, ou encore telles sont ses deux logiques, ­solidaires et antinomiques à la fois.

 

 

 

L'éducation anarcho-totalitaire et son dépassement en profondeur

 

[…] On peut essayer de tempérer plus ou moins ces deux logiques l’une par l’autre, ce qui revient souvent à en conjuguer ­les méfaits. Plus habituellement, en Occident, on soumet ­l’économie à la première logique, l’éducation et la culture à la ­seconde[1]. […]

 

Cette logique se déploie dans le discours ­et la pratique pseudo-progressistes en matière d’éducation. L’enfant est ­considéré comme un individu isolé et d’une certaine façon­ parfait. L’acte d’éduquer risque toujours d’être une agression à ­la liberté de l’enfant, qui doit créer sa propre vérité, sa morale, inventer sa culture ou réinventer ab ovo quarante mille­ ans de culture humaine. La société familiale ne résultant pas,­ pour l’enfant, d’un contrat, est par définition une société aliénante, et il convient d’intégrer au plus vite l’enfant dans­ ­l’Etat qui, étant la société résultant du contrat social, est­ ipso facto la société de liberté. Par conséquent, l’État aura le ­droit exclusif d’éduquer les enfants, ce qui signifie, dans la ­même logique progressiste, les soustraire aux dangereuses tendances oppressives dont on peut toujours suspecter la famille, ­pour les faire nager au plus vite dans la société où ils s’épanouiront pleinement, retrouvant dans le collectif l’élément ­naturel de leur liberté. […] Les élèves, soustraits au maximum à leurs familles, boivent à longs traits la saine doctrine du progressisme, s’exercent aux bonnes mœurs­ progressistes, et contractent les bonnes habitudes qui en feront, ­leur vie durant, de bons citoyens, voire de fidèles électeurs progressistes. Les maîtres doivent être formés dans ­ce même esprit, etc. […]

 

Chaque homme est par essence un être de relation, et le contrat social ne saurait avoir pour effet de constituer ­la société, mais seulement d’apporter un consentement libre,­ rationnel et moralement méritoire à l’existence d’une­ société qui précédait ce consentement et restera de toutes façons ­un fait, une fin et une valeur. Du fait que cette société est ­composée de personnes intelligentes et libres, les lois devront respecter ce caractère des personnes qui composent la société et ­qui se construisent elles-mêmes en la composant.

 

Dès lors que l’homme est défini comme être de nature, de­ relation et de liberté, il va de soi que les parents et les­ enfants ne sont plus à envisager face à face comme deux groupes­ d’individus, ni même comme des égaux dans la communauté contractuelle du Peuple ou de l’État, mais comme des êtres qu’unit une relation particulièrement profonde, intime,­ ontologique. Cette relation de filiation ou de parentalité les touche dans leur être, contribue à les définir, et peut leur ­servir de médiation dans leur cheminement vers leurs finalités ­ultimes.

 

Dans la mesure où l’homme médite sur le mystère de son être­ et de son origine radicale, dans la mesure où cette recherche­ (pas forcément méthodique et spéculative, mais le plus souvent­ intuitive, vécue, existentielle) le concerne vraiment, dans cette ­mesure il étend sa méditation sur sa réceptivité à l’égard de ses­ propres parents, sur sa fécondité et sur sa causalité à l’égard­ de ces êtres issus de lui, qui lui ressemblent et pourtant lui­ échappent par la possession incommunicable de leur être propre : ses enfants.

 

L’être humain ­considère sa paternité ou sa maternité, sa fécondité, comme une­ part essentielle de son être. Il comprend qu’il agit et donne, ­non seulement par la simple génération naturelle, mais par toute­ ­l’action éducative. Il découvre sa paternité ou sa maternité­ spirituelle à l’égard d’abord de ses propres enfants. Ce n’est­ pas là quelque pouvoir oppressif. C’est la responsabilité humaine ­première, par laquelle il se découvre responsable de ses gestes ­qui deviennent des exemples et de ses paroles qui deviennent des témoignages.

 

 

 

Pour une pédagogie franche

 

Il ne sert à rien de dire qu’il faudrait ne pas influencer­ les enfants. Si cela se pouvait faire, cela reviendrait encore à ­les influencer, puisqu’on leur enseignerait de facto qu’il n’y­ aurait qu’une seule valeur : l’idéal d’un développement­ indépendant de toute influence. En plus, cela ne peut se faire.­ Pour ne pas influencer les enfants, il faudrait les abandonner au ­milieu des bois, ne pas leur donner de langue maternelle, ne pas se montrer à eux, ne­ rien leur apprendre. C’est ainsi que l’affectation de respecter­ leur liberté inconditionnelle et maximale les conditionne à une revendication maximale de liberté inconditionnelle. On leur fait ­toujours la morale, mais il s’agit d’une morale à l’envers […].

 

Le mal est devenu le bien, le bien est devenu le mal, mais ­on fait toujours la morale aux petits enfants. La seule différence, c’est qu’avant on le leur disait, ce qui leur ­laissait une marge de réflexion, alors qu’aujourd’hui on les­ manipule sans le leur dire, et qu’ils risquent d'être totalement aliénés.

 

On inculque d’autant plus de ­principes qu’on prétend n’en pas inculquer. C’est toujours la ­même ruse, la même manipulation, et les naïfs s’y laissent­ prendre. Comment verraient-ils toute la substance qui se déduit­ d’une forme vide qu’on leur fait accepter à cause de son­ apparente vacuité ? Et cette façon de les manœuvrer en ­flattant leur prétention d’adolescents à ne pas dépendre, on ­l’appellera formation de l’esprit critique. Grâce à une affectation de non-directivité, cette éducation­ insinue tous les contenus qui se déduisent sans mal de cet unique principe […]. En réalité, au-delà de la méfiance ou de la lutte pour la reconnaissance et l’indépendance, les humains ne croissent que ­dans l’amitié, la confiance et l’amour, qui sont un engagement et­ une liaison, et une liaison selon l’être, profonde, intérieure, ­et qui dure. [..]


[1] La logique de l’individualisme totalitaire a été­ définitivement exposée par Jean-Jacques Rousseau dans son Contrat ­Social. L’homme, dit-il, n’est pas par essence un être social ou ­communautaire. Dès lors, il n’est jamais libre en société parce ­qu’il y rencontre des obstacles humains à la liberté par nature ­intégrale d’un être par nature purement individuel, complet et ­parfait en tant qu’individu. C’est pourquoi, naissant dans une ­société, il naît dans les fers, quand bien même les chefs seraient les plus débonnaires des hommes. Comment ­deviendra-t-il libre ? En constituant avec les autres par contrat ­un seul hyper-individu auquel chacun des individus s’identifiera ­totalement. [Et cet Individu, selon le cas, dérégulera tout ou réglementera tout, selon la passion dominante.] C’est ainsi que sera supprimée l’extériorité, par ­suite la dépendance et la contrainte, par suite enfin établi dans­ l’état civil l’équivalent de la liberté absolue dont on est censé ­jouir dans le théorique état de nature. […]

   

Le cursus humaniste des études

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Mise à jour le Samedi, 05 Novembre 2016 21:53 Écrit par Henri Hude

A l'occasion de la rentrée scolaire et académique, je republie en ligne le chapitre IX d'Éthique et politique, sur la culture et l’éducation. Voici l'avant-dernière section, n°10, pages 196-200).

 

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Pour qu’il se produise un renouveau culturel, il faut manifester l’unité intérieure de la culture. Ce qu’on appelle parfois le problème des programmes ne peut pas recevoir de solution satisfaisante, sinon à partir d’en haut.

 

 

 

L’enseignement des sciences

 

 

Les sciences doivent être dégagées d’un double carcan : carcan théorique, parce qu’elles ont été enfermées dans des ­cadres positivistes, rationalistes, matérialistes, qui ne­ correspondent plus à rien parce que tous les faits les font­ éclater ; carcan économiste, qui fait prévaloir le point de vue ­d’une pratique technique, elle-même asservie à la recherche du ­gain à court terme.

 

Ainsi notre enseignement des sciences est-il tiraillé, ou écarte­lé‚ entre : 1° une frénésie rationaliste, où pour ainsi dire­ tout, jusqu’au monde matériel, pourrait presque se réduire à un ­système particulier de nombres théoriquement déductible à partir­ de la logique formelle, ou comme si la raison humaine était le Logos ­universel et la déduction le mystère de la génération des choses, ­et 2° une frénésie matérialiste, où la science ne paraît plus être qu’une manière commode de noter des ensembles de ­manipulations sur la matière, et de s’assurer une prise efficace­ sur un monde à la vérité duquel on aurait cessé de s’intéresser.

 

Sans être réinsérées brutalement dans un nouveau cadre­ philosophique contraignant, les sciences seront du moins dégagées ­de la pince qui les broie. Elles seront ouvertes, parce qu’elles ­exprimeront davantage ce qui est à leur origine, c’est-à-dire le ­désir de contempler la vérité du monde sensible. Dans toutes ces­ mesures et toutes ces lois, que le physicien établit, l’élève ­apprendra aussi à découvrir l’ordre admirable de l’univers, cette « ­harmonie invisible » dont parlait dans l’Antiquité le philosophe ­Héraclite, et qui, disait-il, « est plus belle encore que­ l’harmonie visible ».

 

Mesure, ordre et harmonie : tel est le sens profond de la ­physique mathématique. Ainsi pensaient Pascal, Kepler, Newton.­ Ils avaient raison. Au-delà de la construction et de la ­reconstruction, il y a la contemplation du mystère de l’ordre. ­C’est pourquoi l’étude des sciences devait, autrefois, culminer ­dans celle de la musique. Musique, art des muses, inspiratrices ­de tout ce qui est profond savoir et beauté infiniment suggestive, qui portent l’homme à chanter et sa parole à se plier ­elle aussi au rythme et à la mesure : poésie.

 

 

 

C’est par là que les sciences ne sont pas séparées de la­ philosophie.

 

 

Un terrible malheur a fait divorcer ce qui ne devait ­pas être disjoint. Nous avons aujourd’hui des sciences soi-disant ­a-métaphysiques et une philosophie qui se réduit à une critique­ de la métaphysique. Je sais bien qu’en fait ce n’est là que de la­ poudre aux yeux. Je sais bien que ces sciences sont en fait ­intégrées à la fois, pour le fond, à un rationalisme panthéistique et, plus en superficie, à un ensemble de doctrines ­plus exotériques (matérialisme, positivisme). De même, cette­ pseudo-critique est en réalité une métaphysique qui divinise le ­fond de l’esprit humain. Mais comme ces dernières doctrines sont ­inintelligibles à la vaste majorité, même des gens cultivés, et en dehors de tout sens commun, les peuples, et ­en particulier la masse des élèves, doivent se contenter des­ écorces, pratiquer les sciences dans l’ennui ou le désespoir, et­ manger le pain noir du matérialisme. Tout au plus, pour les plus­ doués, s’agit-il d’un jeu, ou d’une activité à laquelle ils ­trouvent un véritable bonheur, mais dont ils ne comprennent pas ­le sens.

 

Mais que l’esprit devienne contemplatif, qu’au lieu de ­chercher à savoir simplement en vue d’agir efficacement, ou  pour ­avoir la satisfaction de se dire qu’il tient les choses en main,­ domine et met tout sous contrôle, qu’au lieu de cela, il cherche­ à connaître, comme disait Bergson, pour rien, pour le plaisir, ­avec désintéressement, aussitôt c’est un renouveau, il se rouvre,­ et la première des choses qui lui saute aux yeux, c’est l’existence des choses, le mystère de l’être. Et la seconde,­ c’est le fait que toutes ces lois de la nature énoncent l’essence­ ordonnée et le comportement réglé de tous ces êtres qui sont­ concertés dans l’ordre admirable de l’univers.

 

Ainsi l’enseignement des sciences devient-il parent de la­ recherche de la sagesse, à laquelle il donne en retour le sens de­ la rigueur et celui des limites de l’intelligence.

 

C’est là le meilleur moyen de ne pas tomber dans tous les ­défauts que nourrit sans le savoir le positivisme, et de se tenir­ à distance aussi bien de la gnose que de l’agnosticisme. Gnoses, ­par exemple, les spéculations d’une philosophie mal lestée sur ­des paradoxes de physique quantique, déjà difficiles à­ interpréter avec une bonne philosophie des sciences, et qui, ­relus avec les lunettes d’une philosophie légère, nous égarent ­dans des extravagances. Gnoses, pataphysique, discours­ pseudo-scientifiques, pseudo-mystiques des sectes, auxquelles se­ laissent prendre tant de jeunes désespérés, déstructurés et ­fragilisés par le nihilisme (pseudo-)progressiste.

 

 

 

L’enseignement des lettres ?

 

 

Langues de bois, discours idéologiques, galimatias pseudo-savants et pseudo-philosophiques, logorrhées (pseudo-)progressistes livrées aux fantasmes, aux déchaînements instinctifs et aux­ fonctionnements conditionnés, aplatissements technocratiques,­ abrutissements scientistes, hystéries hyperformalistes et délires compensatoires de l’imaginaire, incapacité à nommer, à décrire, à ­raconter et à démontrer, réduction de la langue écrite à une­ langue soi-disant parlée, mais qui est tout au plus bafouillée, ­alors que l’idéal est au contraire d’apprendre à parler comme on­ écrirait si on écrivait bien, on n’en finirait pas d’énumérer­ les pathologies de la langue.

 

Mais avec le sens de l’être se réintroduit le sens de la ­durée, le sens de cette communication d’être, de vie et de vérité­ ­qui fait la culture et qui est le vrai sens aussi bien de la­ paternité et de la maternité, que de l’éducation. Le premier effet de ce­ renouvellement de l’esprit, c’est que le langage retrouve sa force, et que l’enseignement des lettres retrouve son sens.

 

Le langage dit l’être dans son ordre et sa vérité. Le ­langage vise la vérité la plus profonde d’où procèdent les êtres, ­c’est-à-dire la pensée archétypique dont ils sont l’expression et ­la réalisation. C’est ce que voulait dire Platon dans sa théorie ­des Idées, qui est une théorie de l’ultime vérité visée dans le ­langage. Ainsi le langage est-il bien autre chose qu’un système ­de signes permettant de communiquer et désignant la liaison d’une ­image acoustique et d’une autre image mentale représentative ­d’une chose. Cela, c’est ce que serait le langage humain si le­ langage humain n’était qu’un langage animal.

 

Les personnes vont à la vérité la plus profonde, mais elles ­y vont ensemble, dans un dialogue, et leur dialogue fait partie ­de leur démarche concrète. Leur pensée se porte vers la vérité­ des êtres, mais elle n’y atteint qu’en se saisissant aussi des ­choses du monde par la perception et le travail où est engagé le ­corps. Le langage fait aussi partie de cette prise et de ce­ travail. Le langage porte aussi la trace de l’histoire du peuple, ­et celle de l’histoire de l’humanité. L’étude du vocabulaire et ­de la grammaire nous permet de redécouvrir le sens vif de tout ce ­qui était tombé dans l’automatisme, la profondeur historique de ­tout ce qui s’était banalisé dans l’intemporel, la saveur concrète de tout ce qui s’était desséché dans la convention.

 

Oh ! Non pas « maîtriser la langue » – affreuse formule, brutal­ contresens – mais habiter toute la vérité de la langue, sagesse première où s’inscrit une métaphysique première et profondément­ vraie, où se raconte notre histoire la plus intérieure, où se­ réapprend la vie de l’esprit au contact des êtres, parmi les ­hommes qui se parlent et collaborent, mais qui se parlent en tant qu’hommes parce qu’il y a dans tous leurs discours une profondeur ­simple qui fait écho à la pure simplicité de l’Etre premier qui a tout créé par sa Parole.

 

L’enseignement des lettres, c’est radicalement cela, même si­ c’est beaucoup d’autres choses encore. Là est le critère qui permet de comprendre pourquoi il convient d’étudier les auteurs ­classiques. Cette étude n’a pas pour but de nous enfermer dans la répétition de modèles stéréotypés. Mais elle nous montre ce que ­c’est que la perfection de la langue chez ceux qui la ­connaissaient le mieux. C’est ainsi que l’étude du langage se ­fait d’abord à travers l’étude des discours les plus exemplaires. ­Encore faut-il n’avoir pas perdu tout critère, mais peut-on­ jamais se perdre ici-bas sans retour ?

 

 

 

Grammaire, rhétorique, dialectique :

 

 

Tel était jadis le ­trivium, la triple voie, qui composait l’enseignement littéraire. Triple voie vers quoi ? Vers la sagesse. La grammatica, ou ­grammaire, au sens large, était ce qui vient d’être dit. Mais ­l’essentiel était de former la parole vivante, qui devait avoir ­pour objet le service de la vérité. D’où l’étude de la ­dialectique, c’est-à-dire la formation à l’invention et à l’argumentation ­qui convainc, et celle de la rhétorique, c’est-à-dire la­ ­formation à la puissance persuasive propre du discours qui émeut, ­touche, bouleverse, entraîne et porte à l’action. Parole qui­ convertit, c’est-à-dire tourne l’âme, qui renverse et retourne­ l’âme, qui révolutionne et réoriente toute la personne vers la ­vérité et le bien. Et il fallait avancer sur les trois chemins à­ la fois, parce que si l’homme ne réside pas profond dans la vérité de la langue, ou s’il raisonne mécaniquement, ou s’il ­manipule les passions avec habileté, il n’est qu’un imposteur, un­ bavard et un perroquet.

 

Qui dira la plénitude de l’enseignement littéraire, ­merveilleuse et première école d’humanité ? Toute l’histoire de­ notre peuple, même la plus éloignée, s’y trouve déjà parcourue et­ comprise par ses sommets. La vérité et la beauté s’y unissent à­ la première éducation morale réfléchie et aux premières leçons de­ choses. Le beau n’est plus l’objet d’un plaisir d’esthète épuisé.­ La beauté du discours, c’est d’abord sa profondeur de vérité, sa ­richesse d’humanité, sa puissance de conversion.

 

L’enseignement des langues anciennes et modernes,­ l’enseignement de l’histoire, celui de la philosophie n’ont que ­peu de sens là où manque le premier savoir, ces lettres qui sont,­ dans toute la plénitude de ce sens, une philologie.

 

Sur la base de l’enseignement des lettres se greffe alors­ naturellement celui des sciences, avec son esprit musicien, et l’enseignement de la philosophie peut enfin venir réfléchir toute ­cette richesse, la réordonner, l’approfondir et la fonder dans une certitude plus raisonnée.

 

 

 

Philosophie, métaphysique, théologie.

 

 

Cet enseignement philosophique, dans notre pays, doit se­ ressourcer et comprendre ses liaisons organiques avec la théologie, tout simplement parce qu’il n’y a pas de grande­ philosophie qui ne réfléchisse sur le problème métaphysique et religieux, qui est­ au centre de l’existence personnelle et sociale. Comment savoir­ vivre si nous hésitons trop sur la définition du bonheur ? Comment savoir ce qu’est le bonheur de notre vie si nous hésitons ­sur la question de savoir où finit la vie, et si la mort est une­ fin ou un accomplissement qui marque un début sans fin ? Comment,­ par la raison seule, la plupart des humains pourraient-ils sortir­ du doute sur ce point ? Comment la raison la plus réfléchie ne ­sentirait-elle pas sur ce point au moins la nécessité d’une révélation supérieure ? Comment donc ne pas espérer la révélation ­divine ? Comment ne pas rechercher les signes qui permettraient ­de penser que Dieu a vraiment parlé ? Comment enfin ne pas prêter­ attention aux oracles divins qui peuvent seuls découvrir sans ­mélange d’erreur la vérité sur ce point à la fois si impénétrable ­et si indispensable à la direction de notre existence ?

 

 

 

Les enseignements professionnels méritent la plus ­grande attention.

 

Grotius disait: «Avant tout, soyez justes.» Le­ métier est le premier service rendu aux autres. La justice n’est ­pas dans des brailleries égalitaristes, elle commence par le­ sérieux dans l’acquisition et l’exercice de la compétence­ professionnelle. C’est là ce qui impose le respect et permet le ­plus aisément qu’il soit procédé à des partages équitables, ­d’autant plus faciles qu’avec des professionnels très compétents,­ ­les gains sont très supérieurs. L’école pseudo-)progressiste ne se­ contente pas de faire le malheur des jeunes. Elle ruine aussi la ­nation et nourrit les tensions sociales.

 

Il ne s’agit pas tant d’acquérir des compétences très­ spécialisées, dont nul ne sait si elles resteront longtemps très ­utiles. Il faut acquérir un robuste bon sens, un équilibre ­personnel, un sens des responsabilités, une capacité à s’engager ­et à durer, un puissant dynamisme créatif, un véritable esprit de ­service ; et puis, une culture générale, des bases solides, une capacité de travail, de méthode et d’organisation. Voilà ce que ­l’école doit donner avant toute autre chose. C’est ainsi qu’elle­ ne produira pas des ectoplasmes inconsistants et malheureux de­ vivre.

 

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Les problèmes de l'éducation

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Mise à jour le Lundi, 05 Septembre 2016 15:44 Écrit par Henri Hude

A l'occasion de la rentrée scolaire et académique, voici une section (n°9, pages 193-196) de mon Éthique et politique ; c’est la suite du chapitre IX sur la culture et l’éducation. Le chapitre compte 11 sections. 

 

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Je crois que les problèmes de l’éducation sont avant tout les problèmes de la culture. Si l’éducation est un champ de ruines, c’est que la nation est déculturée par le pseudo-progressisme. Mais, le simple rejet de ce dernier ne serait qu’une négation. Ce qu’il nous faut, c’est renouer avec les valeurs de la vie, de conservation, de progrès, redécouvrir notre culture, sa profondeur : la métaphysique, la religion, la morale, l’histoire, l’anthropologie philosophique.

La culture porte en elle-même l’idée de sa transmission. Il n’y a pas vraiment de science de l’éducation, parce que la personne humaine n’est pas un objet mesurable, schématisable, quantifiable. L’homme n’est pas constructible et reconstructible. Quand on pense ainsi, on n’est bon qu’à le détruire et à l’opprimer. La culture vivante engendre d’elle-même, en toute époque, les modes les plus appropriés de sa transmission.

Je ne voudrais pas désespérer ceux qui voudraient faire quelque chose de bien et n’y arrivent pas. Je  veux dire que la solution passe par l’approfondissement personnel et non par des stratégies de communication. Et puis, il faut n’être pas seul à rebâtir. C’est peine perdu de monter le mur que d’autres démolissent à mesure.

Ce dont ont besoin les enseignants, ce n’est pas de la recette pédagogique miracle, c’est de vraie culture et de vraie liberté. Le pseudo-progressisme est une étouffante oppression. Quelle nullité dogmatique ! Quel égalitarisme envieux ! Quel sectarisme fielleux ! Vraiment, c’est dans le domaine de l’éducation que le progressisme est de très loin le plus insupportable et le plus nocif. Il n’est pas une vraie culture, parce qu’il n’a ni le sens de l’être, ni le sens de l’esprit, ni le sens du temps.

Les enseignants se plaignent que leur enseignement ne passe pas la rampe. Mais c’est le progressisme qui ne passe pas. A moins qu’il ne faille dire, tout au contraire, qu’il est ce qui passe le plus aisément, voire la seule chose qui passe. Il passe tout seul et, comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, ainsi en va-t-il de la pseudo-culture. Au reste, ne nous faisons pas d’illusion. Ce n’est pas à l’école, au collège, au lycée, que passe le progressisme. Il flotte dans l’air comme une vapeur méphitique, et tout le monde en est imprégné. Quand le progressisme est passé, il n’y a plus rien à dire, et même les progressistes ne se font plus écouter. On écoute au début, distraitement, les quelques profs les plus démagogues. Ils déclarent qu’ils n’ont rien de plus à dire que les élèves, qu’ils ont tout à apprendre et les élèves tout à inventer. Mais les élèves sont plus progressistes que ça. Ils n’ont pas à inventer, puisqu’ils savent. Ils savent qu’ils ne savent rien, mais quand il n’y a rien de vrai, c’est tout ce qu’il faut savoir.

Si le passé est une oppression, à quoi bon l’étudier pour nous en convaincre, quand on le sait a priori ? Exit l’histoire.

La philosophie se réduit à nous exposer les motifs de "douter" de tout, donc, inutile de l’étudier, puisque nous doutons déjà. Si nous la prenions trop au sérieux, cela ne pourrait que nous faire douter du doute. D’ailleurs, on n’y comprend rien. Exit la philosophie.

L’égalitarisme proclame l’égalité de tous les discours. Alors à quoi bon se pencher sur les chefs d’œuvre de notre littérature, ou de celle des autres pays ! A quoi bon même étudier la langue ? Exeunt les Lettres.

Et les langues vivantes ? Comme de toute façon, il n’y a rien à dire, une langue y suffit largement. Apprenons à la rigueur quatre mots d’anglais. Cela peut toujours servir à demander son chemin.

Restent les sciences, mais que peuvent-elles être, là où la langue est effondrée, là où le moral est à plat, faute de sens du vrai, là où la rigueur et l’effort ont perdu tout sens ?

Et ce ne sont là que les problèmes proprement pédagogiques. S’y ajoutent les problèmes de discipline et de motivation au travail. Je suis toujours surpris quand j’entends des discours moralisateurs sur les enfants et les adolescents. On leur reproche d’être indisciplinés. Mais il faudrait au contraire leur reprocher de l’être trop peu ! Car qui ne le voit ? Ils sont en réalité strictement assujettis à la logique et à la pratique du (pseudo-)progressisme. Leur conduite est strictement conforme à la norme (pseudo-)progressiste. Ils sont curieusement passifs et indociles, mais cette désobéissance molle et apparente est le corrélat d’une obéissance intérieure à un système philosophique définissant la liberté d’une manière qui dévalorise aussi bien l’obéissance responsable que l’autorité légitime. C’est ainsi que les lycées, où le discours officiel célèbre des lieux de liberté, deviennent des pétaudières et des fumeries de haschich.

Dans cette ambiance, quel travail sérieux peut-on accomplir ? De quelle autorité peuvent jouir des maîtres qui, quel que soit leur talent, se discréditent à seulement supporter de mettre les pieds dans de pareils cloaques ? Comment les élèves ne se diraient-ils pas que leurs professeurs feraient n’importe quoi plutôt que ce métier-là, s’ils étaient capables d’en faire un autre ?

Quand on parle à des jeunes sauvagement déculturés par le (pseudo-)progressisme, il n’y a pas à se poser des questions saugrenues, ni à chercher comment faire. Même déculturé, l’homme n’est pas dénaturé. La seule chose importante est d’être soi-même homme, afin que tout ce qu’on dit coule de la source profonde. Alors, miraculeusement, tout le monde comprend. La seule chose vraiment incompréhensible, c’est la superficialité savante.

Les enseignants désirent comprendre leurs élèves. Ils ne le peuvent qu’en saisissant dans toute son articulation systématique la logique déculturante du pseudo-progressisme. Qu’ils regardent alors les jeunes qui sont là, qui n’ont plus de passé, ni d’avenir, et dont le présent même est réduit à un point sur l’axe du temps physique. Leur lieu est un repère de coordonnées ; leur habitation n’est qu’un habitacle ; leur liberté, un conformisme ; leur esprit critique, un préjugé ; leurs espoirs possibles ne sont plus que désillusion ; il n’y a plus de ciel ouvert au-dessus d’eux, et la terre a cessé de leur promettre l’Eden ; on leur parle de s’enrichir et ils seront heureux s’ils ne sont pas au chômage ; on leur dit que l’histoire est finie et ils n’ont pas commencé de vivre ; leurs père ont gagné la liberté, les enfants ont hérité du néant.

Au lieu de les craindre ou de les mépriser, au lieu de les regarder avec hostilité ou désintérêt, il y a d’abord à les comprendre, ensuite à les aimer, enfin à les servir.

Les jeunes sont ceux qui ont le plus urgent besoin qu’on leur ouvre un horizon, une perspective.

Non pas le grand marché sans justice d’une Europe sans patries, sur lequel trop d’entre eux savent bien qu’ils ne seront jamais plus que du travail invendu, mais la grande Europe avec un E majuscule composée de vraies nations profondément cultivées et où règne la liberté ordonnée du marché démocratique. Non pas le progressisme hédoniste et désespérant, matrice de fascisation et de guerre, mais toutes les valeurs de conservation et de progrès, ensemble, conditions de liberté et de paix.

Non pas la divinisation dérisoire d’un individu désintégré et clochardisé, pauvre petit dieu que la rhétorique encense, et qui doit marcher au sifflet en attendant le knout, mais la vraie et profonde recherche du sens de la vie, cette recherche qui est déjà découverte.

Enfin, pour remplacer un rationalisme pseudo-laïque et décidément démonétisé, non pas cette spiritualité du n’importe quoi, où le panthéisme anthropologique dégradé en individualisme arbitraire s’accouple aux vulgarisations les plus épaisses des panthéismes orientaux, non pas la religiosité vague qui mélange tout dans son pot-pourri, mais une recherche sérieuse et raisonnée de la vérité religieuse.

En une génération, le peuple aura repris vie et les jeunes auront repris goût à la vie.

 

                                 

                                  Éthique et politique (Éditions universitaires, 1992), pp.193-196. 

   

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