Henri Hude

La formation des Décideurs : sa table des matières, explicitée par des teasers.

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Mise à jour le Jeudi, 22 Février 2018 13:26 Écrit par Henri Hude

TABLE DES MATIERES

 

Prologue

Pourquoi ce livre est dédicacé à mes fils devenus adultes.

 

Avertissement

 

MEDITATIONS INTRODUCTIVES : EDUQUER LES DECIDEURS.

 

§ 1 Eduquer les Décideurs en vue du Bien ?

§ 2 Les décideurs ont-ils besoin d’être des Hommes de pensée ? Et d’abord que signifie le mot « philosopher » ? Les questions philosophiques.

§ 3 Répondre en Décideur à des questions philosophiques ?

§ 4 Un dilemme : être amateur de questions sans réponses ou amateur de réponses sans questions ?

§ 5 Comment définir simplement l’adjectif « pratique » ? Qu’est-ce qu’une pensée pratique ?

§ 6 Un décideur doit-il être aussi un « gardien » ?

 

« Platon écrit que la justice n’est possible que si les philosophes deviennent rois, ou les rois philosophes[i]. Et il a raison, car…  

« Ce que dit Platon se traduit ainsi en langage moderne : les décideurs doivent devenir philosophes, ou les philosophes devenir décideurs. C’est évident, parce que… » (p.17)

 

 

PREMIERES MEDITATIONS : SE DOTER D’UN NOUVEAU CRITERE DE DECISION HUMANISTE

 

§ 7 Est-il vrai que le circuit de pensée pratique va de la cité au Bien, du Bien à la cité – et ainsi de suite ?  

§ 8 Est-il vrai que rien ne peut remplacer le critère du bien ?

« L’idée de la justice ne peut jamais remplacer l’idée du bien, car elle est une partie de l’idée du bien et ne peut se définir sans elle : en effet… » (p.35)

 

§ 9 Comment le critère du bien enveloppe-t-il le bien de la liberté ?

§ 10 Le bien humaniste comme critère.

§11 Comment poser la question de l’humanisme et y répondre ? 

§ 12 Les deux pôles du critère humaniste de décision : la liberté et le bien. Comment les équilibrer ?      

 

« Répondre pour l’avenir à la question de l’humanisme, c’est coordonner dans le critère humaniste la liberté et le bien. C’est remédier à un déséquilibre entre eux, qui peut sembler insurmontable. » (p.43)

 

§ 13 Se réapproprier le critère humaniste de l’humanisme moderne.

§14 Comment le critère humaniste moderne est source de malaise dans la civilisation. Comment il pousse l’Homme vers l’humanisme postmoderne. En quoi celui-ci consiste.

§ 15 Méditer sur la raison pour laquelle l’humanisme postmoderne devient inhumain.

 

« Les Décideurs comprendront à fond ce qui cloche dans le critère humaniste, tel qu’il fut interprété dans l’âge moderne, puis postmoderne. » (p.55)

 

§ 16 Le critère humaniste peut-il devenir un critère inhumain ?

§ 17 Quelle est alors la politique de l’inhumain ?

§ 18 Le critère inhumain peut-il receler le principe d’un despotisme postmoderne ?

 

« Les personnes ont à toute époque l’idée du bien et le pouvoir de juger à partir de cette idée – bref une conscience morale. Mais en régime culturel postmoderne, elles se voient équipées de principes tels que leur raisonnement moral les force à admettre comme innocentes et légitimes les injustices les plus énormes – et ce de bonne foi et comme logiquement, à tel point qu’il leur semblerait injuste et tyrannique de dénoncer les injustices réelles, car… » (p.63)

 

§ 19 Peut-on aller jusqu’à parler de totalitarisme postmoderne ?

§ 20 Quel est le principal stratagème du totalitarisme inhumain ? 

§ 21 Comprendre les raisons du nihilisme postmoderne.

§ 22 Contre quoi les gardiens auront-ils à lutter ?

§ 23 Quels sont la dynamique et le drame de l’humanisme inhumain ?

§ 24 L’avenir de l’humanisme peut-il devenir infernal ?

§ 25 Peut-il y avoir une démocratie inhumaine ?

 

« Quand la liberté n’est plus dans le Bien, ou reliée au Bien, l’antihumanisme devient l’aboutissement de l’humanisme. » (p.75)

 

DEUXIEMES MEDITATIONS : SE FORMER UNE COMPREHENSION ADEQUATE DE LA SITUATION. UNE PREMIERE SYNTHESE HUMANISTE.

 

§ 26 De quoi s’agit-il dans ce second point de méditation ? Devenir des pragmatiques méditatifs.

§ 27 Première notion de synthèse humaniste.

 

« La véritable école du commandement est la culture générale[ii]. » Pour que cette culture ne reste pas dispersée, il faut une synthèse humaniste. Celle-ci se forme par la méditation de trois grands objets, entre lesquels tout vient s’intégrer : l’Homme, le Bien et leur relation.

« Le cosmos est la maison de l’Homme[iii]. Et l’Homme se définit comme… » (p.85)

 

§ 28 Vertu de courage. Acquérir une « synthèse en liberté » autour du Bien.

§ 29 Les décideurs sont les mieux placés pour redécouvrir l’Homme.

§ 30 Une logique de décideur adopte une structure de pensée « en marguerite ».

§ 31 Vertu de rigueur. Penser en décideur, ce n’est pas renoncer à la rigueur scientifique.

§ 32 Vertu de réflexion. Méditer et réfléchir. Qu’est-ce que réfléchir en Décideur ? 

§ 33 Vertu de contemplation. En quels sens les Décideurs peuvent être aussi des contemplatifs. Ce que c’est qu’une contemplation humaniste.

§ 34 Vertu de tolérance.

 

« Que signifie la majuscule du Bien ? Comment les décideurs seront-ils tolérants, si pour eux le Bien s’écrit avec majuscule ? « Si vous introduisez de nouveau cette majuscule dans l’éthique et le droit, demande-t-on, comment sera encore possible une société pluraliste libre ? » Cette excellente question gouverne toute la problématique de l’éthique et de la politique dans les temps postmodernes. » (p.98)

 

§ 35 Que signifie la majuscule du Bien ? Un nouvel humanisme peut-il concilier vérité morale, vérité métaphysique et liberté ? Comment ?

§ 36 Vertu de liberté. 

§ 37 De quels renouvellements la sagesse a-t-elle besoin ? 

 

$c TROISIEMES MEDITATIONS : FORMER LE JUGEMENT ET ACQUERIR LA PRUDENCE. SUR LA GUERRE. SUR LA RELIGION HUMANISTE

 

§ 38 Ce dont il s’agit dans ces troisièmes méditations.   

 

« Former et cultiver le jugement qui pose la décision, ce sont les objectifs de ces troisièmes méditations. C’est ce qu’il y a plus important dans la formation des décideurs. (…)

« A la culture du jugement sera consacré l’essentiel de ces troisièmes méditations. Cette culture est affaire d’exercice. Pour entraîner les futurs Décideurs, nous méditons sur… » (p.109)

 

CONSEILS POUR BIEN JUGER

 

§ 39 Quelques conseils et notions pour tirer profit des exercices qui suivent.

 

EXERCICES DE JUGEMENT : SUR LE PACIFISME RATIONNEL

 

Les §§40-53 sont sur la guerre et la paix dans le monde globalisé et nucléarisé. Les §§54-61 sur la paix interculturelle.

  

§ 40 Les Décideurs ont une mission de paix. Exercices de jugement. Définir avec précision un pacifisme authentique, c’est-à-dire non utopique.

§ 41 Généralités, questions et obligations relatives à la guerre et à la paix.

§ 42 Les décideurs méditeront sur les évolutions dans les affaires militaires.

§ 43 Les gardiens méditeront sur une des « contrariétés de la guerre ».

§ 44 L’Homme peut-il vivre sans faire la guerre ?

§ 45 Quelle culture, dans ces conditions, peut remplir la fonction de pacification universelle ?

§ 46  Dans quelle mesure la culture postmoderne est-elle pourtant un facteur de paix ?

§ 47 De la transformation de la guerre à celles du politique. Méditation sur le politique dans l’âge hypertechnique et globalisé.

§ 48 Ce pouvoir postmoderne humilié connaît paradoxalement une évolution despotique.

§ 49 Quelles conclusions pratiques les Décideurs pourraient-ils tirer des méditations précédentes ? En quoi consiste une politique de paix ?

§ 50 Le régime mixte est celui qui préserve le mieux la paix. Aussi est-ce l’idéal des gardiens.  

§ 51 Les Décideurs-gardiens sont au service de la démocratie mixte.

§ 52 Notion d’idéalisme pragmatique. Les gardiens laisseront se former en eux, dans la méditation, un idéal politique pragmatique.

§ 53 Première notion du régime mixte international. Nationalisme et globalisme. Particulier/universel.

§ 54 Les conditions culturelles de la paix. Politique et mystique.

§ 55 Entre le culte de l’Un et le respect de la pluralité.

 

« Une mystique autoritaire et ascétique se fonde certainement dans l’affirmation d’un Un qui n’est que Un et transcende sans ressembler.

« … le culte de l’Un qui n’est que Un (qu’il soit religieux ou philosophique) tendra toujours, si rien ne le tempère, à exclure fortement la pluralité et donc la paix par tolérance, et à poser le Bien sans la liberté – pour autant que la liberté ne va pas sans pluralité.

« Et pourtant la liberté s’enracine dans la raison. Celle-ci ne se comprend pas elle-même, tant qu’elle ne procède à l’affirmation de l’unité et de l’Un. (p.154)

« Si nous nous en tenons à l’Un qui n’est que Un, nous finirons par assister à la restauration du polythéisme. C’est ce qui se produit, de façon largement inconsciente, dans l’époque postmoderne. On n’accorde pas assez d’importance au polythéisme, ancien et nouveau. » (p.156)

 

§ 56 Respecter les libertés publiques, la famille et la propriété.

§ 57 La « contrariété » de la paix culturelle, ou l’Absolu dans la Cité.

§ 58 « Société ouverte inhumaine » et « société ouverte humaine ».

§ 59 Pourquoi, fondamentalement, surgit la contrariété de la paix culturelle. Comment nous ne nous en sortirons pas sans la philia.

§ 60 La postmodernité : entre humanisme et polythéisme.

§ 61 Conclusion ? Ne jamais trop simplifier un problème pour accélérer sa résolution.

 

OUVERTURE. HUMANISME ET RELIGION HUMANISTE

 

§ 62 Vers une solution de « la contrariété de l’Absolu dans la Cité ».

 

« En l’absence d’une formule harmonisant l’humanisme et l’Un, l’Un et le multiple, la liberté et le bien, la tension entre les cultures ne peut que s’accroître dans le monde globalisé.

« Les civilisations se battront pour avoir l’autorité de donner sa constitution à ce monde un, ou refuseront son unité.

« La civilisation relativiste n’est qu’une d’entre elles. Et si toutes les autres ne sont unies que sous le joug de son humanisme inhumain, l’Homme sera probablement détruit, soit par la haine suicidaire des civilisations vaincues, soit par le totalitarisme sécuritaire de l’Etat mondial nihiliste. » (p.163)

 

§ 63 La religion humaniste et la solution de la « contrariété » de l’Absolu dans la cité.

§ 64 Quel rapport entre la religion humaniste et la liberté politique ?

§ 65 Inspiration trinitaire et société ouverte humaine

 

« D’un point de vue rationnel, il est évident que la foi dans la Trinité apporte quelque chose de très spécial à la civilisation humaniste. En effet, si nous excluons l’inspiration du Christ et la présence de la Trinité, nous tendrons toujours à… » (p.169)

« D’un point de vue empirique, on ne voit pas pourquoi le christianisme apporterait une solution spéciale aux grands problèmes politiques de la paix entre les cultures. La foi en la Trinité révélée dans l’Homme-Dieu Jésus est une croyance d’une communauté spirituelle particulière, qui s’ajoute à… » (p.170)

« Comment concilier le point de vue empirique, où la Trinité n’est qu’une croyance parmi d’autres dans le monde, et le point de vue rationnel, où elle a clairement une place à part ? Comment concilier une politique concrète de paix avec le souci de la liberté religieuse ? Comment reconnaître et mettre en valeur le potentiel pacificateur unique du christianisme sans… »  (p.172)

 

§ 66 Peut-il y avoir une société ouverte humaine sans la religion humaniste ?

§ 67 La religion humaniste pourrait-elle ne pas se corrompre par son succès ?

§ 68 La philosophie des décideurs, les mathématiques et la singularité du Christ.

§ 69 L’intérêt pour le Christ et la révolution non-euclidienne en philosophie.

 

« Le Christ est la pierre de Rosette de ces hiéroglyphes contradictoires composant la nature humaine.

« Il en résulte que ne pas s’intéresser au Christ et ne pas reconsidérer sa place dans la civilisation serait irrationnel, tout comme ce le serait de s’acharner à penser que… » (…)

« En tout cas, une civilisation fonctionnelle, surtout dans des temps humanistes, doit respecter cette structure et cette foi, d’une manière ou d’une autre, sous peine de se voir déchirée par… » (p.185)

 

Index des noms et des matières

 

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[i] Platon, République, 473c-473d. Il ne s’agit d’ailleurs pas de n’importe quelle prétendue philosophie, mais seulement d’une philosophie « sincère et adéquate ».

[ii] Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier (1934), Plon, 1971.

[iii] Le Cosmos n’est pas ce dont l’Homme serait un accident ou une excroissance, c’est… 

 

La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient.

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Mise à jour le Mardi, 20 Février 2018 19:32 Écrit par Henri Hude

la formation des décideurs

 

 Voici deux courts extraits de mon dernier livre : La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient (Mame, 2018).

 

« Le terme « Décideurs » s’applique premièrement à tout être humain ; c’est sa définition et tout Homme est donc Décideur. Les décisions les plus importantes (transmettre la vie, éduquer, transmettre la culture, innover, fonde) se prennent le plus souvent en dehors des sphères de la puissance ; deuxièmement, le terme s’applique à toute personne qui dirige, à partir d’un certain niveau de responsabilité et doit donc être dotée d’une capacité à prendre des décisions difficiles et d’exécution ardue. Il lui faut une formation appropriée. Ce problème pratique fait l’objet de notre présente méditation. » (p.15)

 

« J’ai eu l’ambition de rassembler pour vous en un tout, de manière à faciliter votre autoformation méditative, tout ce qu’une bonne fois j’avais à vous dire : l’absolument essentiel de ce que je crois utile pour vous et dont vous pouvez chercher à vous assurer avec certitude. C’est la somme ou le résumé de de ce qu’un Décideur doit savoir avec certitude. » (p.12)

 

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La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient.

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Mise à jour le Vendredi, 09 Février 2018 13:23 Écrit par Administrator

 

 

                                       la formation des décideurs

 

 Le 16 février 2018 paraît La formation des décideurs. Méditations sur un humanisme qui vient, Mame, 19 Euros.

Vous pouvez le commander sans plus attendre chez votre libraire de quartier ou par Internet :

https://livre.fnac.com/a11168355/Henri-Hude-La-formation-des-decideurs

 

 https://www.laprocure.com/formation-decideurs/9782728924462.html 

A la librairie La Procure, 3, rue de Mézières, 75006, on peut aussi commander par téléphone au 01 45 48 20 25 (demander service client, en faisant le 1 puis encore le 1).

 

https://www.amazon.fr/formation-d%C3%A9cideurs-Henri-Hude/dp/2728924465/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1518169051&sr=1-1

 

 

 

   

Voyage en Amérique latine, 2. Une clé pour comprendre le pontificat du pape François

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Mise à jour le Lundi, 05 Février 2018 09:09 Écrit par Henri Hude

Seconde partie de ma traduction de l’article de Rocco Buttiglione, ‘Pour interpréter le pape latino-américain’, paru dans la Revue Humanitas, Santiago de Chile, Décembre 2017. 

Voici le lien à la première partie de cette traduction.

http://www.henrihude.fr/theme4/472-prendre-lair-ou-voyage-en-amerique-latine1

 

 

 

 

 

Solidarnosc : histoire et destinée du mouvement des travailleurs.

 

Solidarnosc était un des thèmes qui fascinaient Alberto Methol Ferré[i] dans les années 80. Francesco Ricci et moi connaissions déjà bien par expérience les questions polonaises, et dans le cercle de la revue Nexo on nous demandait toujours des nouvelles et des explications au sujet de ce qui se passait en Pologne en ces temps-là [ii].

 

 

Methol distinguait deux choses, dans la lutte de Solidarnosc. La première était évidemment la lutte entre le catholicisme et le marxisme. Mais la seconde, à ses yeux essentielle, se situait surtout dans un combat pour le leadership à l’intérieur de la lutte pour la libération de la personne humaine, historiquement concrétisée sous la forme du mouvement des travailleurs. (Je crois bien qu’une des références importantes pour expliquer sa vision du mouvement des travailleurs fut le livre de Duroselle sur l’histoire des origines du mouvement catholique social en France[iii]).

Ce mouvement à sa naissance est chrétien et il oppose la norme morale de l’Evangile et les droits de la personne humaine à l’égoïsme et au matérialisme de la société capitaliste. En cette première étape chrétienne du mouvement des travailleurs, le thème prédominant est celui de la violation de la dignité transcendante de la personne humaine. Dans une seconde étape, les chrétiens perdent la maîtrise du mouvement, conquise par les anarchistes. Le thème des anarchistes est celui de la société des Egaux, sans Dieu ni maître. Les anarchistes voudraient être athées mais n’y parviennent pas. Marx explique pourquoi dans un beau petit livre contre Proudhon, intitulé Misère de la philosophie. Les anarchistes mettent à la place de Dieu l’idée de la justice absolue, qui est un attribut divin. Dans le cas des anarchistes, plutôt que de parler d’athéisme, il vaudrait mieux parler d’anticléricalisme poussé à l’extrême, cependant que leur sentiment fondamental reste inspiré au fond par le droit naturel. Dans ce contexte, Methol insistait sur la signification à moitié eucharistique du terme « compagnon » : celui qui avec nous partage le pain.

Même lorsque les marxistes, dans une nouvelle étape, prennent la direction intellectuelle et politique du mouvement, celui-ci reste fondamentalement, dans le sentiment spontané des masses et dans l’idéologie spontanée de la classe ouvrière, anarchiste et aussi inspiré par une idée chrétienne du droit naturel. En Amérique latine, l’hégémonie marxiste sur le mouvement des travailleurs a toujours été précaire et les éléments anarchistes ont toujours conservé une grande vitalité. Au sein de la CLAT[iv], il y avait aussi une vigoureuse composante chrétienne. En Argentine notamment, à l’époque péroniste[v], le mouvement des travailleurs, qui au départ avait été anarchiste, se reconnut dans la doctrine sociale chrétienne.

 

 

Avec Solidarnosc commença une nouvelle étape dans l’histoire du mouvement des travailleurs. Le marxisme avait échoué et avec lui la conviction que l’Histoire, avec le développement des forces productives, produisent inévitablement le communisme et la libération par rapport aux aliénations. Ace qu’il semble, les forces productives se développent d’assez meilleur manière dans une économie de marché que dans un système communiste et de plus le communisme ne libère pas des aliénations, il produit au contraire sa propre forme d’aliénation, l’aliénation communiste.

La protestation contre l’aliénation communiste ne peut avoir qu’un caractère éthique ; c’est ce même caractère éthique que doit également avoir la protestation contre le capitalisme qui triomphe sur le plan de l’efficience économique. Avec Solidarnosc, l’Eglise Catholique reprenait la direction de la lutte pour la libération. Alors que la théologie de la libération comportait le risque de subordonner au marxisme le christianisme social, le sens philosophique de l’avènement de Solidarnosc était précisément le contraire. La lutte pour la libération peut uniquement se conduire sur la base d’une pensée chrétienne. Le marxisme se décompose : sur le terrain du matérialisme, il est perdant, face au matérialisme vulgaire du capitalisme ; sur le terrain de la lutte pour la libération de l’Homme, il est perdant face à la doctrine sociale chrétienne. Cette vision de Methol est complètement différente de celle des défenseurs du capitalisme, qui crurent qu’avec la fin du marxisme avait purement et simplement disparu la raison d’être d’un mouvement des travailleurs. Pour la doctrine sociale chrétienne, quels furent le défaut et la faute du marxisme ? Avoir représenté et exploité de façon indue la souffrance des travailleurs et leur protestation contre l’injustice qu’ils subissaient. Mais cette souffrance et cette injustice existaient avant le marxisme et continuent à exister après qu’il ait échoué et disparu.

 

 

C’est aujourd’hui le rôle du mouvement social chrétien que d’assumer la représentation de l’instance de libération des travailleurs dans cette nouvelle étape de l’Histoire de l’humanité.  Cette vision de Methol implique aussi une vision différente du pontificat de Jean-Paul II. La lutte de Jean-Paul II contre le communisme se déroule parallèlement à la lutte entre capitalisme et communisme, mais ne s’y identifie pas. C’est ce qui met en lumière et fait comprendre pourquoi, aussitôt après la chute du communisme, la prédication de Jean-Paul II accentue sa dénonciation des déviations de la société occidentale.

 

 

La conclusion de Methol était que ce qui avait commencé en Pologne devait se continuer en Amérique latine. La nouveauté de Solidarnosc, partie essentielle du pontificat de Jean-Paul II, ne pouvait porter tous ses fruits en Pologne. L’urgence de la reconstruction économique attirait inévitablement les Polonais dans l’orbite du consumérisme de l’Europe occidentale. La rupture qui s’était produite en Pologne devait donc se continuer en Amérique latin, tout comme en son temps la rupture inaugurée par la Commune de Paris s’acheva avec la révolution d’Octobre.

La révolution requise en Amérique latine n’était pas la révolution marxiste, mais la chrétienne.

Nous pouvons donc peut-être dire qu’une clé importante pour comprendre le pontificat du pape François est cette idée d’une préparation d’une révolution chrétienne de la justice et de la solidarité en Amérique latine,

Néanmoins, la révolution de la justice et de la solidarité est profondément différente de la révolution marxiste et plus généralement d’une certaine idée de la Révolution qui s’est affirmée après la Révolution française.  Il s’agit d’une révolution non-violente, qui parle à la conscience de l’adversaire et qui est aussi pour cela une révolution démocratique. Ce n’est pas non plus une révolution qui serait ennemie du marché, mais qui veut placer les esprits animaux du marché sous la conduite de la conscience éthique. C’est aussi une révolution qui n’est possible que sur la base d’une rénovation spirituelle et morale qui la précède et l’accompagne. C’est une révolution qui n’est pas centrée sur l’Etat mais veut restituer sa voix et sa force à la société civile.

Le marxisme, sur la base de sa doctrine matérialiste, soutenait  que le développement des forces productives et le jeu des rapports de production faisaient surgir la classe ouvrière comme sujet de la libération. En réalité, la classe ouvrière comme sujet s’est avérée un mythe. C’était le Parti qui lui donnait une apparente existence en forçant les individus isolés à agir comme s’ils formaient une communauté. L’expérience polonaise démontre la capacité de la foi à construire la conscience d’un peuple qui se situe dans l’Histoire comme sujet de sa propre action. Nous entendons l’écho de la lutte de Solidarnosc, non violente et faisant constamment appel à la conscience de l’adversaire, dans un thème si présent dans le magistère du pape François, celui des mouvements populaires et de leur rôle dans la lutte pour la justice.

On peut sans doute ici parler de révolution personnaliste et communautaire, comme l’a fait Mounier ; mais en réalité, cette expression de « révolution » est peut-être assez inadéquate. Une fois reconnue la primauté du facteur et de l’élan culturel, le groupe formé autour de la revue Nexo fut conduit au penseur italien Augusto Del Noce[vi] et c’est grâce à lui qu’il redécouvrit la catégorie de Renaissance-Résurrection (c’est ainsi qu’on peut essayer de traduire le terme italien de « Risorgimento »).

A SUIVRE

 



[i] Alberto Methol Ferré (1929-2009), penseur uruguayen, joua un rôle important dans la formation de la pensée de son ami le pape François.

[ii] Solidarnosc, comme on sait, fut au départ un mouvement syndical polonais, fondé en 1980 sous le régime communiste, dirigé par Lech Walesa, et qui joua un rôle clé dans la chute du communisme au cours des années 80’. 

[iii] Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994), historien, professeur à la Sorbonne, est l’auteur de Les débuts du catholicisme social en France 1822-1870, Paris, PUF, 1951. Ce livre était sa thèse de doctorat.

[iv] CLAT : Central Latinoamericana de Trabajadores (Centrale latino-américaine des travailleurs).Il s’agit de l'organisation régionale, en Amérique latine, de la Confédération mondiale du travail.   

[v] Juan Perón (1895-1974) fut élu trois fois démocratiquement président de l’Argentine. Après sa mort, sa femme lui succéda avant d’être renversée par un coup d’Etat militaire. Le péronisme est en Argentine une sorte d’analogue du gaullisme.

[vi] Augusto  Del Noce  (1910-1989), malheureusement peu connu en France, est un remarquable philosophe et politologue italien. Parmi ses ouvrages, citons Giovanni Gentile. Per una interpretazione filosofica della storia contemporanea, Il Mulino, Bologna, 1990. Rivoluzione, Risorgimento, Tradizione. Scritti su l’Europa, a cura di F. Mercadante, A. Tarantini  e B. Casadei, Giuffrè, Milano, 1993. 

 

   

Prendre l'air, ou Voyage en Amérique latine,1.

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Mise à jour le Mercredi, 24 Janvier 2018 15:09 Écrit par Henri Hude

 

Il est toujours bon de prendre l’air, intellectuellement. C’est pourquoi je vais publier dans les deux ou trois semaines qui viennent ma traduction d’un texte publié dans la Revue Humanitas[i], de Santiago du Chili, écrit par un Italien, Rocco Buttiglione, philosophe toujours très actif et qui a mené une double carrière universitaire et politique. Sa biographie sur Wikipedia en français vaut ce qu’elle vaut mais peut donner au moins une idée du calibre du personnage. Ce texte porte sur la pensée d’Alberto Methol-Ferré, important penseur uruguayen, qui n’est pas membre du clergé et qui figure parmi les principaux inspirateurs de la pensée du pape François. Je remercie mon ami Jaime Antunez, directeur de la Revue Humanitas, d’avoir généreusement autorisé cette publication.   

 

 

 

A la fin des années 70 et jusqu’au milieu des années 90, j’ai pris part aux intenses débats d’un groupe d’intellectuels comprenant des Italiens[ii] et des Latino-Américains (au nombre desquels Alberto Methol-Ferré et Jorge Maria Bergoglio[iii]), qui gravitèrent ensuite autour de la revue Nexo. Le cours de mon existence m’a ensuite conduit à un engagement très prenant dans les réalités publiques italiennes, de sorte que je n’ai pu suivre de près tous les développements ultérieurs, qui conduisirent [le catholicisme latino-américain] jusqu’à Aparecida del Norte[iv] et à aujourd’hui. Inévitablement, mes réflexions porteront la marque et auront la couleur des années durant lesquelles je suis resté plus proche du groupe. Par honnêteté, je dois ajouter que je me repose ici en grande partie sur mes souvenirs personnels. Alberto Methol s’exprimait surtout par oral mais a publié relativement peu, si l’on met de côté ses écrits posthumes. Guzman Carriquiry me signale qu’il a aussi énormément écrit, mais de manière un peu dispersée, et que cet ensemble d’écrits dont nous avons hérité est aujourd’hui en cours de publication. Ce que je me propose d’exposer ici, je le tire moins des écrits que des conversations que nous eûmes tout au long des années 80 et qui restent vivantes dans ma mémoire. Ces conversations faisaient partie d’un plus vaste débat, auquel prenaient part tous les amis de Nexo, en particulier Jorge Mario Bergoglio. 

 

 

 

Puebla[v]. Les deux mondialisations

 

C’est à la fin des années 70 et au début des années 80 que je commençai à me rendre en Amérique Latine, pour parler du pape polonais et aussi, peu après, de Solidarnosc. C’était le temps de la préparation de Puebla, dans laquelle Alberto Methol jouait un rôle très important. Il reconnut instantanément dans l’élection d’un pape polonais un moment du processus de mondialisation de l’Eglise catholique. « Catholique » signifie « kata olon », ce qui signifie : selon la totalité. Ainsi est-ce depuis son commencement que l’Eglise a la capacité de se mondialiser. Elle réalise la mondialisation de l’esprit, qui doit précéder (et guider) le processus de mondialisation politique ou économique.

Ce processus n’est pas unique ; il est double. C’est précisément pour cela qu’être pour ou contre la mondialisation sont des positions qui n’ont pas beaucoup de sens. Mieux vaut (et c’est une chose nécessaire) se demander de quelle mondialisation nous parlons. Est-ce une mondialisation ordonnée dans laquelle la mondialisation de l’esprit précède et ordonne celle de la politique et de l’économie ? Ou est-ce une mondialisation économique qui consume la substance spirituelle des peuples ? Dans une globalisation ordonnée, on ne saurait ignorer le rôle de la politique. La politique utilise (devrait utiliser) l’énergie de la mondialisation spirituelle pour diriger la mondialisation de l’économie.

Pour y arriver, la politique de notre temps doit prendre une dimension continentale. La construction ordonnée de l’unité de la famille humaine passe par diverses étapes (…[vi]) : celle de notre temps est la constitution de réalités politiques continentales, seules capables de sauver les identités culturelles des peuples et des nations en une époque de mondialisation. De là vient l’intérêt de Methol pour la géopolitique et son amour passionné pour l’idée  de la « grande patrie » Latino-Américaine. Seule une « grande patrie » peut empêcher les petites nations de se voir commotionnées par une mondialisation purement économique et d’y perdre leurs identités et leur raison d’être. Mais cette construction de la « grande patrie » Latino-Américaine possède encore une autre signification, comme nous le verrons mieux un peu plus loin.

On n’arrive pas à réaliser les Etats-Unis d’Amérique Latine et cet échec est la raison pour laquelle ce que Methol nomme la « modernité catholique » [il en sera question plus avant] semble en retard d’une phase historique par rapport à la modernité protestante. Les rivalités entre les diverses petites nations, les luttes entre régions portuaires et intérieur continental sont les clés pour comprendre une grande partie de l’histoire latino-américaine. C’est grâce à elles que s’insinue l’impérialisme « anglais », qui condamne l’Amérique Latine à subir un état de subordination culturelle et politique. Mais avec le Concile Vatican II, l’Eglise relève le défi de la mondialisation. Le pape polonais est le fils du Concile.

 

Avec Medellin[vii], l’Eglise latino-américaine avait entrepris son propre chemin à l’intérieur de la mondialisation, en affirmant son aspiration à devenir « Eglise matrice » et pas seulement « Eglise reflet » ou « Eglise périphérique ». (C’est là une distinction qui  fut formulée pour la première fois par le Brésilien Lima Vaz, qui était très proche de toutes ces idées que nous sommes en train de développer ici.) Une « Eglise matrice » est une Eglise mûre et missionnaire, qui conçoit à partir de l’expérience de son peuple l’avènement de la foi chrétienne dans sa propre histoire.  Bien sûr l’avènement chrétien est unique. Il a eu lieu en Palestine voici deux mille ans. Pourtant, c’est par la présence des saints qu’il se présente dans la vie de l’Eglise – pas seulement les saints canonisés portés sur les autels mais tous ceux qui ont incarné la foi dans leur vie. En entrant dans l’histoire, cet avènement entre en contact avec une instance, qui est celle de la libération des peuples. Ainsi cet avènement devient-il un facteur constitutif de l’identité de ces peuples et de leur chemin de libération.

La théologie de la libération a tenté de parvenir à donner corps à une théologie latino-américaine à partir de l’expérience du peuple latino-américain. Néanmoins, cet effort est resté embourbé dans un ultime résidu de dépendance intellectuelle à l’égard du vieux monde : l’analyse marxiste. Saint Jean-Paul II à Puebla est venu dissoudre cette équivoque. Il affirma non seulement la possibilité, mais la nécessité d’une théologie latino-américaine. En cela, il confirmait le caractère d’Eglise matrice de l’Eglise latino-américaine ; mais il l’invitait à avoir davantage confiance en elle-même en tant qu’Eglise et en tant que latino-américaine ; il la conviait à se purifier ses instruments d’analyse en les comparant à l’idée de la justice qui se forma dans le cœur de l’Homme latino-américain au moyen de l’évangélisation.

Cette idée de la justice, elle s’insère dans l’histoire latino-américaine à partir de l’événement de Guadalupe[viii] ; elle se consolide avec l’affirmation de la dignité et des droits de tous les hommes de la part de Bartolomé de las Casas et des autres défenseurs des Indiens. C’est dans cette idée que se trouve la racine d’une pensée authentique de la libération sud-américaine.

 

A  suivre.



[i] ‘A partir de algunas reflexiones de Alberto Methol-Ferré. Elementos para interpretar el papado latinoamericano’, (un Français comprend sans traduction) publié en décembre 2017 dans Humanitas, n°86, Primavera 2017 (primavera, printemps, car nous sommes dans l’hémisphère sud…), Anno XXII, p.540-561.

[ii] Rocco Buttiglione cite leurs noms : don Francesco Ricci, Alberto Metalli et lui-même.

[iii] Outre ces deux personnes, Rocco Buttiglione cite aussi les noms suivants : Lucio Gera, Juan Carlos Scanno­ne, Hernán Alessandri, Pedro Morandé, Joaquín Alliende, Guzmán Carriquiry.

[iv] En 2007 s’est tenue à Aparecida, Brésil, une réunion générale du conseil épiscopal latino-américain (CELAM). Il n’y en eut que cinq depuis sa fondation, en 1955. Les quarante premières années de son histoire furent résumées en 1995 dans une lettre de Jean-Paul II à son président d’alors, le Cardinal Nicolas de Jesus Lopez Rodriguez, Archevêque de Saint-Domingue. La plupart de ses réunions sont restées dans l’Histoire, notamment celle de Medellin, en 1968, celle de Puebla, en 1979, Jean-Paul II étant présent, et celle d’Aparecida del Norte en 2007.

[v] IIIe Conférence Générale de l'épiscopat latino-américain à Puebla, au Mexique, en 1979. Voir note précédente.

[vi] Cette omission se trouve dans l’original du texte ici traduit de la Revue Humanitas.

[vii] IIe  Conférence du CELAM à Medellin, Argentine, en 1968. Voir note 4.

[viii] L’événement de Guadalupe, c’est l’apparition de la Vierge Marie à l’Indien Juan Diego Cuauhtlatoatzin (son nom signifie : « l’aigle qui parle ») en 1531, dans un village au nord de Mexico, lui laissant une image miraculeuse. C’est à partir de ce moment que les Amérindiens, jusqu’alors réticents, se convertirent en masse à la religion catholique. 

   

Réflexions d’éthique sur le "soldat augmenté"

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Mise à jour le Samedi, 13 Janvier 2018 14:21 Écrit par Henri Hude

Chers amis, voici mes ‘Réflexions d’éthique sur le « soldat augmenté »’, parues dans Cahiers de la Revue de la Défense Nationale, décembre 2017.

 

 

Rappel de définition. On appelle aujourd’hui « soldat augmenté » un militaire du futur, dont on aura accru les capacités sensorielles et motrices, communicatives et analytiques, voire émotives, par divers moyens mécaniques, chimiques ou électroniques, voire de génie génétique ; ces moyens  étant injectés, incorporés, incrustés ou attachés à son propre corps. Deux exemples simples : absorption d’une drogue permettant de rester plusieurs jours et plusieurs nuits de suite sans dormir et sans perdre en grande partie l’usage de ses facultés ; ou encore, un harnachement métallique permettant de courir sans fatigue sur trente kilomètres ou de porter sans effort cent cinquante kilos ; et bien d’autres choses encore. Un tel futur est déjà en partie présent.  

 

 

Introduction. Des questions éthiques sont posées au sujet d’armes nouvelles, chaque fois qu’elles ont quelque chose d’extraordinaire ou de perturbant. Ce fut notamment le cas pour les drones armés, les robots autonomes. C’est aujourd’hui le cas pour les nouveaux équipements, traitements, voire adaptations, qui constituent le « soldat augmenté ». Ces éléments d’augmentation qui viennent l’armer au plus proche de son corps doivent être conçus comme des armements d’un nouveau type, intermédiaires entre les artefacts physiques (fusil, avion de combat) et des renforcements psychiques ou psychophysiques tels que l’instruction ou la formation, l’organisation, la discipline, l’entraînement, etc.

 

 

 

Considérer l’éthique en contexte politique

 

Le soldat augmenté pose un problème de société et un problème politique de première grandeur. Ce que l’éthicien a d’abord à dire ici, c’est que le politique doit prendre et assumer ses responsabilités. Ce n’est ni aux ingénieurs, ni aux militaires de se substituer à lui.

Si le problème pouvait être réduit à une succession de questions isolées, la réponse ne serait pas trop difficile. Exemples : est-il permis d’administrer tel produit qui va donner au soldat vigilance et lucidité pendant 96 heures ? Tel autre qui permettra de piloter un hélicoptère en sécurité 24 heures d’affilée ? Si on entre dans le jeu de ces questions, on répond en demandant : dans quel état ce traitement va-t-il mettre (durablement ? de façon irréversible) le cerveau du soldat et peut-on au combat demander à ce dernier ce genre de sacrifice ? Nous répondrions sans doute alors qu’il ne s’agit pas ici de raisonner seulement à partir de droits individuels, car en guerre par définition le bien commun, surtout avec le consentement a priori des combattants, autorise ou oblige à faire des sacrifices, qui peuvent être considérables si le bien commun est gravement en péril. La perte de l’équilibre nerveux ou de la santé mentale est un des risques courus en guerre. L’enjeu peut être tel que nous jugerons permis ou obligatoire de prendre ou de faire prendre un tel risque. Mais nous jugerons aussi qu’il serait injuste de demander des sacrifices disproportionnés. Nous discuterons alors sur la proportionnalité. Nous arriverons peut-être à des consensus. Et ainsi pour les autres éléments de l’augmentation. Et nous penserons avoir fait notre travail.

 

Ce raisonnement n’est pas sans valeur, mais considéré hors politique, il flotte en apesanteur. Posez l’atteinte majeure au bien commun (supreme emergency), il va tout justifier. Voulez-vous au contraire interdire n’importe quelle action ? Il suffit de prétendre que le bien commun de fait ne serait pas en danger, ou d’identifier le bien commun au seul respect de droits individuels, après avoir rendu ceux-ci aussi inconditionnels que possible. Le raisonnement logique ne mène à rien dans l’abstrait. Il ne permet de conclure que sous condition d’un jugement de fait porté sur le niveau de la menace au bien commun, et de jugements de droit ou de valeur sur les relations entre les droits de la personne et le bien commun, sur ce qui justifie en général les moyens, etc. C’est alors que peuvent être déterminés les moyens militaires, nécessaires et suffisants, d’une telle politique, supposée décente.

Les problèmes d’éthique militaire sont donc d’abord des problèmes posés au politique et qui, dans leur forme générale, doivent être résolus à son niveau. C’est encore une question politique de savoir si le Parlement ou l’Exécutif, ou les juges, ou des sages en comité ont à prendre ces décisions. Mais parce que le politique, ou le juge, va prendre le conseil du militaire, ou de l’ingénieur, ces derniers ont le devoir d’étudier aussi ces questions.

 

 

 

Le nécessaire, le proportionné, l’inadmissible

 

C’est sous ces conditions que le raisonnement éthique militaire mobilise les principes de nécessité et de proportionnalité. Il suppose 1°) que le politique a déjà pris de fait la décision (ou en principe la prendrait si besoin était) de recourir à la force, et 2°) que cette décision était justifiable, ou excusable, inévitable ou nécessaire, compte tenu d’une menace au bien commun dont la mesure était connue entre certaines limites. Et donc 3°), s’il en est ainsi, les moyens nécessaires d’une fin elle-même nécessaire sont forcément excusables, voire justifiés, autrement il y aurait une contradiction fatale dans la raison pratique. Le moyen proportionné est tout simplement le moyen strictement nécessaire, mais strictement suffisant, d’une fin nécessaire. Dire qu’un moyen vraiment nécessaire et suffisant ne serait pas proportionné, ce serait comme parler d’un cercle carré. Il en irait de même pour un moyen insuffisant.

Ce qui vient d’être dit pose bien des questions[i], mais permet déjà de répondre à une qui nous concerne directement, celle du dopage de nos soldats (car c’est en partie de cela qu’il s’agit en fait). Il y a une haute probabilité pour ces drogues aient des effets très négatifs sur leurs consommateurs.

Or donc, un conflit est symétrique ou asymétrique (selon que les adversaires disposent de moyens comparables ou non). Dans un conflit asymétrique, il n’y a aucune nécessité à faire courir à nos soldats, jouissant déjà d’une très grande supériorité de moyens, un risque supplémentaire, celui de grave dommage mental. Dans un conflit symétrique, ces moyens sont contreproductifs à égalité pour chaque partie, comme l’usage des gaz asphyxiants. Donc dans aucun des deux cas, ils ne sont nécessaires. Le devoir est donc ici d’entrer à fond dans la logique contractuelle des conventions et de mener les négociations permettant aux principaux acteurs internationaux d’éliminer ces moyens. Et comme personne n’a intérêt à faire échouer la négociation, il n’y a pas de raison pour qu’elle échoue forcément.

Dire qu’un moyen nécessaire est inadmissible, c’est de deux choses l’une : ou bien dire que ce moyen n’est qu’apparemment nécessaire, car on peut trouver autre chose avec plus d’ingéniosité ; ou bien c’est remettre en question la politique à laquelle ce moyen inadmissible est réellement nécessaire.

Ce n’est pas la dureté intrinsèque d’un moyen qui le rend inadmissible, car tout moyen de guerre a, par définition, quelque chose d’atroce et de terrifiant. Ce qui est inadmissible, c’est d’exiger le sacrifice de droits immenses à une fausse conception du bien commun. Par exemple, rien n’oblige et rien n’autorise un pays à vouloir dominer tous les autres. Si telle était sa politique, tous les moyens de force qui lui seraient nécessaires à cette fin seraient des abus inadmissibles, et non pas seulement tel ou tel tout à fait atroce.

Si des moyens, sous certaines conditions, semblent à la fois nécessaires et inexcusables, c’est que la fin est inexcusable et qu’elle n’est pas nécessaire. Il faut alors trouver une meilleure politique. Et si une politique bonne et très nécessaire semble requérir des moyens inadmissibles, soit il faut critiquer notre conception de l’inadmissible, plus sensible que rationnelle, soit il faut considérer ces moyens comme temporairement excusables bien que jamais justifiés en principe. Il convient alors d’en faire un usage très strictement suffisant et de travailler à en trouver d’autres.

 

 

 

Le « soldat augmenté » nous force à questionner avec plus d’insistance sur la course aux armements

 

Considérons l’ensemble et la dynamique dans lesquels s’inscrit l’augmentation du soldat. Il s’agit de mettre en œuvre des moyens nouveaux de combat pour assurer à l’un des belligérants une supériorité sur l’autre : course aux armements, au sens large.

Cette course est aussi ancienne que le genre humain, mais les progrès des sciences et des techniques ont accru sa vitesse et son accélération continuelle. La fonction « guerre » tend désormais clairement vers l’infini – l’infini pouvant se formuler : arme absolue, supériorité absolue, pouvoir de destruction totale.

Or, parler d’éthique ou de morale ou de droit au sujet des choses de la guerre signifie au minimum qu’on ne peut pas y faire n’importe quoi et qu’il faut respecter certaines limites, rester dans la mesure, éviter d’escalader aux extrêmes, bref se maintenir dans le fini. C’est pourquoi le processus de course aux armements pose désormais un problème fondamental pour toute éthique militaire. Car chacun voit la contradiction ou l’hypocrisie enveloppée dans le projet de poser des limites à un processus qui tend essentiellement vers l’infini.

Un homme d’État sera excusé de maintenir son pays dans la course, s’il le fait par souci du bien commun et pas plus que ce qui est suffisant. Toutefois, cette excuse ne vaudra que si, en même temps, il prépare le passage à un autre ordre plus pacifique et aussi plus sûr. C’est un tel principe qui doit valoir pour le soldat augmenté. Comme je vais le dire, il fait partie d’une inexcusable démarche de démesure.

Plutôt que de rajouter un élément de démesure supplémentaire à une logique de guerre infinie, il faut s’attaquer à cette logique, qui est notre véritable ennemie, car elle finira par tous nous détruire. Il faudrait donc travailler à la suppression de la logique et des conditions qui rendent pratiquement nécessaires des moyens de plus en plus inexcusables. Mais comment ?

 

 

 

La démesure du soldat augmenté : amélioration versus augmentation

 

Dans le cas du soldat augmenté, nous ne nous contentons pas de faire tendre vers l’infini des moyens extérieurs à nous-mêmes. C’est l’Homme lui-même qui devient le premier de tous ces moyens et tend, en tant que moyen, vers cet infini de puissance. On objectera que ce n’est pas nouveau, que le soldat a toujours voulu s’entraîner pour être le plus fort, et que même l’impression de démesure et de folle accélération a toujours existé. J’aimerais en être certain. Il faut en effet distinguer amélioration et augmentation.

L’homme peut tendre vers son amélioration, vers la croissance et le déploiement de toutes ses qualités, vers cette excellence qui le rend parfaitement propre à remplir sa fonction ou ses missions et qu’on nomme la vertu – morale, intellectuelle, sociale, physique. Y compris vers la vertu militaire. Il faut bien sûr apporter aussi des améliorations aux moyens dont l’Homme se sert. Or il y a une grande différence entre l’amélioration, qui est aussi et d’abord qualitative et morale, et l’augmentation, qui semble exclusivement quantitative. Dans amélioration, il y a melior, qui veut dire « meilleur », et donc il y a une visée du bien. Dans augmentation, c’est différent. Il s’agit de maximisation d’une quantité mesurable. La seule chose qu’on mesure directement, c’est l’espace, première propriété de la matière. C’est pourquoi la notion d’augmentation du soldat, si elle est découplée de son amélioration, est essentiellement matérialiste. Plus encore, elle tend à transformer le soldat, l’Homme, en pur objet et en super-objet, en robot et en super-robot.

La norme éthique est de subordonner toute augmentation à l’amélioration. Un moyen matériel peut être dit amélioré quand il est mis dans sa structure et son contexte en cohérence avec l’amélioration humaniste de la personne et de la société.

 

 

 

Le soldat augmenté ne doit pas devenir le cheval de Troie de la politique du surhomme

 

L’homme super-objet est l’une des versions (la version objectiviste) du surhomme. Le soldat augmenté contribue à nous faire entrer dans une logique inhumaine. Une logique paradoxale d’humanisme inhumain. Certains tomberont dans un délire de toute-puissance, d’autres sentiront leur humanité écrasée dans une matérialité mécanique démesurément alourdie. Bien sûr, il faudrait un « supplément d’âme ».

Parce que les Armées inspirent confiance et respect, le soldat augmenté, avec son sérieux et sa dignité, jouera dans notre société le rôle de cheval de Troie pour une politique du surhomme. À la fin, les Armées y perdront leur aura. De petites augmentations sans amélioration, apparemment sans grandes conséquences, ne seront que des premiers pas accoutumant les esprits à un grand dessein, aussi criminel que farfelu, qui ne date pas d’hier. Le surhomme est un fantasme. Une technique faustienne pense pouvoir tenir les promesses de la religion, à partir de conceptions confondant la science réelle et le scientisme. Le penseur russe Fédérov ne rêvait-il pas de rendre la vie par des moyens techniques à tous les êtres humains ayant existé, de les ressusciter ?

La logique du vivant présente une subtilité et une complexité qui nous dépasseront longtemps. C’est pourquoi, toute tentative de traiter l’Homme comme un Robot apparu par hasard dans la Nature et capable de s’augmenter indéfiniment n’aboutira qu’à de douloureux drames humains, et à une catastrophe écologique bien pire que celle que nous vivons, puisqu’elle affectera à la fois le cerveau de l’Homme et son génome.

 

 

 

L’Homme augmenté ou l’Homme supprimé ?

 

L’éthique conseille d’évaluer avec soin, scientifiquement, les risques considérables de psychopathologies durables, peut-être définitives, ainsi que les risques criminologiques, résultant de l’usage des diverses composantes, même non chimiques, de l’augmentation. Tous les moyens nourrissant une illusion de toute puissance individuelle effacent la sociabilité, la conscience de l’interdit, la limite entre le réel et l’imaginaire. Quand on connaît les chiffres et les faits relatifs à l’épidémiologie de la dépression ou du suicide dans nos pays, on est effaré qu’il puisse être envisagé d’exposer une masse humaine devenue aussi vulnérable, faute de culture suffisamment structurante, à des expériences supplémentaires susceptibles de faire perdre la conscience du réel. Qui voudrait doter un fantassin de moyens dont l’usage rendrait une proportion d’entre eux psychotiques et délirants ou dépressifs à vie ? Quel serait le coût effectif d’une telle arme ? Et sa valeur ?

Contrairement aux croyances trop courantes, qui font partie de la démesure et de la superficialité technocratiques, il existe une logique du vivant qui dépasse une logique mécaniciste. Il existe aussi une nature humaine. N’importe quelle variation de la pratique n’est pas possible, en raison des contraintes internes propres à la logique de cette nature, dans laquelle le maintien de la fonctionnalité physique reste toujours conditionné par la visée d’idéalités conférant à l’action humaine sa signification. De sorte que si la pratique est intrinsèquement nihiliste et transgressive, elle cause nécessairement une déstructuration axiologique laissant place à l’angoisse et à la névrose, à des conduites suicidaires ou transgressives à base de violence et de perversion.

Au reste, quel soldat dans un pays libre voudra s’engager dès lors qu’il aurait une probabilité significative de devenir une épave ? Quel État de droit pourrait permettre des pratiques aussi radicalement contraires aux droits fondamentaux des individus ? Et même quelle dictature y aurait simplement intérêt ? Que devient dans ces conditions le recrutement ? La sélection ? La promotion ? Quelle valeur pour les concours et les examens ? Pour n’importe quel entretien ?

Il ne faut pas dire : ce sont là des problèmes sérieux à traiter. Ce sont en réalité des objections insurmontables qui rendent la pratique inexcusable.

Si on fait un surhomme, on fait automatiquement des sous-hommes. Que devient l’égalité entre les hommes ? Qui décide qui seront les surhommes et qui resteront sous-hommes (à supposer que les soi-disant surhommes ne finissent pas zombies) ? Et si on décide de faire de nos soldats des surhommes, pourquoi ne déciderait-on pas de faire aussi des ennemis des sous-hommes ?

À l’horizon, scandales sanitaires, dérive totalitaire, intolérable niveau de corruption. Qui sera motivé pour servir dans un monde à ce point privé de dignité ?

Si les Armées montrent l’exemple, la société pourra-t-elle ne pas les suivre ? Que deviendra la solidarité ? À quelle extrémité ne se portera pas la compétition ?

Sans doute est-il nécessaire de maintenir l’équilibre des forces avec l’adversaire, mais nous avons vu que dans le cas du soldat augmenté, on ne peut invoquer le principe de nécessité. Je déclare que je ne vois pas d’avenir pour une société ouverte, ni pour une société libre, dans ces conditions. La France doit négocier l’interdiction conventionnelle du soldat augmenté.

 

 

 

Combat pour l’humanisme et stratégie d’armements

 

Si l’autre le fait, demandera-t-on, comment ne pas suivre ? Mais est-ce gagner que d’incarner dans notre société une culture régie par le concept du surhomme ?

Chacun connaît le dilemme : ou bien lutter avec des moyens qui tendent essentiellement à la destruction de notre culture et de nos idéaux, ou bien ne pas lutter en prenant tous ces moyens et peut-être succomber sous l’assaut de nos adversaires.

N’exagérons pas le tragique du dilemme. Le terrorisme peut nous pousser à détruire par degrés toutes nos libertés publiques. Mais tant que l’adversaire est asymétrique, le dilemme est artificiel. Contre un chauffard assassin, il n’y a pas besoin de soldat dopé en exosquelette et génétiquement modifié. Quand il s’agit de pacifier dans ces conditions, nous avons plutôt besoin de bonne politique humaniste que de technique faustienne.

Replaçons plutôt le soldat augmenté dans son contexte démesuré. La dissuasion d’abord. Elle marche, c’est vrai ; mais seulement jusqu’au jour où elle ne marchera pas. Car si la culture nihiliste du surhomme se répand, elle supprimera peu à peu les conditions minimales de rationalité requises pour que la dissuasion fonctionne. Il n’est pas possible de se passer immédiatement de la dissuasion, mais il ne serait pas excusable de s’en accommoder sans autre perspective.

Le progrès des armements et de leur miniaturisation finira par imposer un totalitarisme sécuritaire nécessaire et seul suffisant pour la protection contre une telle menace. Qui a envie de vivre dans de telles conditions ? Que signifiera encore la rhétorique de défense de la démocratie ou de l’humanisme ?

Or qui ne voit que le soldat augmenté n’est autre chose que l’hyper-fantassin correspondant à l’hyper-dissuasion et à l’État hyper-policier dans une société dont les valeurs fondamentales seraient la technocratie, la sécurité, la puissance ?

Ces moyens font système avec un naufrage complet de l’humanisme dans un fascisme technocratique, quand bien même subsisteraient les formes extérieures de la démocratie et de l’Etat de droit. Ces moyens compromettent la survie de l’humanité. Inutile de chercher les folles techniques nécessaires à des politiques non nécessaires et sans avenir humain.

 

 

 

Une R&D humaniste dans l’industrie d’armements ?

 

Si donc nous voulons sortir de cette impasse civilisationnelle et stratégique, il faut sortir d’une course aux armements, dans laquelle nous nous infligeons à nous-mêmes, en tant que culture, une défaite certaine. C’est même l’intérêt à long terme (peut-être à moyen terme) de nos industriels en armements.

Chacun se dit pourtant qu’on n’arrêtera probablement jamais cette course. N’y aurait-il donc aucune solution ? Peut-être alors faudrait-il opposer une autre forme de course à celle qui nous tuerait ? Définir une course aux armements humanistes, mettant en échec les armements nihilistes. Mais un concept aussi neuf signifierait repenser tous nos systèmes d’armes et imaginer des stratégies et tactiques complètement nouvelles, à la fois défensives, paradoxales et terriblement efficaces – et faisant corps avec un new deal à l’échelle du monde.

Les armements doivent soutenir la diplomatie. Pour ce qui concerne l’augmentation du soldat, un premier principe de défense contre les augmentations nihilistes adverses (n’impliquant pas de nous en doter nous-mêmes) consisterait à étudier d’abord scientifiquement tous les effets positifs et négatifs des augmentations, ainsi que leurs causes ; et à découvrir ainsi :

1° les arguments scientifiques que feraient valoir nos diplomates ;

2° les moyens de créer chez l’adversaire la crainte d’une maximisation des effets négatifs à long terme de l’augmentation, puisque nous serions dotés des moyens de menacer l’adversaire d’une telle maximisation, au cas où il mettrait en œuvre des armes nihilistes ;

3° étudier le potentiel négatif de ces moyens et découvrir comment l’activer, de manière à pouvoir transformer instantanément les augmentations en diminutions, annulant subitement (ou inversant) leurs effets positifs sur le champ de bataille.

Quel peut être le nouveau système de défense, humaniste et paradoxal, dont nous avons absolument besoin pour sortir de la logique de guerre infinie et de guerre nihiliste ? Telle est à mon avis la question qui domine les choix éthiques et politiques de long terme en matière de défense. On voit qu’elle n’est pas passéiste, qu’elle mobilise au contraire les sciences et convoque les techniques.

Pour ce qui est du soldat augmenté comme du reste, on est bien forcé de gérer vaille que vaille les dynamiques en cours. Il en va comme de l’esclavage, quand il est une institution massive, on ne peut le supprimer d’un jour à l’autre en claquant des doigts. Certains éléments de l’inadmissible peuvent être excusés par la nécessité, mais seulement sous condition de travailler à en sortir au plus vite.


[i] Cela ne veut pas dire que tous les moyens sont admissibles, car toutes les politiques ne le sont pas. Et cela ne veut pas dire non plus que tous les moyens sont bons pour une bonne politique, car il ne saurait y avoir de bonne politique sur la base d’une morale où tout est permis.

   

Pourquoi François a raison (3). La question de l’islam

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Mise à jour le Dimanche, 31 Décembre 2017 18:20 Écrit par Henri Hude

  

Cet article est le troisième d’une série consacrée aux critiques dont fait l’objet le pape François pour ses prises de position sur les migrations et sur l’islam. Le premier préparait la réflexion en déployant une perspective d’avenir. Le second avait pour objet la question de l’immigration et des migrations.  

 

 

 

Le pape François critiqué pour sa politique envers l’islam

 

L’occasion de cet article se trouve dans les critiques dont fait l’objet le pape François à cause de sa politique vis-à-vis de l’islam. François se ferait de l’islam une idée fausse, en méconnaissant la violence intrinsèque. Il agirait d’après des principes pacifistes et utopiques. Inconscient du danger islamiste, il mettrait en danger la sécurité des pays de tradition chrétienne, alors que d’Urbain II (1095) à saint Pie V (1571), ses prédécesseurs avaient incarné la conscience de la résistance européenne et chrétienne à toute tentative de conquête musulmane. Sa position sur l’immigration serait donc imprudente elle aussi, car ne prenant pas en compte l’identité musulmane d’une proportion importante des immigrés et des migrants.

Je voudrais dire pourquoi je trouve la politique du pape très sensée, mais je ne prétends pas en fournir ici une interprétation exacte. Le pape a sans doute des raisons plus religieuses et moins politiques, que celles qui sont ici mises en avant. 

 

 

Réflexions sur la distinction entre islam et islamisme 

 

Très longtemps, on a employé le terme d’islamisme pour désigner tout simplement la religion musulmane, comme on parle de christianisme ou de bouddhisme. Le sens du mot a évolué depuis environ une génération avec la création d’un doublon lexical islam/islamisme. Islam désigne ainsi la religion de la vaste majorité des musulmans, pacifiques et modérés, et islamisme désigne une minorité à la dérive, fanatique et violente, dont la croyance et les mœurs n’auraient rien à voir avec l’islam.

Des spécialistes compétents, tels Rémi Brague, Marie-Thérèse Urvoy, ou Annie Laurent, estiment posséder de solides raisons pour contester, sur le plan théologique, cette distinction entre islam et islamisme. La vérité de cette religion serait en réalité portée par ceux qu’on appelle les extrémistes et la majorité sympathique serait éloignée de l’imitation fidèle du prophète fondateur.

Toutefois, sur le plan pragmatique, cette distinction est incontestablement valable. Il y a toujours, dans une religion, des minorités ferventes et une vaste majorité aux sentiments plus mêlés. De plus, parmi ceux qui se disent fervents, une portion parfois significative agit plutôt pour des motifs politiques ou économiques terre à terre, la religion servant de prétexte. Et cependant, la religion, comme la science ou l’art, se définit plus par l’excellence d’une conformité à l’idéal que par la sociologie des moyennes statistiques. Mais où est ici l’idéal ? De plus, l’histoire est toujours déterminée par les minorités actives et non par les majorités passives.  

Ce sont des sujets où il est dangereux de rechercher ce que nous avons envie d’entendre, et non pas objectivement ce qui est vrai.

Qui sont les authentiques représentants d’une religion ? D’un point de vue scientifique et théologique, on ne peut certes pas exclure a priori l’hypothèse selon laquelle les authentiques représentants seraient les pires ; mais si ce n’est pas le cas, et peut-être même si c’était le cas, il serait inexact et injuste, d’un point de vue sociologique et politique, d'assimiler les fervents avec les extrêmes et les réactionnaires, ou avec les violents, ou bien encore avec les logiques de pouvoir qui se dissimulent derrière la religion. Par exemple, si quelqu’un réduisait le christianisme à l'impérialisme d’une partie des évangélistes américains, empreints de fondamentalisme et influencés par les néo-conservateurs, on lui dirait sans hésiter et à raison que son affirmation serait absurde. Or n’est-ce pas ce genre d’absurdité que nous rencontrons chez ceux qui critiquent le pape François ?

Surtout, il est injuste et inexact de considérer l’islamisme sans son lien intrinsèque avec les politiques impériales : celle des Anglais auprès des Arabes contre l’empire ottoman (Lawrence d’Arabie) ; celle des Nazis contre l’influence britannique en Egypte et Palestine entre les deux guerres (à quoi est dû en partie le grand développement des Frères musulmans) ; celle des Américains contre les nationalismes arabes prosoviétiques, puis contre les soviétiques en Afghanistan, puis contre la Russie (Tchétchénie) et contre son allié serbe au Kosovo, puis contre les régimes arabes qui ne se plient pas assez aux intérêts américains (printemps arabe et guerre en Syrie). Ou même contre la Chine (Ouighours…). Rappelons que sans cette politique et sans les guerres absurdes qui vont avec, il n’y aurait pas eu un tel problème que celui des migrants.

Aucune discussion ne peut être fructueuse sans respect de la vérité. Franchement, qui agresse qui ? L’Empire Ottoman longtemps a agressé l’Europe, c’est sûr. Mais depuis presque deux cents ans, c’est l’Europe qui a progressivement colonisé la plupart des pays musulmans et détruit l’Empire ottoman. Depuis presque trente ans, c’est l’Empire américain, parfois avec ses vassaux, qui année après année a ruiné un Etat après l’autre dans le monde arabo-musulman. Chacun sait qu’il y a le terrorisme, arme du faible, mais si on mesure les destructions et si on compte les morts, qui, de bonne foi, a le plus le droit de se sentir agressé ? 

Mais revenons à la question des représentants authentiques de la religion. Quelle que soit notre opinion sur le sujet, le plus important est celle que se font les premiers intéressés, c’est-à-dire les musulmans eux-mêmes. Sauf chez les Chiites, très minoritaires, il n’y a pas vraiment de magistère dans cette religion (bien qu’il y ait des traditions, des consensus entre écoles théologiques), et ce sont donc les pouvoirs et les classes dirigeantes des pays qui y déterminent en grande partie la direction des esprits. Or il n’y a pas apparence qu’elles aillent dans le sens de l’islamisme, sauf dans les monarchies pétrolières (et même là, pour combien de temps encore ?).

Le bon sens a aussi son mot à dire. Les gens qui ont émigré en Europe pour y trouver de meilleures conditions économiques et de sécurité n’ont sans doute pas pour priorité de recréer en Europe les conditions qui les ont poussés à l’émigration. Il est donc très probable que la majorité des musulmans ne demande qu’à vivre sa religion, avec ses aspirations, hors frénésie islamiste, dans le cadre paisible des institutions de leur pays de résidence ou d’adoption. C’est avec eux que le dialogue interreligieux a du sens.

Si l’on posait qu’islam et islamisme ne diffèreraient guère du point de vue théologique, alors il faudrait aussi dire que la majorité des musulmans en France ne serait ni pratiquante, ni profondément croyante, ou serait en attente d’une réforme religieuse de l’islam, ou d’autre chose… Et cela pas seulement en France, mais de plus en plus partout dans l’univers et même au cœur historique du monde musulman.

Ceux qui visitent la société saoudienne ou émirati et ont l’occasion d’y observer attentivement la jeunesse, rapportent qu’à une génération encore conservatrice, dont les parents avaient eux-mêmes grandi sous la tente, succède peu à peu une génération iPhone qui diffère peu de ce que nous connaissons en Europe. Même s’il est difficile de donner des dates, le ramollissement culturel est évident et sauf renouveau spirituel de grande ampleur, un mai 68 colossal finira par se produire, aussi bien en Arabie saoudite qu’en Iran, et c’en sera fini de l’islam politique et de l’islamisme.

 

 

L’islamisme, combien de divisions ?

 

Les critiques de François se représentent l’islamisme comme une force considérable, susceptible à terme de submerger le continent européen, comme on a pu le craindre, par exemple, au milieu du quinzième siècle, à l’apogée de l’Empire ottoman. Or que doit-on penser de leur évaluation des rapports de forces ?

Attention ! Répondre à cette question, c’est prendre une lourde responsabilité. L’erreur (dans un sens ou dans l’autre) peut avoir des conséquences tragiques. L’excès de confiance en soi est dangereux, s’il conduit à sous-estimer une petite minorité résolue et favorisée par des circonstances très favorables ; mais la peur irraisonnée est encore plus dangereuse car elle fait très souvent arriver ce qu’on craint. Un proverbe chinois dit qu’il faut avoir peur de la peur. En tout cas, seule la vérité est utile et, encore une fois, peu importe qu’elle soit agréable ou désagréable.   

Le mieux, pour évaluer exactement le rapport de forces est de considérer un certain nombre de faits que nous avons tous sous les yeux. Prenons-les en compte et méditons-les.

 

1° Les islamistes, sous le premier mandat du Président Obama, ont pris le pouvoir en Tunisie, en Lybie, en Egypte. En ce temps-là, notre presse avait pour eux les yeux de Chimène. Ils étaient la démocratie… Dans ces trois pays, ils ont perdu le pouvoir. Malgré l’appui de Washington et de certains pays agissant en vassaux, ces pays musulmans se sont débarrassés de leurs islamistes. Il serait surprenant que l’évolution des esprits et le sentiment à l’égard du djihadisme soit très différents en Europe de ce qu’ils sont dans ces pays de tradition musulmane.

 

2° La terrible guerre de Syrie se termine par la victoire de Bachar Al Assad sur les islamistes, malgré l’appui saoudien et américain à ses adversaires, islamistes pour l’essentiel. Quel qu’ait été l’appui russe, Assad n’aurait très probablement pas pu se maintenir si l’armée syrienne, multiconfessionnelle mais largement sunnite, n’était pas restée soudée derrière lui. Bien qu’on ne puisse mesurer exactement le sentiment public, et que toute information officielle ici soit biaisée, la raison suggère que le djihadisme (et par association l’islamisme) aient fait de plus en plus l’objet de rejets sourds ou violents dans une portion croissante de la population. 

Pendant ce temps, l’Iraq s’est également débarrassé pour l’essentiel de l’EI, qui n’existe plus en tant qu’Etat.

 

3° La force des islamistes venait premièrement des financements saoudiens ou émiriens. Or une révolution d’une portée considérable et imprévisible est en cours en Arabie saoudite. Mohamed Ben Salman sera-t-il le Pierre-le-Grand[1] de l’Arabie ? Culturellement, il semble partager les vues du chef de l’Etat égyptien et vouloir rompre avec la doctrine wahhabite, dont il semble d’ailleurs avoir maitrisé ou circonvenu les chefs. Economiquement, il semble vouloir développer l’économie de sa nation au lieu de persister dans un rôle surtout de financier et d’investisseur. C’est un événement majeur à suivre.

 

4° L’atout majeur des islamistes consiste dans leur utilité stratégique pour l’empire américain et ses vassaux. Or les USA passent par une crise politique majeure et durable, à cause d’un degré d’inégalité devenu insupportable. Le projet néoconservateur a échoué en Syrie. Si le projet impérial est partiellement abandonné, au moins au Proche-Orient, l’islamisme ne représente plus aucune utilité, et retournera dans les prisons des pays musulmans.

C’est pourquoi l’avenir des Frères musulmans est très incertain. L’organisation avait pu, lors du printemps arabe, bénéficier d’une certaine aura. Elle est redevenue ce qu’elle était : une machine à créer de l’insurrection populaire exploitée successivement par les services secrets de l’Allemagne nazie, puis des Britanniques et enfin des USA.

L’avenir d’Al Qaeda est tout aussi incertain. Rappelons que cette organisation est issue du groupement des anciens combattants antisoviétiques en Afghanistan, dont les forces avaient été recrutées, organisées et financées par les USA et l’Arabie saoudite.

Sans entrer dans le détail, le rapport entre les US et l’islamisme fait penser au Cardinal de Richelieu combattant ici les Protestants et s’en servant ailleurs cyniquement contre son rival espagnol. Aucun empire n’est regardant sur la moralité des groupes auxquels il sous-traite les basses œuvres de sa politique, mafias, mercenaires, extrémistes politiques ou religieux...

 

5° Nous ne sommes plus aux temps où l’Empire Ottoman était un colosse qui fédérait le monde musulman, lui imposant sa discipline. La menace qu’il a fait peser sur l’Europe était celle de la domination d’un empire sur les nations européennes. La France s’est longtemps alliée aux Turcs contre l’Empire autrichien et le reflux des Ottomans en Europe a commencé aussitôt que la France, après 1712, n’a plus vraiment eu besoin de cette alliance de revers. Aujourd’hui, il n’existe pas de menace musulmane de ce type, c’est à dire portée par une grande puissance impériale unifiant au moins une part significative de l’Umma. Au contraire, l’explosion de l’empire ottoman a consacré l’extrême division du monde musulman.

C’est l’union qui fait la force et la mesure exacte des divisions est essentielle au calcul d’un rapport de forces. Ainsi, l’islamisme en Irak est-il en grande partie un mouvement des sunnites jadis dominants, aujourd’hui infériorisés par les chiites majoritaires. La récente défaite de Daech, qui a longtemps battu l’armée régulière de l’Irak, semble avoir commencé quand la plus haute autorité religieuse chiite l’a désigné comme l’ennemi et que les milices chiites se sont unies à l’armée régulière. Durant la Guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988, le conflit opposait deux peuples et deux armées majoritairement chiites.

Il faut tenir compte des innombrables divisions internes à l’islam : entre sunnites et chiites, bien sûr, mais aussi entre nationalités (Algériens et Marocains, Perses, Turcs et Arabes, etc.) et même entre groupes radicaux (Frères musulmans, Al Qaeda, Daech, etc.). Et aussi, les alliances ne sont pas claires et d’une grande réversibilité ; ainsi, les Turcs et le Qatar sunnites se rangent désormais plutôt du côté des Chiites sans doute à cause du problème kurde ; du coup, les Turcs se rapprochent de Damas hier ennemi juré…

 

6° Existe-t-il en France des organisations islamistes subversives, aussi sophistiquées que l’ont été à leur époque le FLN ou le Viet Minh, avec (i) des cadres et des stratèges, (ii) une armée et une logistique, (iii) le soutien de nations comme la Chine ou la Russie, (iv) l’adhésion d’une part massive de la population, et (v) une vision de justice politique et nationale à laquelle nous n’aurions rien à répondre ? De telles organisations seraient une menace pour la sécurité de l’Etat. Au contraire, les agissements de terroristes isolés et sans vision crédible, même sanglants et tragiques, sont une menace pour la sécurité des populations, non pour la continuité de l’Etat.

Le terrorisme est l’arme du très faible. Quand il y a eu une véritable volonté politique d’en finir avec eux, les islamistes n’ont pas tenu longtemps. Nous avons vu comment les Russes les ont mis en pièces en Syrie. Les militaires français ont défait en 2013 l’islamisme armé au Sahel. Aujourd’hui, l’opération Barkhane empêche le renouveau de tels mouvements. Elle évite aussi que le désordre Libyen (dont nous avons été la cause…) ne se répande davantage vers le Sud. Les trafics arabes continuent dans le Sahara, mais les trafiquants n’ont plus intérêt à se revendiquer de l’islamisme.

Le terrorisme islamiste est l’arbre qui permet de cacher à l’opinion la forêt des vraies menaces, par exemple en Asie, celles d’une nouvelle logique politique néo-westphalienne. Il permet de faire voter des budgets militaires considérables sans en expliquer les véritables raisons.

Les terroristes représentent un défi pour les forces de sécurité pour aller plus loin dans la détection et la prévention de ces criminels. Mais nous devons mettre au crédit de nos dirigeants qu’aucun mouvement politico-militaire ne menace, à ce stade, la sécurité de l’Etat.  

 

7° Quant aux chiffres de djihadistes potentiels en France, ils varient, mais l’ordre de grandeur serait de 2 à 3000, susceptibles de disposer d’un soutien logistique quatre ou cinq fois plus important. Que représentent ces relatifs amateurs face à l’intégralité des services de l’État ?

 

Si nous prenons ces faits en compte et les méditons, nous inclinons à juger que le pape François agit avec prudence, dans sa sphère de responsabilité propre, sans sacrifier les intérêts temporels légitimes de nos peuples.

L’enjeu fondamental est que l’islam majoritaire devienne ce qu’il veut être et n’a peut-être jamais été.

Quel est le but du pape ? Qu’on laisse vivre tranquilles dans les pays musulmans les non-musulmans et qu’on accompagne pacifiquement une évolution qui peut conduire ces pays et leurs peuples dans diverses directions jugées positives.

Le monde est en train de changer radicalement. Le pape François veut faire pivoter l’Eglise pour la positionner correctement par rapport au monde qui vient. Comme on l’a vu très longtemps aux Etats-Unis, les libéraux-impériaux sont peu nombreux et ils ont besoin des conservateurs religieux comme d’une masse de manœuvre pour empêcher le changement. Ils ont besoin, pour les mobiliser, de les effrayer avec des épouvantails et de les fixer en particulier dans une logique de guerre de religions qui sert leurs intérêts, lesquels n’ont rien de religieux. Les opposants à François devraient se demander quel rôle ils jouent réellement, au-delà de l’histoire qu’ils ont plaisir à se raconter.

A SUIVRE 

 


[1] Le Tsar Pierre le Grand (régnant de 1694 à 1725), fut le grand réformateur de la Russie. Soucieux de modernisation jusque dans les apparences extérieures, il ordonna aux seigneurs russes de se raser la barbe et de s’habiller à l’occidentale. Il faisait donner la bastonnade à tous ceux qui osaient se présenter en public velus et vêtus de peaux de bêtes.

   

Pourquoi François a raison (2). La question de l'immigration

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Mise à jour le Jeudi, 26 Octobre 2017 19:28 Écrit par Henri Hude


Quelle méthode adopter pour traiter le sujet de l’immigration musulmane ?

En Europe, nous mélangeons deux sujets : celui de l’immigration, celui du fondamentalisme musulman. Rien d’étonnant : les immigrés viennent souvent de pays musulmans. Mais ils sont aussi chrétiens, bouddhistes, ou sans religion. De tous ceux-là, on n’entend pas beaucoup parler. Et pourtant, toute immigration est une question politique importante, même provenant de pays proches par la culture. L’expérience l’a montré en France durant l’entre-deux guerres, avec les réactions à l’immigration venue d’Italie. Distinguons donc les deux sujets, isolons les problèmes spécifiques que chacun pose, et puis réassocions-les. Ainsi obtiendrons-nous une intelligence complète et concrète des problèmes. Mais dans quel ordre prendre ces deux sujets ?

S’il n’y avait pas l’immigration, l’islam serait-il en France un sujet de discussion politique ? Assurément, beaucoup moins – sauf s’il y avait quand même des attentats. Par contre, même sans dimension musulmane, l’immigration serait un sujet important. Preuve : les Etats-Unis, où la société réagit à l’immigration latino-américaine en majorité catholique. L’islam n’est donc pas la même chose que la question de l’immigration en Europe. Il est une seconde question qui rend plus complexe celle de l’immigration. C’est donc cette dernière qu’il faut par étudier d’abord, séparément, en faisant méthodiquement abstraction de l’islam – qu’il faudra ensuite (article 3) intégrer avec ses spécificités pour affiner les résultats obtenus.

 

 

1° Il est absurde de vouloir conserver le niveau de prospérité avec une démographie qui ralentit, c’est-à-dire sans enfants et/ou sans immigration.

 

Parlons d’abord d’économie (1° & 2°). La croissance économique de la seconde moitié du XXe  siècle a été tirée par la démographie, notamment par la population en âge de travailler. Cette base de toute croissance économique, trop souvent négligée, a été le moteur de nos économies, la corde de rappel qui nous a fait sortir de toutes les crises. Ce moteur est éteint. Dans certains pays comme l’Allemagne, il fonctionne en marche arrière. Le Japon, en stagnation depuis plus de vingt ans, montre ce que devient une économie, même hyper innovante, quand la démographie ne suit pas. On peut d’ailleurs se demander si un pays peut rester indéfiniment créatif et dynamique, avec une population vieillissante.

De même pour les systèmes sociaux. Un système de retraite marche très bien quand les cotisants sont beaucoup plus nombreux et plus riches que les pensionnés. Sans croissance ni économique ni démographique pendant une génération, c’est l’inverse. Que le système soit public ou privé n’y change rien : les fonds de pensions à l’américaine se retrouvent avec des investissements (les cotisations capitalisées des cotisants) qui ne couvrent plus leurs passifs (les prestations futures). Il faut alors ou bien combler le déficit avec de l’argent public, ou bien diminuer les prestations. Pour les systèmes par répartition, le déficit annuel doit être financé par de la dette, ou par une hausse des cotisations, ou une baisse des prestations (diminution de leur montant, ou du nombre des bénéficiaires, en décalant l’âge de la retraite). En France, une bonne partie de l’ajustement du système de retraite s’est déjà faite de manière discrète par la diminution des droits futurs des cotisants actuels. L’assurance santé répond à peu près à la même loi, sachant que jeunesse et bonne santé sont assez bien corrélées.

L’immigration apporte principalement des travailleurs actifs. Ils contribuent donc à la fois à la croissance économique et au système social –  à la nuance près de leur niveau de formation et de leur taux de chômage. Fort peu de gens se plaignent, et c’est raison, de l’arrivée dans le pays de gens formés et actifs.

Ainsi quand la démographie naturelle est pauvre, on ne peut maintenir ni croissance économique, ni prestations sociales généreuse sans avoir recours à l’immigration.

Reste évidemment l’idée de soutenir la famille, c’est-à-dire de donner l’envie aux Français d’avoir librement plus d’enfants. Il s’agit là d’une politique beaucoup plus fondamentale, qui revient à inverser la tendance séculaire et mondiale qui veut que la prospérité consume cette ressource première qu’est la famille. La faisabilité d’une telle politique correspond à un renouveau de l’humanisme et du rapport de l’homme à sa nature. Soit une problématique à beaucoup plus long terme qu’un simple jeu sur les vannes de l’immigration.

En attendant, l’une des questions de justice, au moins aussi graves que celle de l’immigration, et dont personne ne parle, c’est celle de la justice intergénérationnelle. Moins nombreux que prévu, moins riches, vivant dans une économie en stagnation, les jeunes actifs doivent financer un modèle trop généreux sachant très bien qu’ils ne bénéficieront que de prestations diminuées.

Vouloir des choses contradictoires, c’est se condamner à des souffrances sans remèdes. Se plaindre de ces souffrances et s’en prendre aux immigrés comme s’ils en étaient la cause, sans vouloir mettre fin à la contradiction, c’est un comportement absurde et injuste. Et chacun voit aussi que l’islam est neutre en lui-même par rapport à ces problèmes.

 

 

 

2° L’immigration est l’une des modalités de la concurrence mondiale

 

L’immigration libre équivaut à la mise en concurrence des peuples pour l’accès à l’emploi sur un marché mondial du travail. Cette mise en concurrence est désormais en grande partie inévitable. Mais comme toute mise en concurrence, on peut comprendre que ceux qui en pâtissent cherchent à la réduire, surtout quand la mondialisation économique contourne la solidarité et la réglementation nationales. Si les pouvoirs publics ne savent pas maintenir par d’autres moyens la solidarité, ils tolèrent un déséquilibre excessif entre le capital et le travail[1].  

Ces réactions nous placent encore une fois face à nos contradictions volontaires.

Les Français, en élisant Emmanuel Macron, ont choisi de mieux intégrer la France dans la mondialisation libérale. De plus, ils adoptent dans leur majorité un modèle familial très malthusien, en partie par contrainte économique, mais pas uniquement. Un tel malthusianisme trouve sa justification dans un libéralisme culturel fondamental, celui-là même qui fait le fond d’un libéralisme économique hard, dont ils rejettent les effets anti-solidaires, voire le principe même : contradiction.

Beaucoup de Français n’aiment pas la mondialisation parce qu’ils pensent qu’ils vont y perdre. Et l’immigration n’est qu’une modalité de la mondialisation. De ce pessimisme faut-il déduire qu’ils sont défaitistes ? Apparemment oui. En général, on refuse la concurrence quand on se sent faible et inadapté. Or les Français pensent à raison que leurs institutions, leur stratégie doivent encore s’adapter à une compétition mondiale, dans des industries nouvelles. Tant que reste insatisfait ce besoin de modernisation et de vision d’avenir, la défiance est logique.

Et pourtant, elle n’est pas d’abord défaitisme ou prudence. Les Français sont aussi très justement fiers. Ils se savent un peuple intelligent et inventif. Ce refus apparent de l’universalité, chez un peuple culturellement pétri d’universalité, n’est pas normal. Il n’est pas explicable autrement que comme l’exigence d’une universalité supérieure. Et supérieure à quoi ? Supérieure à une universalité individualiste et financière.

Le repli sur la Nation peut avoir un côté tribal et particulariste pour une minorité de Français désespérant de la France, ou de réactionnaires absolus n’ayant jamais cru en ce que représente l’Occident depuis le miracle grec. Mais pour une grande majorité, je pense qu’il exprime la foi en l’universel, à travers l’appel à cette Nation dont la culture est liberté, la liberté raison, la raison étant rapport à l’universel. Ce repli apparent exprimerait donc paradoxalement la demande et l’espoir d’une renaissance de l’universel en France, à un niveau supérieur à la version anglo-américaine de la mondialisation. Il postule inconsciemment que l’humanisme français a quelque chose à dire et doit s’exprimer en propositions nouvelles, politiques et économiques. La France est un pays de raison forte et de haut idéal. Elle ne changera pas. De ce point de vue, l’immigration ne fait que la soumettre à une pression créatrice.

Encore une fois, ce problème du vieillissement de nos institutions, ces germinations patientes de notre culture, n’ont rien à voir en tant que tels avec l’islam. Immigration et islam sont donc bien deux problèmes distincts. Ils se combinent ensuite à un plus haut niveau de complexité. Les politiciens démagogues jouent un jeu malhonnête quand ils entretiennent la confusion.  

 

Le pape François a donc raison de ne pas accepter d’entrer dans ce type de jeu. Il a raison de poser le problème aux seuls niveaux acceptables, celui d’une culture familiale et celui d’une justice mondiale parvenant à articuler le jeu du marché avec celui des solidarités nationales, locales, avec l’action des autorités étatiques (démocratiques), dans le respect des identités culturelles.

Il s’agit de retrouver une cohérence d’ensemble, sans doute à partir d’un renouveau de la tradition humaniste du continent. Le christianisme en fait évidemment partie. La défense des valeurs chrétiennes, c’est donc surtout l’effort pour participer à l’invention des formules justes et pacifiantes de l’avenir.

 

 

 

3° Il est parfois absurde et parfois non absurde de craindre que l’immigration vienne compromette la sécurité générale d’un pays.

 

Il y a des criminels dans toutes les classes de la société, mais la délinquance de base est toujours plus élevée dans les classes les plus pauvres, pour des raisons assez triviales. Les immigrés étant majoritairement pauvres, il est normal qu’ils produisent aussi une proportion élevée des délinquants et de l’insécurité. Immigration, insécurité : c’est un déni de nier la corrélation entre les deux phénomènes, mais c’est une erreur et une injustice que de faire du premier la cause essentielle du second.

L’immigration modifie la composition des pays d’accueil. Pour que cette modification soit vécue positivement et non comme un danger, une agression, ou fantasmée en peur de disparition, il doit exister un principe spirituel (philosophique ou religieux) suffisamment fort pour fonder l’adhésion à des principes communs. Ce n’est pas d’abord aux immigrés de produire cette culture. Si elle n’existe pas, et si la culture de liberté du pays d’accueil se dégrade en nihilisme, les immigrés vont se replier sur leur culture d’origine. Comment pourrait-on vouloir qu’ils n’en aient aucune ou leur imposer un nihilisme moralisateur ? Emigrer, c’est savoir qu’on aura à vivre de deux cultures, celle que l’on a reçue en premier et celle qu’on a choisie dans une certaine mesure, et c’est un équilibre difficile.

C’est à la culture européenne et française de produire les conditions de la paix et d’un progrès pour tous. C’est à elle de produire les conditions d’un renouveau de la conscience de concitoyenneté. Il y faut un grand projet commun, la vision d’une politique juste, des projets rassembleurs et auxquels tous soient fiers de participer.

Sans ce renouveau culturel, sans cette invention politique, sans cette nouvelle justice économique, l’immigration ne peut en effet qu’activer, de part et d’autre,  toutes les vieilles peurs et haines tribales[2] (« on va se faire manger » ou « on va les manger »). Un pays occidental (ou autre) qui tombe dans cette lutte tribale est en réalité déjà mort.

Donc, ne pas subir une logique de guerre tribale, dont la cause ne se trouve pas dans l’immigration en elle-même, mais dans la dégradation de la culture des pays d’accueil – dont celle de notre pays.  

Si la culture d’une nation européenne se laisse réduire à un mélange conflictuel de nihilisme militant et de particularisme fermé, sa puissance intégratrice est forcément voisine de zéro et les différentiels démographiques y sont forts. On s’installe alors face aux individus et communautés immigrés dans une situation de choc, non des civilisations, mais des barbaries postmodernes. 

 

Dans le genre humain, le souci de sécurité se traduit instinctivement par une recherche d’homogénéité. On évitera par exemple de grandes inégalités sources de tensions. Si l’union fait la force, la division fait la faiblesse, donc l’insécurité. Toute pluralité nouvelle, tant qu’elle n’est pas devenue un facteur d’union supérieure, constitue un amoindrissement d’unité, potentiellement une division, qu’un adversaire pourrait exploiter. De là réticences ou appréhensions face à toute immigration importante. On comprend ainsi que toute politique d’immigration, pour ne pas être anxiogène, doit être accompagnée par un authentique développement culturel renforçant la confiance en soi, la bienveillance et la force de la culture d’accueil, son potentiel universaliste et sa culture familiale.

La peur de l’immigration est rendue inévitable quand notre culture de liberté évolue vers toujours plus d’individualisme libertaire, à base nihiliste, sans rien d’authentiquement humaniste.

 

Assurément, la « distance culturelle » peut rendre difficile la coexistence quotidienne, la prise de décision commune, le sentiment de faire ensemble communauté politique et civilisation. Mais souvent, les Français ne se rendent pas compte à quel point ils ont trahi et oublié cette culture, qu’ils enjoignent aux immigrés de respecter. Elle est comme une fleur coupée, sans racines. Ce qui leur en reste, ce sont des habitudes, auxquelles ils sont attachés, par habitude. Comme si nous habitions des lieux et des institutions dont nous ne décryptons plus le sens tout en espérant le réinventer.

Si nous voulons exiger le respect de notre culture, commençons par la respecter nous-mêmes, soyons-lui fidèles et vivons-en : culture classique, culture chrétienne, culture des grandes Lumières, etc. Ou alors, ne parlons pas de respect dû à notre culture. Parlons plutôt de préservation de notre confort, ou de désir qu’on ne nous dérange pas dans nos habitudes et nos souvenirs, ou plutôt nos amnésies volontaires.

Si donc on pense (à raison) qu’il y a quelque chose à défendre, alors il faut tout réinventer. L’Occident, pas plus que le catholicisme, ne sont des mouvements conservateurs, et aujourd’hui comme à toute époque, ils doivent être à la hauteur de ce mouvement d’innovation et d’humanisme dans lequel ils ont lancé le monde, sans doute pour toujours.  

Il est inévitable que, faute de pensée humaniste et chrétienne solide, les traditions culturelles soient comprises comme une « identité » formée des mythes propres à une tribu « occidentale » et réductibles à sa particularité psychophysique.  

 

Le pape François a donc raison de ne pas entrer dans cette logique de guerres tribales, et de refuser la réduction du catholicisme à un élément de pure barbarie, celui d’une simple identité tribale historique. Il n’y a dans la défense d’une telle « identité », souvent malthusienne et riche, contre des pauvres plus familiaux, aucune espèce de défense authentique des « valeurs chrétiennes ». Ce serait un suicide spirituel pour l’Eglise que de s’enfermer dans cette logique, qui scandaliserait le monde non occidental sans rechristianiser l’Occident.

Les deux tiers des catholiques ne sont pas des citoyens de l’Europe ou des USA. Beaucoup sont des immigrants. Beaucoup sont des pauvres.  Le pape conteste la philosophie libertaire individualiste, ainsi que l’économie non-sociale ou antisociale de marché. Il reconnaît pleinement la nécessité des Etats et des nations. Mais il n’entre pas dans une logique barbare. Espèrerait-on le voir mobiliser la foi au Christ pour défendre une culture libérale niant ses racines chrétiennes, et même philosophiques ? Ou pour affirmer le particulier contre l’universel, alors que « catholique » signifie universel ? Le pape fait le pari de la fécondité des peuples européens, celui de l’esprit éclairé humain et chrétien, pour imaginer un autre monde, accordant nations et mondialité, marché et solidarité, foi forte et tolérance.

A SUIVRE



[1] Il n’est pas étonnant dans ces conditions que réapparaisse une nouvelle lutte des classes. Dans cette lutte le nouveau prolétariat considère les immigrés avec un regard ambigu. La portion du prolétariat qui vote Le Pen voit surtout en eux des concurrents économiques, dont la présence incarne un ordre rejeté. Ce rejet dont ils font l’objet en fait de plus, presque automatiquement, des alliés politiques pour les forces de la mondialisation libérale. L’autre portion du prolétariat, qui adhère au populisme de gauche, les regarde au contraire avec sympathie comme des alliés naturels pour leur front de classe.

[2] Il n’y a rien de mal en soi dans la tribu, qui n’est qu’une extension, un buissonnement de  la famille. Mais la cité n’est pas la même chose que la famille ou la cité. Il y a dans la cité, dans l’Etat ou dans la nation un nouveau genre de bien commun, qui englobe et dépasse celui des tribus. Aristote, Politique, Livre I, ch.1 & 2.

   

Les premiers mois de la présidence Macron. Réflexions.

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Mise à jour le Dimanche, 15 Octobre 2017 17:05 Écrit par Henri Hude

Pour expliquer l’état de ma réflexion sur la présidence Macron, 1° je rappellerai d’où je viens ; 2° je dirai où je suis présentement et 3° je conclurai sur ce qu’il me semble permis d’espérer.  

 

 

1° D’où je viens.

 

D’abord, je rappelle que je n’ai pas voté Macron (premier tour : Fillon ; second tour : abstention). Oublions Pénélope et le vol de l’élection, dont Macron a profité, mais qui probablement est imputable à d’autres. Mes raisons essentielles se trouvaient avant tout dans l’identification des soutiens d’Emmanuel Macron : Cité de Londres et big money, magnats de la presse française, idéologues libertaires, plus une masse de politiciens impuissants, paniqués, venus de gauche et de droite classiques. Tous espéraient sauver leur pouvoir par une fusion en catastrophe, qui les préserverait à la fois d’une gauche socialiste, d’une droite plus traditionnelle et aussi des populismes.

Mes autres raisons se trouvaient dans certaines déclarations extravagantes durant sa campagne, notamment : « Il n’y a pas de culture française. » Ou le « crime contre l’humanité » en Algérie… Et j’en oublie. Plus une impression générale de vacuité vague et de surexcitation. Peut-être ces défauts étaient-ils feints ou comme instinctivement calculés ? 

J’aurais pu ajouter le souvenir négatif de tel de ses camarades qui l’a vu opérer dans la commission Attali, à plat ventre devant ce dernier, mais pour le reste quintessence de l’inspecteur des finances. Séducteur au reste. Il a toujours eu un talent fou pour séduire des seniors puissants qui l’ont beaucoup aidé dans sa carrière. Il a pris ses grandes idées tactiques à Fromentin (les 577) et à Valls, mais il a su en repérer la valeur potentielle. Il a eu une chance inouïe, mais il a su la saisir.

Je postulais une solidarité forte entre Macron et ces faiseurs de rois, plus une absence de fond sous la surface. Il y avait donc lieu de redouter un immobilisme technocratique de fond, un engagement atlantique fait de tension avec la Russie et d’interventions destructives, le progrès continuel du nihilisme dans le domaine éducatif et culturel.

Malgré cela, j’approuvais le désir populaire de renouveler au maximum la classe politique en place (manifesté par l’exclusion de Sarkozy, Hollande, Valls et Juppé, par la poussée de Mélenchon et Le Pen, et par la sélection de Hamon, Fillon et puis de Macron lui-même). Il me semblait sain de sortir des clivages droite/gauche en ce qu’ils avaient de dépassé et d’artificiel. Peut-être aussi l’adhésion au thème centriste (même représenté par François Bayrou) signifiait-elle aussi l’espoir d’un nouveau new-deal. Mais je pensais que ces soutiens et pulsions sympathiques pèseraient peu face à la massivité des pouvoirs qui avaient parié sur Macron.

 

 

2° Où j’en suis aujourd’hui.

 

Parlons successivement politique (2.1), puis économie (2.2). Il sera question de culture dans le 3°.

 

2.1. Vers le rétablissement du politique ?

Dans tout le raisonnement du 1°, un postulat me paraît désormais discutable : la solidarité fondamentale entre Macron et ses soutiens.

Je pourrais m’expliquer par plusieurs grands exemples historiques.

Richelieu fait carrière dans le parti féodal, pacifique et dévot de la Reine mère ; il parvient au pouvoir grâce à lui. Une fois arrivé, il fait accepter au Roi une ligne contraire : absolutiste, laïque et de guerre à l’Espagne, l’opposé de la ligne de son parti.

Bonaparte arrive au pouvoir comme l’homme qui va prêter son épée et sa belle figure militaire aux grandes idées de Sieyès et aux petits calculs de la camarilla du Directoire. On sait ce qu’il advint.

Plus près de nous, en Russie, en 1999, Vladimir Poutine est porté au pouvoir par le groupe des oligarques entourant Boris Eltsine. Ils voient en lui un technocrate sans personnalité. Ils pensaient manipuler une marionnette. Ils avaient créé un tsar.

Des puissances considérables peuvent donc commettre des erreurs d’appréciation majeures, si leur créature en définitive leur échappe.

Et Macron ? Il faut encore attendre. 

« Le pouvoir révèle l’homme. » (Aristote) L’expérience de quelques mois montre qu’Emmanuel Macron a l’âme monarchique, non sans tendance despotique. J’observe qu’il est arrivé grâce à la faveur de la presse et qu’il a aussitôt remis les journalistes en place, ce qui exprime très probablement l'opinion qu’il a de la profession. L’éviction brutale du général de Villiers est aussi typique, mais paradoxalement plutôt signe d'un besoin d'avoir les Armées avec lui. Maladresses ? Sans aucun doute, à divers points de vue, mais qu’on pourrait dire psychologiquement nécessaires et instinctivement calculées. La constitution de 1958 lui plaît infiniment. Donc, le président Macron se rendra-t-il de plus en plus indépendant des forces qui ont poussé sa candidature ? La réponse est assurément : oui, dans la mesure où il y trouvera intérêt. Et ce serait une chance pour la France, de sorte que l’autoritarisme qu’on dénonce chez lui est plutôt une qualité, dans une situation qui n’est pas rattrapable sans une transformation majeure de notre pays, processus qui n’est jamais porté au début que par un très petit nombre de personnes, et parfois même, une seule.

A la différence du désir jouisseur de pouvoir, une volonté puissante ne se satisfait pas des privilèges et vanités, ni même du quotidien de l’autorité. Elle ne s’excuse pas. Foin de démocratie, elle règne fièrement, sans culpabilité, et après tout cela ne déplaît pas au peuple. Une puissante volonté ne se satisfait pas des apparences ; elle veut créer et laisser une empreinte. Trop ambitieuse pour ne chercher que sa grandeur individuelle, il lui faut s’incarner dans la grandeur de ce dont elle est la tête. Le pays. Elle n’a que faire de la célébrité : elle veut la gloire. La gloire fait lever les yeux vers l’horizon, vers l’Histoire, au-delà même de la mort, qu’elle méprise. Enfin, elle est trop fière pour dépendre d’abord de la reconnaissance d’autrui. C’est de la conscience de soi qu’elle tient la certitude d’une supériorité donnant naturellement droit au pouvoir. Et c’est alors que, selon les mots de Thucydide, « sous la démocratie, il s’agit de la monarchie d’un citoyen ».

Peut-être pour Emmanuel Macron n’est-ce là qu’un thème nietzschéen et qu’un rôle de théâtre ? Mais peut-être pas.

Peut-être la démocratie en déroute devant les oligarchies a-t-elle besoin de monarchie ? A condition que le même monarque encourage les élites, les reconnaisse, les porte à servir, leur désapprenne la honte d’exister, et leur rende la fierté des excellences sans lesquelles l’égalité ne vaut rien. Il doit avoir mépris des anarchistes, des réactionnaires, et des envieux. Avec cela aimer le peuple, le servir, lui rendre un avenir et son unité au-delà des divisions nulles. L’indispensable restauration du politique, dans un pays en décrochement, a besoin d’autorité phare, pourvu qu’il y ait derrière un véritable programme et des actes forts.

Est-ce le cas ?

 

2.2. Vers le rétablissement de l’économie ?

Macron est le premier à donner l’impression d’avoir, dans le domaine économique, une dynamique un peu raisonnable et résolue. Il a raison quand il décrit ses opposants comme des grognons ou des réactionnaires. Il a raison quand il dit que la France ne se réforme pas mais se révolutionne, car c’est incontestablement l’expérience historique. De plus, nous vivons une période de révolution industrielle et de mondialisation, et beaucoup de nos institutions sont dépassées.

Il semble avoir entrepris d’appliquer un programme économique assez peu différent de celui de François Fillon, sans reculer immédiatement devant les oppositions comme faisait toujours Hollande. François Fillon aurait-il eu, ou pu avoir, la même fermeté ?

Il s’agit de rendre au capitalisme français sa vigueur et, par suite, un avenir économique à ceux des Français qui sont en déroute. Sa politique effective, quels qu’aient été les gages donnés par le passé, combine les éléments d’une politique libérale réaliste, visant l’adaptation à des conditions mondiales que nous ne pouvons changer, et une politique industrielle qui peut sembler dans la continuité de ses prédécesseurs (sauvetage médiatisé des canards-boiteux et gestion sociale du déclin) mais avec un accent plus volontariste ou même colbertiste : par exemple, lors de la nationalisation des chantiers navals de Saint-Nazaire.

L’économie française porte, par rapport à l’économie allemande, un surpoids de dépense publique. Mais la réduction des dépenses publiques produit une récession que l’on ne peut amortir que par un énorme effort d’investissement. Celui-ci doit être en grande partie européen, c’est là l’intérêt d’avoir une monnaie commune. Le quantitative easing de la BCE (en termes concrets, sa planche à billets) détruit à terme la monnaie, sauf s’il s’oriente vers l’investissement. C’est ce que conseillait Macron sous Hollande et c’est ce qu’il veut faire. Mais pourra-t-il en convaincre les Allemands ?

Telle est sans doute la substance de sa politique économique européenne. Le reste paraît relever davantage d’une recherche d’image et de l’entretien d’un rêve.

La manœuvre est très délicate, à cause de son ampleur et de l'aveuglement des populismes, et parce qu’elle dépend largement des Allemands. Mario Draghi n'a plus qu'une année de mandat. Si le quantitative easing ne peut pas porter l'investissement, la réforme en France ne peut pas se faire sans une forte récession, et tout deviendrait imaginable alors, en France et en Europe. 

  

 

3° Qu’est-il permis d’espérer ?

 

Si le début de sa présidence est plutôt positif et encourageant, sa démarche appelle les mêmes réserves que nous pouvions faire au sujet du programme de François Fillon. On comprend que le président monarque semble essayer de définir un positionnement central, éloigné du clivage droite/gauche en ce qu'il a d'idéologique et de dépassé devant la révolution industrielle numérique et la mondialisation, et combinant les deux dimensions en ce qu’elles ont de complémentaire. Mais entre ce concept prometteur et un mécanisme opératoire, il y a de la marge.

Questions. Non seulement : la cure d’austérité sera-t-elle accompagnée d’une relance innovante de l’investissement, qui rendrait un avenir à la partie de la population qui aujourd’hui n’en peut plus ?    Mais encore : par quoi remplace-t-on la social-démocratie qui ne marche plus en régime économique globalisé ? Sûrement pas par rien du tout. Mais par quoi ? Au-delà de l’intention centriste équitable, dispose-t-on d’une vision économique et sociale originale et véritablement centrale ? Le capitalisme est la condition indispensable à l’existence décente des masses, mais il a désespérément besoin d’un supplément d’âme pour les aider à survivre et pour survivre avec elles.

Les limites du pouvoir politique sont toujours marquées par la culture. Faute d’un renouveau humaniste et mystique, il est vain d’espérer un grand dynamisme historique. Tout au plus un réformisme intelligent et toléré, qui serait déjà un progrès, mais pas la grande œuvre historique dont la France a besoin, comme les autres nations d’Europe.  

Ce qui débilite la France en profondeur, ce ne sont pas certains défauts ataviques et bien connus, qui sont parfois les contreparties de ses qualités ; c’est qu’une certaine culture dominante est dans un état de complet épuisement. Or l’autorité de la culture est ce qui donne force au pouvoir. Une culture moribonde ne permet donc pas de réformer avec puissance. La France a ainsi besoin d’une politique éducative et culturelle qui rompe avec le nihilisme[i] sans se replier sur un simple conservatisme sans horizon et sans nouveauté. Elle a besoin d’un nouvel humanisme et non d’aberrations nihilistes. Le nihilisme n’est pas un humanisme. Toute politique culturelle nihiliste empêchera le relèvement. Tout conservatisme banal renforcera le nihilisme.

Si le président choisissait le nihilisme, et quels que puissent être ses succès par ailleurs, je pense que l'Histoire ne le choisirait pas. Toute la question est donc de savoir si Emmanuel Macron choisira d'avoir un destin ou d'accomplir une grande destinée.

P.S. Peut-être aurons-nous, ce dimanche soir 15 octobre 2017, avec la longue intervention présidentielle à la télévision, un début de réponse à cette question. 

 


[i] Le ministre Blanquer semble tenter de limiter certaines aberrations de l’éducation nihiliste.

   

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